Dans les tragédies antiques, l’hybris ne se réduit pas à l’orgueil : elle désigne un moment où le pouvoir oublie sa condition finie, nie les équilibres qui le fondent et s’autorise à agir sans frein.
Transposée à l’époque actuelle, cette grille éclaire des formes de gouvernement ou de domination marquées par la volonté de maîtrise totale — qu’elle soit technologique, économique ou militaire — et par une rhétorique de légitimation qui prétend incarner le bien, la sécurité ou le progrès sans reste. L’hybris contemporaine se manifeste ainsi dans la tendance à absolutiser ses propres normes, à disqualifier toute altérité comme irrationnelle ou dangereuse, et à repousser indéfiniment les limites écologiques, politiques ou anthropologiques. Comme chez les Grecs, ce dépassement des bornes ne reste pas sans conséquence : crises systémiques, résistances imprévues, effets de retour violents.
Peut-être est-il bon de rappeler en ces temps d’extrémisme qu’aucun pouvoir ne peut durablement s’exonérer de la mesure sans s’exposer à sa propre mise en cause. Petit retour sur des scènes contemporaines de plus en plus fréquentes, en articulant cette idée d’hybris avec un autre concept que proposait le philosophe Michel Foucault, celui de grotesque, que je vais définir avec lui, puis illustrer.
1. Michel Foucault nous avait prévenus…
En janvier 1975, Michel Foucault ouvrait son cours au Collège de France sur Les Anormaux par une observation qui n'avait rien d'une boutade philosophique. Il définissait le « grotesque » comme « le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. »
Et il précisait, dans une formule qui sonne aujourd'hui comme une prophétie : « La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque, ou en d'autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n'est pas un accident dans l'histoire du pouvoir, ce n'est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c'est l'un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir. »
De Néron à Héliogabale, le fonctionnement du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, avait selon lui été perpétuellement mis en œuvre dans le fonctionnement de l'Empire romain. Néron est associé à des mises en scène spectaculaires du pouvoir et à la répression violente de ses opposants, tandis qu’Héliogabale est resté célèbre pour ses provocations rituelles et politiques, notamment l’imposition de cultes orientaux à Rome. Ces figures illustrent une dérive possible du Pouvoir vers une souveraineté perçue comme « infâme » ou grotesque, où la mise en spectacle du pouvoir accompagne sa désinstitutionnalisation.
Le grotesque, ajoutait Foucault, est également « un procédé inhérent à la bureaucratie appliquée » — le fonctionnaire médiocre, nul, imbécile, pelliculaire, ridicule, impuissant, fait partie des traits essentiels des grandes bureaucraties occidentales depuis le XIXe siècle. On le retrouvera plus loin, en écho aux excès de zèle qui ont pu être observés pendant la crise Covid.
Et le fascisme alors ? « Le grotesque de quelqu'un comme Mussolini était absolument inscrit dans la mécanique du pouvoir. » nous disait Foucault, à la condition de reconnaître que le grotesque peut être un de ses visages.
Un demi-siècle plus tard, le diagnostic foucaldien déborde de ses cadres historiques pour envahir le présent immédiat. La force qui se donne en spectacle n'est plus un phénomène résiduel des tyrannies antiques : elle est devenue la grammaire ordinaire du pouvoir dans les démocraties elles-mêmes. En voici quelques scènes récentes, qui m’ont particulièrement frappé. Vous aussi sans doute, mais peut-être quelques-unes vous ont-elles échappé.
2. Les mises en scène de la mort et de la violence
Obama et Ben Laden : la guerre comme cinéma.
Le 1er mai 2011, la Maison-Blanche publie une photographie destinée à l'histoire : Barack Obama aux côtés de l'équipe de sécurité nationale dans la Situation Room, recevant les informations en direct de l'opération qui conduit à la mort d'Oussama Ben Laden. La chaîne CNN la baptise « photo for the ages ». Mais une analyse réalisée par le logiciel Tungstene, de la société française eXo maKina, montre que la photographie a été largement modifiée — visage d'Obama rehaussé, documents floutés — afin d'accentuer « le message et le sentiment d'une extrême tension et de maîtrise ». On ne tue pas seulement, on fait une photo. On ne décide pas, on se met en scène en train de décider. La mort de l'ennemi devient un produit dérivé de la communication présidentielle. On est en plein grotesque. Barack Obama a eu le Prix Nobel de la Paix, je le rappelle. Je peine à me souvenir pour quel motif. Trump, qui ne l’a pas eu, a fait savoir à coup de bombes son mécontentement !
Trump, le grand metteur en scène
Trump, lui, franchit un cran supplémentaire. Lorsqu'il annonce la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de Daech, en 2019, il décrit la scène avec un dédain théâtral : « Il est mort après avoir couru dans un tunnel sans issue, gémissant, pleurant et criant. » Trump raconte. Il jouit. Il donne du spectacle. Cela rappelle les photos de Saddam Hussein, capturé dans son souterrain, hagard. C’était du temps de Bush. Grotesque, déjà.
