Être de droite, être de gauche ? Comment on est passé de l'économique et social au sociétal.

Le 05/04/2025 0

Article du 5 avril 2025

 

Cet article a pour seul but de confronter les idées de gauche et de droite et les courants politiques historiques qui les ont incarnés. Il n’a d’autre ambition que de mieux mesurer la tension qui existe entre idéal et réalité… et de chercher à comprendre peut-être le désamour des classes populaires pour les incarnations actuelles de la gauche au plan politique. On commencera peut-être aussi à comprendre pourquoi sur certains points le brouillage idéologique s’est installé.

Commençons donc dans cet article par un examen des idées politiques qui, en évoluant depuis deux siècles, ont incarnées la « gauche » et la « droite » : on y retrouve des éléments relativement invariants et d’autres bien plus circonstanciels, qui témoignent simplement du fait que les partis… parlent de leur temps, de leur société et de ses problèmes.

Mais commençons par ce que j’appelle « l’idéal » de gauche et de droite, ce que les journalistes politiques à la mode appelleraient leur ADN. De quoi  sont-ils faits ?

Dans l’idéal de la droite, les hommes sont responsables de leur destin. À chacun selon son mérite. Les inégalités existent dans la Nature ? Leur existence dans la société n’est que le reflet de l’État de Nature. De là, dans l’idéal de la droite, la méfiance (pour ne pas dire le rejet) à l’égard du concept d’égalité, ce qui nous renvoie philosophiquement à des théoriciens libéraux du contrat social pour lesquels, si les hommes acceptent de s’associer, c’est juste pour recevoir de l’État la régulation, la protection sans laquelle ils risqueraient de s’entretuer, l’Homme étant un loup pour l’Homme (Hobbes), la guerre de tous contre tous étant le risque « naturel ». De là aussi, dans l’idéal de la droite, la demande traditionnelle de sécurité.  L’État doit intervenir le moins possible et assurer le fonctionnement optimal de l’économie, la main invisible du Marché régulant mieux que l’État le devenir des groupes humains. Ce qui domine, c’est le concept de liberté, la promotion de la liberté individuelle, que l’État doit garantir avant tout par la sécurité. La droite est libérale, parfois libertarienne, comme aux USA, avec un rejet de l’État. Musk est proche de cette idéologie.

Dans l’idéal de la gauche, le contrat qui associe les Hommes au sein de l’État a pour but de corriger autant que possible cette inégalité naturelle. Égalité prime sur liberté, construction du collectif et volontarisme social priment sur individualisme. L’État protège les plus faibles, il redistribue. Les Hommes naissent certes libres et égaux en droit (du moins en démocratie, car c’était différent en monarchie), mais il importe qu’ils le restent, que la société ne fonctionne pas en excluant une partie d’entre eux du fait de mécanismes économiques que l’on laisserait sans contrôle. La question de la gauche politique commence à se poser avec l’essor du capitalisme au milieu du XXe siècle un mode d’exploitation économique qui suppose l’accumulation du capital entre les mains de quelques-uns (et la concentration croissante de celui-ci) pendant que les autres sont contraints de vendre leur force de travail (prolétaires, au sens propre du terme).  C’est ici que, dans l’idéal de la gauche, le politique rejoint l’économique : les formes de socialisme politique sont corrélées, dans l’idéal, à des modes d’exploitation économique dans lesquels les moyens de production n’appartiennent pas à quelques-uns qui exploitent les autres. On parle bien d’idéal. Les formes politiques qui se sont réclamées au XXe siècle d’un socialisme radical ont vite repris les mêmes travers que le capitalisme. Les accapareurs étaient juste des camarades au lieu d’être des patrons…

Ainsi, se dire de droite ou être de gauche, c’est, fondamentalement, adhérer plutôt à la première vision du monde ou bien à la deuxième.

On voit aussi qu’être de gauche ou de droite n’a pas que des dimensions politiques, mais aussi des dimensions économiques et sociales. Il existe même une troisième dimension, sociétale, celle qui règle non pas les rapports sociaux  mais les formes quotidiennes du vivre-ensemble dans les détails du quotidien : c’est la place faite à la question de la diversité (dimension individuelle ou communautaire) en regard de la question de l’égalité – ce sont les luttes contre les discriminations, visibles ou invisibles (d’âge, de sexe, d’origine, de langue, etc.) ; c’est aussi en corollaire, la place faite à des libertés individuelles : la possibilité ou non de s’autodéfinir.

