Guerres américaines au Moyen-Orient : le grand théâtre des fausses bonnes raisons

Le 30/03/2026 0

Article du 30 mars 2026

Il y a un fil conducteur dans les guerres américaines de ces trente dernières années. Non pas la démocratie, ni les droits de l'homme, ni la lutte contre le terrorisme — même si ces mots ont toujours été brandis. Le fil conducteur, c'est bien plus simple : qui contrôle l'énergie, les routes commerciales et les monnaies qui servent à les payer. Irak, Libye, Syrie, Iran — passons-les en revue, pièces à conviction à l'appui.

 

1. Des régimes laïques, pas des théocraties — mais ça arrange de l'oublier

La première falsification du récit dominant concerne la nature même des régimes ciblés. On les a présentés comme des régimes islamistes archaïques, des pouvoirs barbares étrangers à la modernité. Mais la réalité est un peu éloignée de ces narratifs.

L'Irak de Saddam Hussein

L'Irak baasiste était dirigé par le Parti Baas, un parti explicitement nationaliste arabe, laïc et socialiste. Le pouvoir s'est constitué autour d'une idéologie baasiste relativement laïque et républicaine. La Constitution irakienne de 1970 inscrivait l'égalité hommes-femmes. La loi n° 188 de 1959, loi du statut personnel, garantissait aux femmes le droit à l'éducation, au divorce et à la garde des enfants. L'Irak incarnait ce que les sociologues appellent le socialisme arabe, issu en partie du kémalisme turc : un islam modéré, une culture laïque enracinée. On en trouvait un autre visage dans la Tunisie de Habib Bourguiba.

La Syrie d'Assad

Dirigée elle aussi par le Parti Baas, la Syrie était multiconfessionnelle et protégeait ses minorités — chrétiens, alaouites, druzes — bien davantage que ne l'ont fait les forces qui lui ont succédé. Parmi les membres des minorités, beaucoup restaient restaient fidèles au pouvoir précisément parce qu'ils redoutaient un régime sunnite fondamentaliste. La Syrie accueillait des communautés chrétiennes vieilles de deux millénaires. C'était un État laïque et multiconfessionnel — ce qui en faisait une horreur pour les islamistes, et une aubaine pour l'Occident qui instrumentalisait ces mêmes islamistes contre lui.

La Libye de Kadhafi

La Libye n'était pas non plus une théocratie. Elle offrait à ses citoyens eau gratuite, essence quasi-gratuite, système de santé et éducation gratuits. Le régime était autoritaire, brutal parfois — personne ne le conteste. Mais religieusement, il n'avait rien d'un régime islamiste : Kadhafi pratiquait un nationalisme africain teinté de socialisme, allergique au wahhabisme saoudien. Volontiers mégalomane, il avait publié son Livre vert entre 1975 et 1979, équivalent kadhafiste du Petit Livre rouge de Mao. L'essentiel de la doctrine, en quelques points :

  • Sur la politique : la "démocratie directe". Kadhafi rejetait la démocratie représentative comme une imposture — les partis politiques, disait-il, ne sont que des instruments de domination d'une minorité sur le peuple. Il leur opposait le système des congrès populaires de base et des comités populaires : chaque citoyen gouverne directement, sans intermédiaire. Il appelait Jamahiriya — néologisme arabe qu'on pourrait traduire par « État des masses »,  anti-occidental par construction et explicitement anti-parlementaire. Bon, on ne peut pas vraiment être admirateur de ce système quand on a une tradition parlementaire, mais la démocratie peut se décliner dans des cultures différentes…
  • Sur l'économie : ni capitalisme ni marxisme. Kadhafi rejetait les deux blocs, critiquant le salariat, forme d'esclavage et préférant que chaque travailleur soit associé ou partenaire de son entreprise, jamais simple employé. La propriété privée était tolérée dans la limite des besoins personnels — pas d'accumulation de capital. Le pétrole appartenait au peuple (comprendre la Jamahiriya…), mais pas à des multinationales. C'est ce qui explique la nationalisation des compagnies pétrolières occidentales dès 1973. Il avait commis là le même péché que l’iranien Mossadegh avant d’être renversé par la CIA… en 1953 !
  • Sur la société : la "troisième voie universelle". Il prônait un islam culturel et non théocratique — la charia n'était pas le fondement de l'État. La famille et la tribu étaient les cellules de base de toute société humaine. Il était farouchement nationaliste arabe et panafricain — d'où le projet de création d’un dinar-or. Les femmes avaient les mêmes droits que les hommes selon le Livre vert, mais dans le "respect de leur nature" — une ambiguïté notable, ouverte à des interprétations « genrées » pourrait-on dire. Mais notre propos n’est pas non plus de faire du régime de Kadhafi une utopie égalitariste !