En janvier 2026, les forces spéciales américaines enlèvent le président vénézuélien Nicolás Maduro. Trump revendique l'opération — et, fait rare dans l'histoire de la diplomatie, il en dit sans détour la vraie raison. Lors d'une conférence de presse du 3 janvier, il revient sur les gisements pétroliers du Venezuela avec une insistance révélatrice. Il affirme que le Venezuela est « complètement encerclé » et avertit que la pression augmentera jusqu'à ce que le pays restitue aux États-Unis « tout le pétrole, les terres et les autres actifs » qui ont, selon lui, été précédemment volés. Le locataire de la Maison-Blanche est allé jusqu'à affirmer que l'industrie pétrolière vénézuélienne avait commis « l'un des plus grands vols de biens américains de l'histoire de notre pays » — bien qu'aucun droit de propriété sur ces réserves n'ait jamais existé.
Le grotesque ici n'est pas dans le mensonge. Il est dans l'aveu. La violence impériale, d'ordinaire habillée de discours humanitaires, se présente nue. Et la nudité, paradoxalement, désarme la critique : on ne peut pas accuser quelqu'un d'hypocrisie quand il dit tout haut ce qu'il pense. Et que fait-il pour signer son acte ? Il exhibe le président d’un pays menotté, prisonnier, humilié diffusant des images privées qui n’ont d’autre signification que d’être des symboles de pouvoir, de domination.
Le grotesque, c'est encore Trump qui proclame vouloir ramener l'iran à l'âge de pierre. Terrible message de la part du représentant d'un État né hier envers une nation millénaire.
3. Les corps, les gestes, les objets
Elon Musk et le salut nazi
Le 20 janvier 2025, au Capital One Arena de Washington, lors du meeting célébrant l'investiture de Trump, Elon Musk remercie la foule d'avoir permis le retour du président à la Maison-Blanche. Il se tape la poitrine gauche avec la main droite, puis tend le bras, paume ouverte. Il répète le geste en se tournant vers l'autre côté de la salle. La polémique explose immédiatement. L'historienne spécialiste du nazisme aux États-Unis, Claire Aubin, estime que le geste est bien un « Sieg Heil ». Son homologue Ruth Ben-Ghiat, experte du fascisme, ajoute que « c'était bien un salut nazi, et un qui était bien agressif en plus de cela ». Le néonazi australien Thomas Sewell publie une vidéo décrivant le moment comme « le moment du pouvoir Blanc de Donald Trump ». Nick Fuentes, fondateur du groupe nationaliste blanc Groypers, déclare : « C'était clairement un "Sieg Heil". »
Musk se défend, invoque sa maladresse, son syndrome d'Asperger, l'enthousiasme. Qu'importe : le geste a fonctionné. Il a produit son effet de sidération. Il a normalisé quelque chose. C'est précisément la définition foucaldienne du grotesque : le pouvoir maximise ses effets à partir de sa propre disqualification.
Milei et la tronçonneuse.
En Argentine, Javier Milei, élu en novembre 2023, a fait de la tronçonneuse le symbole de sa présidence. Durant ses meetings de campagne, il brandissait une véritable tronçonneuse allumée, promettant une « thérapie de choc » pour sauver l'Argentine — ce geste hautement symbolique est devenu l'une des images les plus commentées de son ascension politique. Pendant sa cmapagne, Milei brandissait des billets de 100 dollars à son effigie le montrant avec une tronçonneuse, pour symboliser la dollarisation et la fin de l'inflation (https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/11/19/en-argentine-javier-milei-veut-dollariser-l-economie_6402886_3234.html?utm_source=chatgpt.com ). La violence de la coupe budgétaire (une réduction des dépenses publiques de près de 30 % en un an, qui a particulièrement affecté les retraites et les politiques sociales, portant le taux de pauvreté au-dessus de 50 % de la population en 2024) est mise en scène comme un spectacle libérateur. L'instrument qui tue devient l'objet fétiche qui séduit.
Poutine torse nu.
Vladimir Poutine se montre à cheval dans les steppes sibériennes, plonge dans des eaux glacées, terrasse des adversaires au judo. Ces images ne sont pas des accidents de communication : elles sont produites, diffusées, entretenues comme une marque. Le pouvoir s'incarne dans un corps viril, animal, hors du commun. La disqualification foucaldienne opère à l'envers : c'est l'excès de qualités physiques affichées qui produit l'effet de domination.
Ben Gvir et la corde de pendu.
En Israël, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, a arboré une corde de pendu à sa boutonnière.

Le geste n'est pas une métaphore : il est une revendication. Il publie lui-même cette photo sur son compte X. En 2018, la loi fondamentale adoptée par la Knesset à 62 voix contre 55 définit Israël comme « l'État-nation du peuple juif », précisant que « le droit d'exercer l'autodétermination nationale dans l'État d'Israël est réservé uniquement au peuple juif ».