Ceci étant posé, il est difficile de trouver une définition du clivage qui fonctionne quels que soient le lieu et l'époque, ce clivage changeant avec le temps. Et donc, je vous invite maintenant à refaire l’Histoire du clivage droite-gauche en France depuis… 1830. Et même en partant d’un peu avant : de la Révolution française, moment fondateur où, après la chute de la monarchie, passent au premier plan Liberté, Égalité, Fraternité. Autant de termes qui peuvent rassembler mais aussi diviser !

L'origine de la répartition spatiale gauche-droite remonterait à la Révolution française. Lors des débats d'août et septembre 1789, les députés favorables au maintien du pouvoir du roi se sont placés à la droite du président de l'assemblée et les partisans d'une limitation de ses pouvoirs, à sa gauche. Pour Marcel Gauchet pourtant, « la vraie naissance de la droite et de la gauche date de la Restauration ». D'un côté, à droite, les royalistes, contre-révolutionnaires et soutiens de la cause royale, de l'autre, à gauche, les libéraux, héritiers des Lumières, républicains et partisans d'une démocratisation du droit de vote.

Suivons-le et commençons en 1830 notre petit historique. Et pour s’y retrouver dans les évolutions des deux camps sur deux siècles, je vous propose de suivre trois points de vue : le politique, l’économique et social, enfin le sociétal.  On va voir que ce qui est en question a beaucoup changé, ce qui est normal !

  1. De 1830 au Second Empire (1851)

Dans les années 1830, la distinction entre gauche et droite s’est structurée autour des bouleversements de la Révolution de Juillet 1830, qui mit fin à la Restauration et installa la monarchie de Juillet sous Louis-Philippe Ier.

a. clivage politique : monarchie absolue ou constitutionnelle (droite) vs république (gauche)

- La droite était dominée par les légitimistes, partisans de la monarchie absolue des Bourbons, qui voyaient la Révolution française comme une catastrophe. Elle regroupait les aristocrates, le clergé et les conservateurs favorables à un retour de la monarchie de droit divin.

- Ce que l’on appelait la gauche, c’était des républicains et des radicaux, qui considéraient que la monarchie de Juillet était une trahison des idéaux révolutionnaires. Ils militaient pour une République inspirée de 1792, avec une souveraineté populaire plus affirmée et un suffrage élargi. Rien à voir encore avec le mouvement socialiste quand on parle alors de « gauche ».

Un groupe intermédiaire, les orléanistes, soutenait une monarchie constitutionnelle libérale, fondée sur un compromis entre monarchie et parlementarisme. Ils dominaient la vie politique sous Louis-Philippe mais étaient critiqués à la fois par la droite légitimiste et par la gauche républicaine.

b. clivage économique et social : libéralisme (droite) vs justice sociale (gauche)

L’économie sous la monarchie de Juillet était dominée par le libéralisme économique, avec le triomphe du capitalisme industriel et commercial naissant. L’industrialisation provoquait une destruction des formes de vie rurales traditionnelles (communauté villageoise), une misère ouvrière croissante, nourrissant les revendications sociales portées par la gauche.

- La droite défendait alors les intérêts de l’aristocratie foncière et de la grande bourgeoisie. Elle était favorable au maintien d’un système économique fondé sur la propriété privée, l’héritage et une forte hiérarchisation sociale.

- La gauche, notamment les républicains radicaux et les premiers socialistes utopiques (Saint-Simoniens, Fourieristes, etc.), dénonçait les inégalités et défendait une meilleure répartition des richesses, voire un droit au travail et une prise en charge des ouvriers par l’État. On retrouve ici le rêve d’un État fort et protecteur, bien présent dans l’idéal de gauche.

c. Valeurs sociétales : ordre et religion (droite) vs émancipation (gauche)

- La droite était conservatrice sur le plan moral et social. Elle défendait le rôle central de l’Église catholique, de la famille traditionnelle et des valeurs monarchiques.