Le paradoxe : les vrais théocrates sont en fait « nos alliés »

Car voilà le paradoxe. Les États-Unis soutiennent activement — diplomatiquement, militairement, financièrement — des régimes qui, eux, sont de véritables monarchies théocratiques. L'Arabie saoudite applique la charia, interdit les partis politiques, réprime les femmes et les minorités religieuses, et finance des mouvements wahhabites à travers le monde. Les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn — tous « alliés » de Washington — sont des monarchies absolues où le droit religieux structure profondément la vie sociale.

Le Qatar héberge la direction politique du Hamas depuis 2012, à la demande des USA qui voulaient un interlocuteur pour les négociations, notamment sur les otages et les cessez-le-feu. Ismaïl Haniyeh, directeur du bureau politique du Haas y résidait jusqu'à son assassinat par Israël en juillet 2024 à Téhéran. Le Qatar a financé le Hamas, avec quelques centaines de millions de dollars à Gaza — officiellement pour payer les salaires des fonctionnaires et financer des infrastructures. Netanyahou lui-même a longtemps soutenu ces transferts, estimant qu'ils affaiblissaient l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas et évitaient une explosion humanitaire à Gaza. Le Wall Street Journal a documenté cette politique en 2023.Le Qatar héberge donc simultanément le bureau politique du Hamas et… la plus grande base militaire américaine au Moyen-Orient (Al-Udeid, 10 000 soldats) ! Souvenez-vous, il y a quelques mois, ce devait être en octobre, Israël a bombardé un immeuble au Qatar : il abritait les négociations de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas — avec la CIA et le Mossad dans la même pièce, indirectement.

De l’autre côté de l’échiquier du Moyen Orient, Israël, depuis juillet 2018, sa loi fondamentale — adoptée par la Knesset à 62 voix contre 55 — stipule noir sur blanc que le droit d'exercer l'autodétermination nationale dans l'État d'Israël est réservé uniquement au peuple juif. Benyamin Netanyahu, qui en a été l’inspirateur, déclarait : «c’est un moment décisif dans les annales du sionisme et de l’histoire de l’Etat». Et il avait raison. C’est bien un tournant dans l’histoire du pays. Un tournant dans lequel le pouvoir en place composé des partis de droite et d’extrême droite nationalistes et religieux constitutionnalise le caractère juif de l’Etat. Le rapporteur de cette loi, Avi Dichter (Likoud), avait été très clair : «Israël est l’Etat de tous ses citoyens individuels, (mais) ce n’est pas et ne sera pas l’Etat-nation d’une minorité qui y habite… L’Etat d’Israël est le foyer national juif dans lequel celui-ci réalise ses aspirations à l’autodétermination selon ses traditions culturelles et historiques. Il s’agit d’un droit que ce projet de loi donne au seul peuple juif». Formules qu’on retrouve dès l’article 1 de la loi : «Le droit d’exercer l’autodétermination nationale dans l’Etat d’Israël est propre au peuple juif».

