Le temps des bilans (2) : En temps de guerre, l’information est la première victime.
Le temps des bilans (2) : En temps de guerre, l’information est la première victime.
Le 04/01/2024
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Article du 4 janvier 2023
Saviez-vous que Pfizer intentait un procès contre deux états européens, pour les obliger à continuer les achats de vaccins et pour demander des réparations ? Non ? Ceci n’est pas étonnant. Les médias en France n’en ont JAMAIS parlé. Un article qui vous informe de ce fait, avant de faire le point sur ce silence médiatique puis d’élargir aux dispositifs de contrôle de l’information que met en place patiemment l’UE depuis une décennie.
1. Affaire Pfizer contre Pologne
Un titre sorti d’une série américaine ? Petit rappel de quelques faits.
En août 2021, quelques mois à peine après le début de la vaccination, la Pologne vendait un million de doses à l’Australie. Déjà, le pays avait trop de doses.
La situation vaccinale en Pologne a fait état d’une vaccination complète à 55% de sa population. Le taux de vaccination dans le pays a ralenti et plusieurs centres de vaccination sont contraints de fermer face à une faible demande. D’après les sondages, un quart des Polonais sont contre la vaccination ou hésitent à se faire vacciner.
L’article parlait alors d’une vente de solidarité, à un pays qui commençait à vouloir vacciner.
Quelques mois plus tard, au printemps, la Pologne souhaite arrêter les achats.
Covid-19. Pourquoi la Pologne ne veut plus recevoir de doses du vaccin Pfizer
Le ministère de la Santé polonais a annoncé que le pays ne voulait plus recevoir de doses de vaccin anti-Covid du laboratoire Pfizer. Le pays ne souhaite plus payer les livraisons prévues, puisque la population ne se vaccine pas que les doses en stock s’accumulent.
Mais le pays est lié par les contrats passés en son nom par la Commission européenne :
Concrètement, Varsovie ne veut plus recevoir de doses, ni en payer, puisque la population ne souhaite pas se faire vacciner. « Nous avons utilisé la clause de force majeure et informé à la fois la Commission européenne et le principal producteur de vaccins (Pfizer) que nous refusons de prendre ces vaccins pour le moment et que nous refusons également de payer », a indiqué le ministre de la Santé polonais.
Le pays ne peut normalement pas résilier ce contrat, puisque celui-ci a été signé par la Commission européenne. La situation pourrait se compliquer pour la Pologne, qui semble s’engager dans une bataille juridique.
Ainsi, l’UE qui doit protéger les États membres les a solidement ficelés, pour ne pas dire livrés à des intérêts privés.
Heureusement, on apprend en mai 2023 que l’UE a renégocié son contrat avec Pfizer. Ouf,
Vaccin anti-Covid : pourquoi l’UE a renégocié son contrat avec Pfizer
Après des mois de polémiques, la Commission a finalement annoncé avoir obtenu des avancées dans les négociations avec le fabricant américain Pfizer sur les prochaines livraisons de vaccins contre le Covid-19.
(…)
Qu’est ce qui a changé ? Selon la Commission, Pfizer a accepté d’étaler les livraisons sur les quatre prochaines années jusqu’en 2027. Le nombre total de doses, jugé trop important par certains pays membres, a également été réduit par rapport aux 450 millions initialement prévus. Mais aucun nouveau chiffre n’a été annoncé. Autre information qui n’a pas été dévoilée, protégée par le secret des affaires : le prix d’achat. Toutefois, une option a été payée pour pouvoir bénéficier de plus de doses en cas de besoin, a précisé la Commission.
La transparence n’est hélas toujours pas au rendez-vous ! Et comme si cela ne suffisait pas, la Commission a payé encore une option pour avoir plus de doses… au cas où ! La gabegie continue…
Que s’est-il passé depuis cette renégociation ? Les États sont en fait toujours pieds et poings liés. Si solidement que Pfizer peut donc engager des poursuites contre ceux qui ne veulent pas se conformer à des achats faits en leur nom. Et la Commission regarde ailleurs.