- La gauche était favorable à la laïcisation progressive de la société et défendait les libertés individuelles, notamment la liberté de la presse et d’expression (souvent réprimée sous Louis-Philippe).

Le coup d’État de Napoléon III en 1851 et l’instauration du Second empire met une parenthèse sur les clivages droite-gauche avec un régime correspondant aux plans politique, social et sociétal, à une politique que l’on aurait alors qualifiée comme étant de droite.

2. La Troisième République, de 1870 à 1914

Dans les années 1890-1900, la distinction entre gauche et droite s’inscrit dans un contexte marqué par la consolidation de la République, l’industrialisation et les luttes sociales. On retrouve nos trois points de vue, parfois avec les mêmes clivages, parfois en évolution.

a. clivage politique : République (gauche) vs Monarchie (monarchie)

- La gauche était républicaine et voyait dans la démocratie parlementaire un progrès par rapport aux régimes monarchiques ou autoritaires. Il ne faut toujours pas, à cette époque encore, confondre « gauche » et « socialisme », les socialistes étant porteurs d’une idéologie bien plus égalitariste (héritée de la pensée de Joseph Fourier, de Saint-Simon, puis de Marx) que les représentants de la gauche. On va le voir en b. ci-dessous.

- La droite, en revanche, comptait encore une forte composante monarchiste et conservatrice (notamment en France avec les légitimistes et les orléanistes). Elle était souvent méfiante envers le parlementarisme et voyait la République comme un régime instable et dangereux. Cependant, une partie de la droite, républicaine, émergeait progressivement.

b. clivage économique et social : capitalisme (droite) vs progrès social (gauche)

- La gauche défendait des réformes sociales visant à protéger les travailleurs : réduction du temps de travail, interdiction du travail des enfants (En 1874, une loi limite l’emploi avant 12 ans ; en 1892, une nouvelle loi limite à 11 heures par jour le temps de travail… des femmes, ainsi que celui des enfants de seize à dix-huit ans), droit de grève (qui commence à être reconnu). Elle était influencée par le socialisme naissant et les idées marxistes, bien que le mouvement ouvrier soit encore divisé entre réformistes (socialistes, sociaux-démocrates) et révolutionnaires (anarchistes, communistes).

- La droite soutenait un capitalisme libéral et conservateur, protégeant la propriété privée et la liberté d’entreprise. Elle voyait les mouvements ouvriers comme une menace pour l’ordre social et réprimait souvent les grèves. Toutefois, certaines droites paternalistes (comme le catholicisme social) proposaient une amélioration des conditions des ouvriers sans remettre en cause le capitalisme.

c. clivage sociétal : laïcité (gauche) vs tradition (droite)

La gauche était fortement anticléricale, considérant l’Église comme un frein au progrès et à la démocratie. En France, cela conduisit aux lois sur la séparation de l’Église et de l’État (1905) et à des mesures contre l’influence catholique dans l’éducation. La gauche est alors appelée « Parti du mouvement ». On va retrouver cette dimension dans notre 21e siècle, à travers différents combats sociétaux qui finissent par occuper l’essentiel de la pensée (et de propositions) de la gauche.

La droite défendait les valeurs religieuses et traditionnelles, en particulier le rôle du catholicisme dans la société. Elle voyait la famille, l’Église et l’ordre moral comme les piliers d’une société stable. Elle est nommée « Parti de l’Ordre ».

d. L’Affaire Dreyfus : un clivage révélateur – moment de la jonction entre gauche républicaine et socialisme

L’Affaire Dreyfus (1894-1906) fut un révélateur majeur des oppositions entre gauche et droite.

La droite (antidreyfusarde) vit dans cette affaire une attaque contre l’armée et les valeurs nationales, et dénonçait une manipulation des républicains et des Juifs (le nationalisme de droite devenant souvent antisémite à cette époque).

La gauche (dreyfusarde) défendit les droits de l’individu contre l’État et vit dans cette affaire une preuve de l’injustice et du militarisme réactionnaire. Des intellectuels comme Émile Zola et des socialistes prirent fait et cause pour Dreyfus.