L'arabe, langue de 20 % des citoyens, a alors perdu son statut de langue officielle. Pour le vice-président de la Knesset Ahmed Tibi, cette loi « fonde une théocratie qui a bâti un État comportant deux systèmes séparés. » Pour l'iReMMO (Institut de recherche Méditerranée et Moyen orient), elle constitutionnalise un nationalisme ancré dans une conception ethniciste de l'État-nation, en contradiction directe avec la Déclaration d'indépendance de 1948 (https://iremmo.org/publications/letat-nation-du-peuple-juif/). Le gouvernement qui l'a adoptée et ses successeurs sont composés de partis de droite et d'extrême droite nationalistes et religieux. Ce sont des fondamentalistes qui sont au pouvoir — mais alliés des États-Unis, donc invisibles dans le discours dominant. Le fondamentalisme religieux se cache derrière les deux discours dominants dans les médias et dans la sphère politique atlantiste : « Israël est la seule démocratie de la région » d’une part, « Nous sommes dans une guerre de la civilisation contre la barbarie et Israël fait pour nous le sale boulot. »

Ces deux discours justifient les crimes de guerre contre les Palestiniens de Gaza, justifient qu’Israël bombarde ses voisins plus ou moins proches : le Yémen, la Syrie, le Liban, l’Iran et justifient le projet colonial chaque jour plus évident contre les Palestiniens de Cisjordanie. La loi fondamentale de 2018 affecte gravement la question palestinienne concerne les colonies. Le texte stipule en effet que : «L’Etat considère le développement des colonies juives comme une valeur nationale et agira pour encourager et promouvoir leur création et leur renforcement».  Par cette déclaration intégrée à un texte constitutionnel, la colonisation, critiquée en Israël même et absolument contraire à la légalité internationale, est érigée en une «valeur» constitutive de l’identité de l’Etat. Aujourd’hui, des politiques israéliens de premier plan (dont le chef d’état-major de Tsahal) s’inquiètent des agressions quotidiennes faites par des colons. Voici la présentation d’un reportage d’Arte sur le sujet https://www.arte.tv/fr/videos/132364-000-A/cisjordanie-l-armee-met-en-garde-contre-la-violence-des-colons/

En Cisjordanie, les agressions contre les Palestiniens ont explosé. Pour la première fois, le chef d'état-major de l'armée israélienne est sorti de sa réserve. Le 19 mars dernier, il a ouvertement dénoncé des attaques « moralement et éthiquement inacceptables » et a appelé « toutes les autorités du pays à s’opposer à ce phénomène". Phénomène qualifié de marginal et minimisé par le gouvernement Netanyahou, acquis à la cause des colons.

On comprend mieux la complaisance de Netanyahou : ce qui se passe actuellement est inscrit dans la loi fondamentale. Fondamentaliste ?

2. Les femmes : mieux loties avant qu'après l’intervention de l’Occident

Le deuxième grand mensonge concerne les femmes. L'Occident aime beaucoup présenter ses guerres comme des actes de libération féminine. Examinons les faits… mais sans considérer bien sûr les pays alliés des Américains dans lesquels elles ne peuvent ni conduire ni sortir seules sans un mâle autorisé de leur famille…

L'Irak : un recul historique documenté

Avant 2003, la loi n° 188 de 1959 garantissait aux femmes le droit à l'éducation, au divorce et à la garde de leurs enfants. L'égalité hommes-femmes était inscrite dans la Constitution de 1970. Comme le résume la chercheuse Myriam Benraad dans L'Irak par-delà toutes les guerres (Éditions Le Cavalier Bleu, 2018) : « L'occupation étrangère s'est traduite par une détérioration sans précédent des conditions de vie des femmes et par une remise en question flagrante de leurs droits. »

Dès le 29 décembre 2003, le Conseil intérimaire de gouvernement — mis en place par l'occupant américain — adoptait le décret 137 imposant la loi islamique pour tout ce qui touche au mariage et au statut personnel, abrogeant les protections laïques. Paul Bremer lui-même, administrateur civil américain, a validé ce recul. En 2021, 14 % seulement des femmes irakiennes avaient un emploi, contre 73 % des hommes. Human Rights Watch a documenté dès 2003 une vague de violences sexuelles et d'enlèvements à Bagdad, maintenant les femmes cloîtrées chez elles.