Les firmes Pfizer et BioNTech, qui ont produit en commun un vaccin anti-Covid très utilisé durant la pandémie, accusent la Pologne et la Hongrie de refuser de payer certaines doses commandées et poursuivent ces deux pays devant la justice belge, a appris l’AFP mardi.
Selon le cabinet d’avocats qui défend les intérêts de la Pologne, il est réclamé à Varsovie plus de 5,6 milliards de zlotys (plus d’1,3 milliard d’euros), sans compter les intérêts, pour cette rupture contractuelle présumée.
Le montant exigé à la Hongrie est bien moindre, de l’ordre de 60 millions d’euros – pour trois millions de doses non réglées, à 20 euros l’unité –, a-t-on indiqué de source proche du dossier.
Pfizer a confirmé à l’AFP les deux actions en justice contre les gouvernements polonais et hongrois, sans évoquer de montants pour son préjudice financier.
Voilà, article du 19 décembre 2023. Une firme privée engage des poursuites contre des États. Les contribuables de ces pays paieront de leurs impôts les actionnaires de Pfizer. Libre à chacun de se faire une opinion sur :
La responsabilité de l’UE, qui s’est engagée pour acheter 4,4 milliards de doses quand il y a 475 millions d’Européens ;
La liberté des Etats dans le fonctionnement actuel de l’UE ;
Le bien-fondé des actions de Pfizer.
Tout ceci c’est en fait qu’une partie du problème. Quelle que soit son opinion sur la question, je pense que tout le monde conviendra qu’il s’agit d’une information de première importance. Et pourtant…
2. Le silence total de la presse dite « de qualité » (Commission européenne)
Vous n’aviez pas entendu parler de cette nouvelle ? Pourtant, l’article de Le soir, journal belge, en date du 19 décembre, rapporte une dépêche AFP. Depuis début décembre, quelques médias en ont parlé.
Lesquels ?
J’ai tapé Procès Pfizer Pologne dans Google actualités et voici le résultat :
L’Echo et Le Soir, journaux belges, aucun média français mainstream, quotidien ou hebdomadaire, radio, télévision presse écrite n’a relayé l’info. J’ai été surpris, moi-même, j’avoue. J’ai fait des requêtes plus précises, par titre de média :
Le Monde : observez les dates et les noms des journaux qui sortent... Le "quotidien de référence" n'en a pas parlé du tout. On trouve des titres dans d'autres médias, mais moins "référencés"... ni de référence !
Libération : même absence, le dernier article sur le sujet est de février 2023, les Etats européens qui veulent renégocier.
Le Figaro : aucun article sur le sujet. On retrouve Le Soir, en revanche...
France 2 idem. Aucune information...
Faites le test vous-même pour TF1, idem...
Et les chaînes dites d'info, qui parlent à longueur de journée ? Vide absolu sur BFMTV : aucun titre ne sort. Rien non plus sur CNews, seulement un article sur Pologne et couples homosexuels :
Les radios sont également muettes : France inter et Europe 1 ont suffi à mes recherches… On a un article de Réseau international, en revanche
Europe 1
En Suisse, Le Temps :
Ces journaux ne seraient-ils pas abonnés à l’AFP ? Pourtant, ils passent leurs journées à recopier les dépêches de cette agence.
N’auraient-ils pas du tout entendu parler de ces procès ? Mais alors à quoi servent-ils ?
Tous leurs journalistes seraient-ils accaparés par les blagues salaces de Depardieu ?
Ou bien s’agit-il de cacher une information que l’on ne saurait voir ?
Fort heureusement, l’UE est en train de mettre en place un dispositif pour lutter contre la désinformation. On espère qu’elle va remonter les bretelles de ces médias… Non ? Vous en doutez ? Troisième volet de ce blog de bilan du Covid.
3. La « lutte contre la désinformation » : fer de lance de la démocratie pour notre Commission
Vous avez entendu parler du Digital Services Act adopté en août 2023 par la Commission ?