Jusqu’alors le mouvement socialiste se distinguait de la gauche, notamment sur les questions économiques. L'Affaire Dreyfus a permis une convergence. Elle a contribué à la formation du Bloc des gauches en 1901-1902, une alliance entre républicains modérés, radicaux et socialistes menée par Émile Combes. Cette coalition a permis l’adoption de lois laïques majeures, dont la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905.

Jean Jaurès, socialiste dreyfusard issu de la gauche républicaine, a favorisé l’unification des différents courants socialistes en 1905 au sein de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), marquant un ancrage du mouvement socialiste dans le camp républicain et démocratique. Reste en dehors de cette unification le courant marxiste incarné par Jules Guesde.

3. Des années 1930 à la Guerre

Dans les années 1930, la distinction entre gauche et droite est marquée par un contexte de crise économique, de montée des totalitarismes et de conflits sociaux. À côté de notre grille de lecture sociale et politique, économique, faisons aussi une place aux questions internationales, qui clivent droite et gauche.

  1. clivage politique : conservatisme contre progressisme

La gauche était attachée à la démocratie, à la laïcité et aux droits des travailleurs. Elle soutenait les mouvements syndicaux et les réformes sociales visant à réduire les inégalités. Cependant, elle était divisée entre réformistes (socialistes, sociaux-démocrates) et révolutionnaires (communistes, anarchistes).

La droite défendait des valeurs nationalistes, religieuses et conservatrices. Elle voyait l’ordre, la tradition et la famille comme les piliers de la société. Dans certains pays (Italie fasciste, Allemagne nazie, Espagne franquiste), cette droite basculait vers l’autoritarisme et le rejet du parlementarisme.

  1. clivage économique : socialisme contre capitalisme

Une partie de la gauche, influencée par le marxisme et la Révolution russe de 1917, prônait une intervention forte de l’État dans l’économie, voire une collectivisation des moyens de production pour les partis communistes. En France, le Front populaire (1936-1938), dirigé par Léon Blum, instaurait des avancées sociales comme la semaine de 40 heures et les congés payés.

La droite, en revanche, était plus favorable au libéralisme économique, bien que certaines tendances, comme le corporatisme (chez Franco en Espagne ou dans le régime de Vichy en gestation), cherchaient des alternatives au capitalisme libéral et au socialisme. Elle défendait les grands industriels et les propriétaires fonciers contre les revendications ouvrières.

  1. clivage en politique étrangère : pacifisme contre nationalisme et fascisme

La gauche, notamment les socialistes et les communistes, était globalement pacifiste après la Première Guerre mondiale. Elle appelait à la solidarité entre les peuples et à la lutte contre le fascisme, bien que les communistes soient alignés sur Moscou après 1935 avec la stratégie du Front populaire contre l’extrême droite.

La droite, surtout dans sa frange nationaliste, exaltait le patriotisme et pouvait se montrer favorable aux régimes autoritaires comme Mussolini en Italie ou Franco en Espagne. Certaines droites modérées restaient attachées à la démocratie parlementaire, mais d’autres, influencées par l’Action française ou les ligues en France, voyaient le fascisme comme un rempart contre le socialisme et le communisme.

4. L’après-guerre

Dans les années 1960, la distinction entre la gauche et la droite s'inscrit dans un contexte marqué par la Guerre froide, la décolonisation et les transformations économiques et sociales liées aux Trente Glorieuses. Ces différences se structuraient principalement autour de trois grands axes : économie, société et relations internationales.

a. clivage politique et économique : le rôle de l’État vs le libéralisme

La gauche était interventionniste, défendant une régulation forte de l’économie par l’État. En France, la gauche soutenait la planification économique et les nationalisations (comme celles menées sous le Front populaire ou après 1945). Elle défendait les droits des travailleurs, l’expansion de l’État-providence et la redistribution des richesses par la fiscalité.