La Libye : des chiffres qui font honte à ses « libérateurs »

Sous Kadhafi, les chiffres de l'éducation féminine sont éloquents. Avant 1969, le taux d'alphabétisation en Libye était d'environ 20 à 25 % tous sexes confondus — héritage de la colonisation italienne et de la monarchie Idris. En 2011, à la veille de l'intervention de l'OTAN, ce taux global avait bondi à 88,9 %, le plus élevé d'Afrique du Nord (source : données UNESCO). Pour les femmes spécifiquement, le taux d'analphabétisme était tombé à 31,8 % en 2010 — contre plus de 75 % au début des années 1980, soit un recul de plus de 40 points en trente ans (DVV International / UNESCO). Surtout : fait « très remarquable pour un pays musulman à 97 % », selon les observateurs de l'époque, les Libyennes étaient majoritaires dans les universités, et les femmes « pouvaient prétendre à toutes les fonctions. » L'IDH libyen était en 2010 le plus élevé du continent africain (64e mondial), avec une espérance de vie de 77 ans.

La chute de Kadhafi a ouvert la voie à une guerre civile permanente et à des marchés aux esclaves documentés par CNN en 2017. La régression systématique du statut des femmes a suivi la « libération » apportée par l'OTAN — portée par des groupes armés islamistes que cette même OTAN avait contribué à armer.

L'Iran : des femmes diplômées… mais sans emploi

L'Iran — dont les États-Unis réclament le changement de régime — présente une situation qui infirme le récit simpliste. Sur le plan de l'éducation, les femmes représentent aujourd'hui plus de 50 % des étudiants à l'université. Le taux d'alphabétisation féminine dépasse 85 %. Le mouvement féministe Femme, Vie, Liberté est l'un des plus puissants du monde islamique et combat le régime de l'intérieur — sans avoir besoin de bombes américaines.

Mais là où le régime échoue totalement, c'est sur l'emploi. Les chiffres sont accablants. En 2024, le taux de participation des femmes au marché du travail était tombé à 14,7 % — son plus bas niveau historique (Centre de statistique d'Iran, automne 2024). Concrètement : une seule femme sur neuf en âge de travailler occupe un emploi. Environ 86 % des femmes en âge de travailler sont classées comme « inactives. » Le taux de chômage des femmes de 25 à 29 ans atteint 26,7 %, soit près de trois fois celui des hommes du même groupe. En 2023, sur 24 millions de travailleurs, seuls 4,6 millions étaient des femmes — à peine 16 % de la main-d'œuvre (Centre des statistiques d'Iran). Selon le Global Gender Gap Report 2023 (https://www.weforum.org/publications/global-gender-gap-report-2023/), l'Iran se classait au 146e rang mondial pour la participation économique des femmes — derrière l'Arabie saoudite.

C’est le paradoxe iranien, un vrai paradoxe : des femmes parmi les plus diplômées de la région, et parmi les plus exclues du marché du travail. Ce n'est pas la bombe américaine qui résoudra cette contradiction, c'est le mouvement social iranien qui s'en chargera (peut-être !), mais pas sous les bombes.

3. Ce que ces pays avaient en commun : ils gênaient Washington

Voici d’autres raisons, que j’ai la faiblesse de penser un peu plus fondées. Elles sont documentées, sourcées, et notoirement ignorées dans le débat médiatique occidental. Pascal Praud et les autres évitent soigneusement d’informer les citoyens : mieux vaut en rester à des trucs simples, des Bons contre des Mauvais. Le Bien contre le Mal. Le Choc des Civilisations. USA et Israël qui font le sale boulot, avant-garde de l’Occident contre la Barbarie.

La Libye menaçait le pétrodollar

En 2009, Kadhafi — alors président de l'Union africaine — proposait aux États africains une nouvelle monnaie indépendante du dollar : le dinar-or, adossé à des réserves de 143 tonnes d'or et d'argent équivalentes, soit environ 7 milliards de dollars à l'époque. Le plan visait aussi à offrir une alternative au franc CFA. La banque centrale libyenne était détenue à 100 % par l'État.