Ben Gvir a eu gain de cause : la peine de mort vient d’être « accordée » aux Palestiniens qui seraient coupables d’actes terroristes. Mais 3000 Palestiniens sont actuellement emprisonnés sans motif dans les prisons israéliennes, objet de procédures expéditives devant des tribunaux militaires : eux et leurs semblables à venir sont les cibles désignées. La corde à la boutonnière disait, sans pudeur, ce que la loi préparait. Elle dit maintenant ce que la loi a acté.
Complètement décomplexée, « délivrée, libérée », la vice-présidente de la Knesset, Limor Son Har-Melech, et son mari ont provoqué un tollé en raison du choix de leurs déguisements, à l'occasion d'une fête juive. Je vous la montre au cas où elle vous aurait échappé !
https://www.lessentiel.lu/fr/story/membre-de-la-knesset-elle-celebre-deguisee-en-peine-de-mort-pour-les-terroristes-103519550

Cette image n’est pas fabriquée par une IA… La vice-présidente du Parlement arbore un costume «Peine de mort pour les terroristes», comme on peut le lire sur le post X ci-dessus posté par le média Haaretz.com. Dans ses mains, un nœud coulant et une seringue létale. Son mari a visiblement compris le thème, puisqu'il s'est affublé d'un pistolet factice étiqueté «Occupation», d'un avion étiqueté «Expulsion» et d'une maison étiquetée «Colonisation». Le bon goût grotesque, l’hybris totale, décomplexée.
4. Le grotesque en France : le pli est pris
En France, le grotesque politique a franchi un seuil pendant le Covid. Pour la première fois depuis l'Occupation, des citoyens ont dû signer eux-mêmes leur propre autorisation de sortie pour aller faire leurs courses. Un formulaire administratif permettant à des fonctionnaires de contrôler si un citoyen avait le droit de promener son chien. Comme le note Foucault, « le grotesque administratif est une possibilité que s'est réellement donnée la bureaucratie ». La pandémie l'a actualisée à une échelle inédite, et personne ou presque n'a ri. Une fois cette frontière franchie, le seuil de tolérance au grotesque politique s'est durablement abaissé. Le Pouvoir a pu imposer ensuite des passes sanitaires puis vaccinaux totalement inutiles (la vaccination n’empêchant pas la circulation) mais fonctionnant comme des outils ostentatoires de démocratie en suspens. Pour notre Bien…
Macron en boxeur.
Le président de la République française diffuse des photos de lui en position de combat, biceps tendus, prêt à affronter Trump. Les biceps, révèle-t-on ensuite, ont été retouchés par Photoshop. La Maison-Blanche avait déjà pratiqué le même art de la retouche sur la photo de la Situation Room — modifier une image réelle pour accentuer un message de puissance et de maîtrise. Ce qui était exceptionnel en 2011 est devenu banal en 2025 : la mise en scène du corps présidentiel comme projection de force.
Sarkozy en Dreyfus.
Condamné par la justice, l'ancien président écrit en deux semaines et publie en un mois un livre dans lequel il se présente comme le nouveau Dreyfus, persécuté, innocent, martyr de la République. Les médias s'emballent, le débat se déplace du dossier judiciaire vers le récit victimaire. Les familles des victimes du DC-10 d'UTA abattu en 1989 au-dessus du Niger (un attentat dans lequel Kadhafi était impliqué, et dont Sarkozy avait signé un accord d'indemnisation partiel) voient leur douleur une deuxième fois bafouée dans le spectacle médiatique. Le grotesque, ici, est la substitution du roman à la réalité.
La minute de silence à l'Assemblée.
La France vote une minute de silence à l'Assemblée nationale pour un militant d'extrême droite aux accointances néonazies. La République rend hommage à ce qu'elle devrait combattre. La disqualification foucaldienne est complète : le pouvoir incarne ce dont il prétend se défendre.
5. L'effet de sidération : quand le grotesque détruit les normes
Foucault avait identifié le mécanisme central : la sidération détruit le socle commun des normes. Ce qui était impensable hier devient toléré aujourd'hui, normal demain.
Le salut de Musk est qualifié de « maladresse ». La tronçonneuse de Milei devient une marque d'affranchissement. L'aveu pétrolier de Trump passe pour de la franchise. Macron en boxeur retouché est traité comme de la communication normale. À chaque fois, la transgression produit une anesthésie de la réaction critique, jusqu'à ce que la transgression suivante soit nécessaire pour produire le même effet. C'est une surenchère structurelle, non accidentelle.
Le grotesque annonce peut-être son propre dépassement dans sa caricature ultime : le politicien intégralement vide. Bardella président ! Non plus un personnage qui se disqualifie pour mieux dominer, mais un personnage sans qualification ni disqualification — une surface de projection pure, un écran sur lequel viendraient se déposer les fantasmes du corps social épuisé par trop de spectacles. Une baudruche élue par ceux qui, sans le savoir, viendraient alimenter un peu plus le mécanisme qu'ils croyaient fuir.
Foucault aurait peut-être dit que c'est là la forme la plus accomplie de la souveraineté grotesque : quand le pouvoir n'a même plus besoin d'un personnage réel pour s'exercer. Un fantoche suffit.