La droite, bien que souvent pragmatique sur le rôle de l’État (notamment avec le gaullisme en France qui a maintenu une forte intervention publique), restait attachée à la liberté d’entreprise, à la défense de la propriété privée et à la limitation des syndicats.

b. clivage sociétal : valeurs traditionnelles vs émancipation

Quoique toujours attachée aux valeurs traditionnelles, avec une vision conservatrice de la société, où les rôles genrés et les hiérarchies sociales étaient perçus comme naturel, la droite gaulienne puis giscardienne s’est montrée favorable à des changements sociétaux : loi Neuwirth sur la contraception (1967), loi Veil sur l’avortement (1975), abaissement de l’âge de la majorité à 21 ans (1974).

La gauche, quoique plus favorable aux mouvements d’émancipation sociale et culturelle, a été presque surprise par le souffle de libération sociétal de 1968. Elle n’a pas manqué cependant de la mettre dans son imaginaire politique, celui de « changer la vie ».

c. clivage international : anticommunisme vs tiers-mondisme

La droite était majoritairement anticommuniste. Aux États-Unis, c’était l’époque du maccarthysme et de la guerre du Vietnam. En France, le gaullisme incarnait une droite souverainiste, refusant l’alignement total sur les États-Unis tout en s’opposant au communisme.

La gauche était plus divisée : une partie soutenait l’URSS ou les idéaux marxistes (notamment le Parti communiste), tandis qu’une autre partie s’engageait dans un tiers-mondisme critique des deux blocs, soutenant les luttes de décolonisation et les expériences socialistes du Sud global (Cuba, Algérie, Vietnam, etc.).

4. Le tournant Mitterrand… et après !

Avec l’élection de François Mitterrand en 1981 et la chute du Mur de Berlin en 1989, le clivage entre la droite et la gauche en France a connu des transformations majeures. Pour la première fois sous la Ve république, la gauche accède au pouvoir. C’est l’occasion de mettre en place les mesures économiques et politiques que le peuple de gauche attend, en termes de lutte contre le pouvoir du capital. « Changer la vie » est le slogan du PS.

Or, après des débuts en ce sens, la politique menée par la gauche ne s’est plus réellement différenciée des politiques menées par la droite. Les distinctions entre les politiques économiques se sont atténuées : le prétexte en a été la mondialisation, l’intégration européenne croissante.

Les partis de gauche ont progressivement abandonné le réformisme économique ; les clivages économiques traditionnels se sont effacés, de nouveaux clivages ont émergé, qui n’étaient plus tant économiques et sociaux que sociétaux.

Et ceci fait une vraie différence : l’imaginaire politique de la gauche, confronté à la pratique de la gauche dite « de gouvernement », n’en est pas sorti indemne. Les électeurs populaires ne se sont plus sentis défendus et ont commencé à se détourner. Ils sont allés à la pêche à la ligne ou ont commencé à voter droite nationale.

  1. Fin des clivages économiques : de l’opposition au rapprochement

D’une certaine manière, c’est la vision économique et sociale de droite qui l’a emporté. Le débat politico-économique a cessé faute de combattant avec l’adhésion progressive de la gauche à l’économie de marché. Peu à peu, une « pensée unique » en économie s’est installée. Voyons les étapes de cet effacement.

    1.  : d’une politique économique de gauche à une politique libérale

À l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, la gauche a commencé par appliquer une politique explicitement de gauche, keynésienne, avec des nationalisations, une hausse des salaires et du SMIC et une extension de la protection sociale : retraite à 60 ans, 5e semaine de congés payés.

Le « tournant de la rigueur » en 1983 a amorcé un glissement vers une économie de marché, réduisant l'opposition avec la droite et sa politique libérale. Les partis de gauche de gouvernement ont abandonné l’idée que l’État pouvait/devait intervenir dans l’économie.

Avec la chute du Mur de Berlin (1989) et la fin du communisme comme alternative économique crédible, la gauche achève sa conversion au marché.

    1.  : consensus sur le libéralisme, mais divergence sur la régulation

La droite (Chirac, Sarkozy) promeut des privatisations et la réduction du rôle de l’État dans l’économie. La gauche (Jospin, Hollande) adopte une ligne sociale-libérale : acceptation du marché mais avec des régulations et une attention aux inégalités. Jospin signe avec les 35 heures (Aubry) un dernier acte économico-social « de gauche » : mais, se présentant à la Présidentielle, il n’assumera pas et déclarera en février 2022 : « Mon projet est moderne, pas socialiste ».