Des courriels déclassifiés d'Hillary Clinton, révélés par son conseiller Sidney Blumenthal, confirment que cette initiative constituait l'une des principales raisons qui ont poussé Nicolas Sarkozy à engager la France en Libye. Fait qui devrait interroger : les rebelles libyens ont créé une banque centrale à l'occidentale (le 19 mars 2011, la rébellion avait commencé le 15 février) avant même d'avoir un gouvernement — quelques semaines après le début du soulèvement. Comme l'avait noté alors l'économiste Robert Wenze dans l'Economic Policy Journal et reprise par CNBC  : « On n'avait jamais vu ça. ». Il détaillait alors : « Je n'ai jamais entendu parler d'une banque centrale créée en quelques semaines à partir d'un soulèvement populaire. Cela suggère que nous avons affaire à plus qu'une bande de rebelles désorganisés, et qu'il y a des influences assez sophistiquées derrière. »

La Syrie bloquait un gazoduc stratégique

En 2009, Assad refusait de signer un accord permettant le passage du gazoduc qatari à travers la Syrie — un projet qui aurait alimenté l'Europe en contournant la Russie. En juin 2011, il signait au contraire un protocole d'accord avec l'Iran et l'Irak pour l'Islamic Pipeline (ou Gazoduc de l'amitié), devant acheminer le gaz iranien vers la Méditerranée via l'Irak et la Syrie.

Ce projet constituait une menace directe pour l'hégémonie américaine sur les flux énergétiques européens. Comme l'analysait lediplomate.media en décembre 2024 : « Le contrôle de la Syrie représente pour les États-Unis un double enjeu : contenir l'influence russe dans le secteur énergétique et maintenir l'Europe dans une position de dépendance contrôlée par les alliés occidentaux. » (https://lediplomate.media/2024/12/analyse-syrie-gaz-et-geopolitique-le-reve-du-gazoduc-qui-pourrait-redessiner-le-moyen-orient/giuseppegagliano/monde/mena/moyen-orient/)

L'Irak avait du pétrole — beaucoup

L'Irak détient les quatrièmes plus grandes réserves pétrolières mondiales, et est membre fondateur de l'OPEP. Dès novembre 2000, Saddam Hussein décidait de vendre son pétrole en euros plutôt qu'en dollars — Time Magazine et Radio Free Europe l'ont documenté à l'époque : l'Irak déclarait officiellement « ne plus vouloir traiter dans la monnaie de l'ennemi » dans le cadre du programme pétrole-contre-nourriture de l'ONU. Une décision qui constituait une menace directe à l'hégémonie du dollar sur les marchés pétroliers mondiaux — et que Paul Wolfowitz, numéro deux du Pentagone sous Bush, a lui-même relativisée après coup en avouant que les armes de destruction massive étaient « le seul argument sur lequel tout le monde pouvait tomber d'accord. » Pas une preuve — un prétexte commode.

L'Iran : un BRICS qui échappe au dollar

L'Iran a rejoint les BRICS en janvier 2024. Il fournit à la Chine, via un réseau de raffineries indépendantes, en moyenne 1,38 million de barils par jour en 2024, soit environ 13,4 % de toutes les importations chinoises de brut, selon la société d'analyse Kpler qui recense les données du commerce mondial.  https://www.kpler.com/tags/iran (données d'exportation pétrolière iranienne, 2024–2025).  Et le problème de ce commerce, pour les Etats-Unis, c’est que les paiements s'effectuent hors dollar, via des mécanismes en yuan.

L'Iran contrôle le détroit d'Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial. Selon la Deutsche Bank, ce bras de fer énergétique « pourrait être le catalyseur de l'érosion de la domination du pétrodollar et marquer les débuts du pétroyuan. » La part du dollar dans les réserves mondiales est passée de 72 % en 2001 à 57,8 % fin 2024 (FMI, COFER).

4. Les refrains qui reviennent — et les faits qui les contredisent

Premier refrain : « Ce régime massacre son peuple »

Ce refrain a servi en Libye pour déclencher l'intervention de 2011, au nom de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU (protection des civils).