En voici un extrait, qui ne me rassure pas. Il y aura des lois pour nous dire ce qui est licite et ce qui ne l’est pas en matière d’information :
[Coordination en temps de crise]
Si le DSA doit permettre d'éviter l'amplification de contenus illicites, ce n'est pas au DSA – ni à la Commission – de dire ce qui est légal et ce qui ne l'est pas, ce qui est vrai et ce qui est faux : d'autres lois traitent de ces questions et doivent être appliquées par les États membres.
Les autorités et les tribunaux nationaux jouent un rôle clé en signalant les contenus terroristes et autres contenus illégaux.
La situation actuelle a montré la nécessité d'une approche coordonnée entre les États-membres et la Commission. Nous ne pouvons pas attendre le 17 février 2024, date à laquelle le Comité européen des services numériques sera mis en place, pour se parler et travailler de concert.
C'est pourquoi sur ma proposition, la Commission a adopté aujourd'hui une recommandation aux États-membres pour anticiper la mise en œuvre du système futur de gouvernance du DSA et être plus efficaces ensemble.
Que les autorités et les tribunaux décident de ce qui sera contenu légal ou illégal est la définition d’un régime totalitaire, ni plus ni moins. Vous voyez un autre mot ? Mais commme dit Breton, il s'agit de "protéger nos citoyens, défendre nos valeurs et garantir que l'espace numérique reste un lieu de liberté, d'expression et de sécurité. Nous ne pouvons pas et ne devons pas laisser la terreur et la désinformation nous diviser ou miner notre démocratie". Le lieu de "liberté" va surtout dvenir un lieu de "sécurité", on le sent bien. On est prié de les remercier de nous défendre, j'imagine.
Or, tout ceci est dans les tuyaux depuis au moins 2018.
Un extrait de ce texte de cadrage pour « lutter contre la désinformation » montre qu’il va s’agir de distinguer les bons médias dits « de qualité », et de fermer aux autres l’accès aux plates-formes qui les diffusent :
Le journalisme de qualité, c’est celui est décrit par l’enquête Eurobaromètre. C’est aussi celui qui ne nous a pas informés du tout du procès Pfizer contre la Pologne et la Hongrie. On va donc soutenir (financer encore un peu plus à l'occasion, avec nos impôts ?) des médias qui appartiennent à des milliardaires.
Pour les autres médias, d’emblée discrédités parce que catalogués conspirationnistes, ceux qui ont relayé ces informations, le Courrier des stratèges, France Soir, d’autres sites alternatifs, leurs jours sont comptés car les grandes plateformes qui les diffusent sont sommées de vérifier les contenus sous peine d’interdictions, amendes, etc. C’est à cela que sert le Digital Services Act.
Autre extrait de ce rapport de 2018, page 12 :
Dans un premier temps, la Commission soutiendra la création d’un réseau européen indépendant de vérificateurs de faits, qui aura pour mission d’établir des méthodes de travail communes, d’échanger les bonnes pratiques, d’obtenir la couverture la plus large possible dans l’Union européenne et de prendre part à des activités conjointes de vérification de faits et à des activités connexes. Le réseau sera invité à participer au forum plurilatéral sur la désinformation. La Commission mettra à sa disposition des outils en ligne (par exemple un espace partagé sécurisé) qui faciliteront la collaboration. Dans un deuxième temps, la Commission lancera une plateforme européenne en ligne sécurisée sur la désinformation afin de soutenir le réseau européen indépendant de vérificateurs de faits et les chercheurs universitaires concernés.
Voici donc venu le temps des vérificateurs d’information, des professionnels adoubés par la Commission. Orwell avait imaginé un Ministère de la Vérité, on s’en approche à grands pas. La crise Covid n’est pas responsable de tout. Mais elle a été un formidable accélérateur de la prise de contrôle de l’information. Et la manière dont les médias en ont traité et en traitent encore en est un des plus beaux points d’observation.