Le peuple de gauche, comme on dit, a entendu le message. Jospin n’a pas passé le premier tour, Le Pen si ! Fin de la gauche politique et économique, place à la gauche sociétale !

Depuis 2010, hormis chez LFI, la gauche n’incarne plus une alternative économique et sociale. Hollande s’est fait élire en clamant « Mon ennemi, c’est la finance ».  Il n’en a rien fait. Mieux, quand il décide de ne pas se représenter en 2017, il adoube son Ministre des Finances, qui n’a pourtant pas sa carte du PS et qui vient de chez Rotschild. On voudrait plus beau symbole de la capitulation politico-économique de la gauche que l’on aurait du mal à trouver.

Une partie du peuple de gauche, par discipline « socialiste » vote donc alors pour Macron, lequel fait ensuite réellement une politique économique libérale de droite avec Bruno Lemaire (Les Républicains) constamment à sa tête jusqu’à la dissolution de 2024.

Une partie de la gauche, alors nommée radicale par les médias (LFI) et même extrême-gauche (je reviendrai en détail sur cette appellation) reprend alors le flambeau socialiste laissé par le PS, celui d’une forte intervention publique, tandis que la droite et le centre défendent l’attractivité économique et la réforme du travail.

  1. clivages politiques : Nation, Europe et institutions

    1.  : clivage autour du rôle de l’État et de l’Europe

Pendant que la droite est divisée entre gaullistes souverainistes (Chirac dans les années 1980) et libéraux pro-européens (Balladur), la gauche défend encore un État fort et centralisateur (héritage jacobin : le cadre national est un possible cadre protecteur) avant de se convertir définitivement à l’Europe avec Mitterrand.

La gauche se convertit progressivement à l'idée européenne, avec l’Acte unique européen (1986) sous Mitterrand. La droite, malgré des réticences, soutient aussi la construction européenne. Fin du clivage droite-gauche sur l’Europe.

Le traité de Maastricht (1992) qui marque une avancée notable vers un abandon de souveraineté nationale divise la gauche (Chevènement contre, Rocard pour) et crée une ligne de fracture en son sein : celle-ci s’est donc déplacée, divisant la gauche.

En 2005, le vote sur le Traité constitutionnel européen a été un révélateur : une partie du PS était contre (Mélenchon, qui quittera le parti à la suite), l’autre pour. Alors que le peuple vote contre le Traité et la conception de l’Europe qu’il exprime (économiquement libérale et dans laquelle les peuples n’ont plus aucune souveraineté). Sarkozy renverse le vote populaire en convoquant le Congrès. L’Europe fera désormais l’essentiel de la politique de la France.

1990-2010 : droite sécuritaire et gauche républicaine (blanc bonnet et bonnet blanc) - l’essor du FN

La droite met l’accent sur l’autorité, l’ordre et la décentralisation (lois Raffarin). La gauche, bien qu’attachée aux valeurs républicaines, adopte des politiques sécuritaires après 2002 (lois antiterroristes sous Jospin). Là aussi, le clivage droite-gauche s’estompe.

C’est le Front national (FN) qui impose un clivage nouveau : il capte une partie de la droite et des classes populaires en prônant seul le retour à un cadre national, l’idée qu’il peut encore exister une souveraineté populaire, et qui capitalise sur les ressentiments du peuple de gauche en prônant une politique anti-immigration et en recueillant les votes des eurosceptiques.

2010 à aujourd’hui : recomposition et populisme

La question du souverainisme revient avec le Brexit et la crise de l’UE, divisant droite et gauche entre pro et anti-Europe. Tandis que le PS est pro-Européen, LFI semble être un temps sur une base plus nationale.

Macron brouille les clivages en fusionnant des éléments de gauche (progressisme sociétal) et de droite (économie libérale, réforme des retraites).

c. clivages sociétaux : valeurs, multiculturalisme et identité

    1.  : avancées sociales et opposition conservatrice

La gauche mitterrandienne a cultivé les marqueurs sociétaux, fidèle en cela à son identité de « Parti du mouvement » (3e République) :

  • Abolition de la peine de mort, dépénalisation de l’homosexualité, renforcement des droits sociaux, fin du monopole d’État sur les radios et télévisions (« radios libres »)
  • La droite s’y est opposée souvent au nom des valeurs traditionnelles et d’un modèle plus conservateur de la société.