Le 4 mars 2011, Bernard-Henri Lévy débarque à Benghazi, dans l'est de la Libye, aux côtés des rebelles du Conseil national de transition (CNT). Le même soir, il appelle Nicolas Sarkozy depuis son téléphone portable. La conversation est connue : il lui demande de recevoir à l'Élysée les représentants du CNT pour « envoyer un signal fort au boucher. » Sarkozy dit oui immédiatement. Le 10 mars, la délégation libyenne est reçue à l'Élysée. Le 17 mars, la résolution 1973 du Conseil de sécurité est adoptée. Le 19 mars, les avions français frappent les colonnes blindées kadhafistes aux portes de Benghazi.

Ce schéma, BHL l'a lui-même raconté en détail dans son documentaire Le Serment de Tobrouk (2012) : un film narré par Bernard-Henri Lévy, réalisé par Bernard-Henri Lévy, avec Bernard-Henri Lévy pour personnage principal. Il s'y montre négociant avec Sarkozy, Cameron, Hillary Clinton, et Netanyahu — à qui il promet, en juin 2011, que le nouveau gouvernement libyen nouera des liens diplomatiques avec… Israël !

Tout le dispositif d'intervention reposait sur une prophétie : Kadhafi allait perpétrer un massacre de grande ampleur sur la population de Benghazi. Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, déclarait que « la situation est de plus en plus alarmante » (en Iran, l’arme nucléaire était une question de semaines) et qu'« il nous reste très peu de temps, c'est peut-être une question d'heures. » Le scénario d'un bain de sang imminent s'est imposé dans tous les médias occidentaux, avec Al-Jazeera et Al-Arabiya en première ligne.

Mais le rapport publié en 2016 par la commission parlementaire britannique (le « Comité Blunt ») a tranché avec une clarté désarmante : « Les menaces contre les civils étaient surestimées » et « la reconquête des villes par Kadhafi n'a pas eu pour conséquence les nombreuses victimes civiles appréhendées. » Le comité note que Kadhafi « ne ciblait pas les civils » et que « les rebelles comprenaient un nombre significatif d'éléments islamistes » — passés sous silence dans la narration occidentale. Le rapport conclut que « l'intervention limitée qui visait à protéger les civils s'est transformée en une campagne pour faire chuter le régime » — dépassant ainsi largement le mandat de la résolution 1973.

Plus troublant encore : le régime libyen avait annoncé un cessez-le-feu dès le 18 mars 2011 — la veille des premières frappes françaises. Les affirmations de bombardements kadhafistes sur Benghazi à cette date « ne sont pas avérées », note Wikipédia en s'appuyant sur les sources militaires disponibles. L'Union africaine, qui tentait une médiation, a dénoncé le fait que le début des bombardements de l'OTAN avait coïncidé avec l'arrivée de ses délégués sur le terrain, sabotant délibérément le processus de paix. Kadhafi avait même accepté un cessez-le-feu formel le 11 avril 2011 — ignoré par les rebelles que l'OTAN soutenait désormais sans retenue.

Les objectifs de Sarkozy étaient au nombre de cinq (le rapport Blunt les liste avec une froideur comptable) : obtenir une plus grande part de la production de pétrole libyen, accroître l'influence française en Afrique du Nord, améliorer sa situation politique en France, réaffirmer la présence militaire française dans le monde, et répondre aux projets de Kadhafi de supplanter la France en Afrique francophone. En effet, Kadhafi avait des projets de panafricanisme africain. L’argent du pétrole pouvait servir à un autre modèle de développement que la Françafrique. En Libye, Sarkozy a eu tout faux (sauf si l’assassinat de Kadhafi a protégé un temps le secret des financements de sa campagne ! Mais il a fini par être condamné pour cela) : la chute du régime a entraîné la prolifération d'armes dans le Sahel, notamment au Mali, devenue une zone grise aux mains de trafiquants, de rebelles et d'islamistes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique. La Libye est devenue un des points de départ de l’émigration clandestine alors que Kadhafi verrouillait les départs. C’est l’occasion d’une nouvelle traite des Noirs, ce que documentait CNN dans un reportage terrible de 2017 : https://edition.cnn.com/2017/11/14/africa/libya-migrant-auctions. Si vous ne le visionnez pas, regardez au moins la carte des routes de la migrations qui convergent vers… la Libye, nouvelle terre promise des trafiquants d’hommes et de femmes.

Cerise sur le gâteau atlantiste et sarkozyste, les milices russes de Wagner ont remplacé dans ces pays l’armée française. Un beau gâchis !

Le même argument a servi en Syrie pour justifier le soutien aux rebelles  - islamistes - contre El Assad. Un régime islamiste a, depuis, remplacé un parti baassiste, mais ils sont dans le camp du Bien !

Et il sert aujourd’hui contre l’Iran qui « massacre son peuple ». Le cas iranien mérite une attention particulière, car il est plus complexe — et précisément pour cette raison, plus révélateur. Contrairement au montage quasi intégral de Benghazi, la répression iranienne est réelle et documentée par des sources indépendantes sérieuses. À la suite du mouvement Femme, Vie, Liberté déclenché en septembre 2022, Amnesty International a établi qu'au moins 305 manifestants ont été tués par les forces de sécurité (dont au minimum 44 enfants) par des tirs de balles réelles, de boulettes de métal et de gaz lacrymogènes. Le nombre d'exécutions a doublé en 2023, année record depuis huit ans (établi par l’ONG Iran Human Rights). Des procès expéditifs fondés sur des aveux extorqués sous la torture - y compris des violences sexuelles - ont conduit à des pendaisons filmées. Ce n'est pas de la propagande occidentale : c'est documenté, et le nier serait malhonnête.

Mais, et c'est là que le mécanisme se répète, cette répression réelle est simultanément instrumentalisée par Washington et Tel Aviv comme prétexte à une politique de déstabilisation dont les véritables moteurs sont géoéconomiques, comme on l'a vu plus haut. Le représentant iranien à l'ONU l'a dit explicitement : sous couvert de défendre les droits humains, les États-Unis chercheraient à justifier une intervention dissimulée derrière un discours prétendument humanitaire. Et le New York Times a rapporté, citant d'anciens responsables américains et israéliens, que Netanyahu avait soutenu un plan du Mossad visant à déclencher un soulèvement populaire en Iran. En d'autres termes : on ne soutient pas le mouvement féministe iranien parce qu'on aime les femmes iraniennes ; on l'instrumentalise parce qu'on veut la tête du régime. La nuance est de taille. Le mouvement Femme, Vie, Liberté n'a d'ailleurs pas réclamé de bombes américaines. Il a réclamé sa propre liberté, ce qui est très différent.

La question n'est pas de nier que des violences ont existé : elles ont existé. La répression s’est abattue sur les manifestants iraniens. La question est : pourquoi ce critère n'est-il jamais appliqué aux alliés ? L'Arabie saoudite mène depuis 2015 une guerre au Yémen que l'ONU qualifie de « pire catastrophe humanitaire dans le monde », avec des armements américains, des soutiens logistiques américains, et le silence occidental. Bahreïn a écrasé dans le sang son soulèvement de 2011, avec des troupes saoudiennes, la bénédiction américaine, et zéro bombardement.

Deuxième refrain : armes de destruction massive et menace nucléaire

Sur l'Irak : 935 mensonges comptabilisés

Le cas est documenté jusqu'à l'aveu. Le 5 février 2003, Colin Powell brandissait une fiole de poudre blanche à la tribune de l'ONU — ce qu'il appellera lui-même plus tard « une tache dans sa carrière. » L'inspecteur Hans Blix avait pourtant signalé dès avant l'invasion qu'il ne trouvait pas d'armes de destruction massive. Il prêchait dans le désert irakien !