1990-2010 : laïcité, diversité et fractures culturelles

La loi sur le voile à l’école (2004) est votée sous Chirac avec un large consensus. La gauche est divisée entre une approche universaliste et une reconnaissance des identités.

Le débat sur l’islam et l’identité française se radicalise sous Sarkozy (discours de Grenoble en 2010, création du ministère de l’Identité nationale).

Le mariage pour tous (2013) sous Hollande provoque une forte opposition d’une partie de la droite et des mouvements religieux (Manif pour tous).

2010 à aujourd’hui : wokisme, communautarisme et recomposition des valeurs

La gauche se divise entre défense d’un modèle républicain universaliste (Hollande, Valls) et reconnaissance des identités minoritaires (LFI).

La droite s’oppose au « wokisme », qu’elle perçoit comme une menace pour la culture nationale. La droite accuse la gauche d’abandonner l’universalisme républicain, tandis que la gauche dénonce une crispation identitaire.

Le débat sur l’immigration et la laïcité devient un clivage majeur, parfois plus structurant que l’économie.

Conclusion : une gauche économiquement et politiquement inaudible.

Le clivage droite-gauche n’a pas disparu, mais il s’est transformé. Autrefois centré sur l’économie et l’intervention de l’État, il s’est déplacé vers des enjeux politiques (Europe, souveraineté nationale) et surtout sociétaux (valeurs, identité, multiculturalisme). Aujourd’hui, les oppositions entre les deux camps se cristallisent davantage sur la vision de la société que sur les modèles économiques.

Le PS a depuis longtemps totalement adhéré à l’économie de marché, économie libérale et ses propositions ne portent que sur du sociétal.

Une partie de la gauche (LFI) est pourtant porteuse d’un discours économique qui reste encore marqué du sceau de l’idéal égalitariste de gauche qui a été exposé au début : mais elle est de plus en plus inaudible et il y a selon moi deux explications à cela.  

La première tient à la droitisation de la vie politique dans son ensemble, notamment sous l’effet des médias mais aussi des dynamiques électorales récentes qui ont conduit à l’apparition d’un centre attrape tout. Quand il reste un discours de gauche (au sens économique et politique), il est aussitôt (dis)qualifié comme étant d’« extrême-gauche » et ainsi discrédité, rendu inaudible. Je consacrerai un futur article à ce processus de nomination politique, qui est très dangereux pour la pratique du débat démocratique. En qualifiant toute alternative politique à gauche et à droite comme « extrême » - mais que veut dire ce mot ? – c’est en fait un « extrême-centre » qui émerge : je définirai aussi cet attelage qui peut paraître étrange.

La deuxième explication est à chercher dans la part toujours croissante dans le discours de cette gauche de la composante sociétale au détriment de la composante économique et sociale.  Il s’agit de la même dérive qui a déjà complètement emporté le PS et qui menace d’emporter aussi LFI, de rendre les positions économiques de ce parti complètement inaudible.

La troisième explication possible est celle que l’on entend le plus dans les médias : pourquoi « droite et gauche » est aujourd’hui dépassé ? Tout simplement parce que cette opposition renverrait à un état du monde définitivement révolu, celui des classes sociales et de la lutte des classes. Tout ça, c’est fini, nous dit-on. C’est la fin de l’Histoire, le capitalisme triomphant a enrichi tout le monde et il n’y a plus matière à ces vieilles oppositions économico-politiques, Ne resteraient que les combats sociétaux. Resterait juste à voir comment chasser, débusquer d’autres discriminations invisibles elles, celle faites aux minorités : femmes, homosexuels, trans, racisés, jeunes, vieux, porteurs de lunettes, avec du poil sur les oreilles ! La liste est ouverte !

Je n’ai rien contre la protection des minorités, mais je voudrais juste revenir sur les prémisses pour les questionner : « La lutte des classes, c’est terminé. Tous ensemble, tous ensemble, ouais ! ». Pour moi, c’est loin d’être évident et ce sera ma prochaine livraison !

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