En 2008, le Center for Public Integrity (https://publicintegrity.org/inside-publici/finding-the-truth-in-935-lies-about-war-with-iraq/ ) dénombrait 935 mensonges sur la menace irakienne dans les déclarations publiques de Bush, Cheney, Rice, Powell et Rumsfeld. Paul Wolfowitz a avoué que les armes de destruction massive étaient « le seul argument sur lequel tout le monde pouvait s'entendre. » Mais il n'y avait pas d'armes. L'Irak avait abandonné ses programmes nucléaire, chimique et biologique après 1991. Comme l’Iran depuis 2015…

Sur l'Iran : une menace agitée depuis trente ans

La menace nucléaire iranienne est agitée depuis les années 1990 — sans jamais se concrétiser. L'Iran a signé l'accord de Vienne (JCPOA) en 2015, satisfaisant l'ensemble des exigences de la communauté internationale. L'AIEA certifiait sa conformité. Si vous voulez en lire plus, c’est ici, assez simplement exposé par l’AIEA.

https://www.iaea.org/sites/default/files/publications/magazines/bulletin/bull57-2/5722627_fr.pdf

Mais c'est Donald Trump qui a unilatéralement quitté l'accord en 2018 — et non l'Iran : pourquoi ? Trump a aussitôt repris le régime des sanctions massives, des scientifiques iraniens sont assassinés par le Mossad -  ce sont des crimes au sens propre du terme, les installations nucléaires sont bombardées ce qui pourrait mettre en péril toute la région et au-delà. Mais qu’importe ? Ce sont des bombes du Bien !

L'Iran n'a pas attaqué un voisin depuis plus de 240 ans

L'Iran n'a pas mené de guerre offensive contre un de ses voisins depuis plus de deux siècles. La dernière guerre offensive iranienne remonte aux conflits avec la Russie au début du XIXe siècle. La guerre Iran-Irak de 1980-1988 ? C'est l'Irak de Saddam Hussein qui a envahi l'Iran le 22 septembre 1980. Le conflit s'appelle en persan Jang-e-tahmili : la guerre imposée. L'Iran a défendu son territoire.

Et derrière Saddam Hussein se trouvaient... les États-Unis, qui lui ont fourni des armes, des renseignements et un soutien diplomatique tout au long du conflit. La France y a contribué aussi : avions Mirage F-1, missiles, renseignements sur les positions iraniennes. L'Iran était la victime. Il est aujourd'hui encore sous les bombes.

Conclusion : le prisme qui ne trompe plus

Il y a une logique, et elle est implacable.

Les régimes déstabilisés ou détruits par Washington avaient en commun non pas la théocratie, non pas l'oppression des femmes, non pas les armes de destruction massive mais leur défi, même partiel, à l'ordre économique américain : contrôle des hydrocarbures, hégémonie du dollar, vassalisation de l'Europe.

Les régimes épargnés par Washington - Arabie saoudite, Émirats, Qatar, Bahreïn - ont en commun leur soumission totale à cet ordre : pétrole vendu en dollars, avoirs placés à Wall Street, arsenaux achetés au Pentagone. Qu'ils soient des théocraties réelles, qu'ils lapident des femmes, qu'ils massacrent des dissidents, cela n'a jamais suffi à déclencher une résolution de l'ONU.

Le masque humanitaire a fonctionné longtemps. Il fonctionne de moins en moins. Même nos télés parfois trouvent que le camp du Bien se montre trop empressé à l'apporter. Parce que les faits s'accumulent : il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. Il n'y avait pas de massacres de civils imminents en Libye justifiant l'OTAN, ou du moins pas plus qu'au Yémen. Les femmes irakiennes étaient mieux protégées par la loi n° 188 de 1959 qu'elles ne le sont par la constitution de 2005 rédigée sous supervision américaine. Et l'Iran, pays qui n'a pas attaqué un voisin depuis plus de deux siècles et qui n'était pas à la veille d'avoir l'arme nucléaire, est aujourd'hui sous les bombes.

Ce qui ne meurt pas, dans tout cela, c'est la mécanique. Elle est prête pour la prochaine fois. Elle attend juste le prochain prétexte. Cuba arrive, après le Venezuela, le Nigeria et l’Iran…

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