Grand capital et mépris du peuple : ce que nous dit la romance Bardella

Le 18/04/2026 0

Article du 18 avril 2026

Depuis le milieu des années 1990, la frontière entre vie privée et vie publique s’est progressivement effacée en politique. Avec l’irruption d’internet puis des réseaux sociaux, cette évolution s’est accélérée : il ne suffit plus d’avoir des idées, il faut raconter une histoire, montrer une vie, incarner une proximité.

 

Être “comme les gens”. Aimer comme eux, vivre comme eux, ressentir comme eux.

Dans ce contexte, la médiatisation de la relation de Jordan Bardella s’inscrit dans une tendance bien établie. En soi, il n’y aurait rien à en dire de plus… si cette mise en scène ne révélait pas, en creux, un décalage beaucoup plus profond.

Derrière le conte, une dynastie bien ancrée dans des paradis fiscaux

Car la question n’est pas seulement : avec qui ? Mais d’où vient-elle ?

La compagne de Jordan Bardella appartient à la maison des Bourbons des Deux-Siciles — un nom qui évoque immédiatement l’aristocratie européenne et ses réseaux d’entre-soi. Voici ce que dit son site. https://www.carolinaandchiaradebourbon.com/fr/princesse-maria-carolina-s-a-r-la-princesse-maria-carolina-de-bourbon-des-deux-siciles-39#:~:text=Elle%20a%20achev%C3%A9%20sa%20scolarit%C3%A9,la%20mode%20et%20le%20stylisme

 « Son Altesse Royale la Princesse Maria Carolina de Bourbon Deux Siciles est née à Rome le 23 juin 2003. Elle est la fille de Son Altesse Royale le Prince Charles de Bourbon Deux Siciles, Duc de Castro et Chef de la Maison Royale et de la Princesse Camilla de Bourbon Deux Siciles, Duchesse de Castro. »

Mais comme souvent dans ces univers, il faut regarder au-delà du titre et remonter les filiations. Le côté maternel est intéressant. https://linsoumission.fr/2026/04/15/bardella-maria-carolina-fiscaux/

Je résume pour vous.

Sa mère, Camilla Crociani, est héritière d’une fortune industrielle constituée dans les années 1970-1980, notamment dans le secteur de la défense. À partir de la fin des années 1980, cette richesse a été organisée à travers une architecture financière internationale particulièrement sophistiquée. Au cœur du dispositif : le “Grand Trust”, créé en 1987 par la grand-mère maternelle, Cristina Crociani. Ce trust familial visait à regrouper et gérer les actifs au bénéfice des descendantes. Mais au fil du temps, ce patrimoine a été déplacé, restructuré et réparti entre différentes juridictions offshore (Jersey, Bahamas, Seychelles, Maurice) via des sociétés spécialisées dans la gestion de fortune.

Les révélations des Panama Papers et surtout des Paradise Papers ont permis de documenter ces montages. En 2010 puis en 2012, plusieurs structures liées à ce patrimoine (dont des trusts réorganisés sous gestion externe) sont confiées à des cabinets spécialisés, notamment Appleby, au cœur des révélations. Ces réorganisations interviennent dans un contexte de tensions familiales autour du contrôle des actifs.

En 2017, la justice de Jersey tranche une partie du litige : elle condamne le gestionnaire du trust pour manquement à ses obligations fiduciaires, estimant que certaines décisions avaient eu pour effet d’empêcher une héritière d’accéder aux fonds auxquels elle pouvait prétendre. (https://www.theguardian.com/news/2017/dec/22/paradise-papers-firm-to-pay-53m-euros-after-hiding-money-from-a-daughter#:~:text=Details%20of%20the%20Crociani%20case,of%20the%20trust%2)

Ce que révèlent ces affaires, ce n’est pas une simple richesse, mais un système : celui d’une fortune structurée à l’échelle internationale, circulant entre trusts et sociétés écrans, dans des juridictions conçues pour optimiser la gestion patrimoniale et fiscale. Rien d’illégal, non. Mais quoi de compatible avec l’éthique d’un possible président de la République française qui devrait lutter contre « l’optimisation fiscale », visage présentable de ce qui est en fait de l’évasion fiscale, cancer de nos démocraties ?

Une vue sur l’envers du décor du RN, parti capitaliste

Cet épisode amoureux prend une dimension politique dès lors qu’on le met en regard du discours porté par le Rassemblement national.

Depuis des années, ce parti construit une partie de sa rhétorique sur la dénonciation des fraudes, en particulier sociales, et sur l’exigence de rigueur à l’égard des plus modestes. Mais dans le même temps, les circuits de la grande fortune internationale, ceux qui passent par les trusts et les places offshore, sont beaucoup plus rarement au cœur de ses critiques. Le contraste est frappant : d’un côté, une vigilance affichée sur les petites irrégularités ; de l’autre, une relative discrétion sur les mécanismes complexes d’optimisation et de circulation du capital à grande échelle.

Ce décalage n’est pas nouveau. Il s’inscrit au contraire dans une histoire du parti.

Jean-Marie Le Pen lui-même avait vu sa fortune croître de manière spectaculaire à la suite de l’héritage d’Hubert Lambert, un industriel du ciment, dans des conditions qui ont longtemps alimenté les controverses. Cet héritage lui avait notamment permis d’acquérir un patrimoine immobilier important, dont le château de Montretout à Saint-Cloud.

Depuis, la stratégie du parti a évolué. Il faut se montrer proches du peuple et gommer l’image du château. Sous l’impulsion de Marine Le Pen, le RN a gauchisé son discours, empruntant des accents et des mots aux discours critiques de la mondialisation et du capitalisme.

Mais dans le même temps, il cherche à se rapprocher des milieux économiques et patronaux, dans une quête de respectabilité et de crédibilité gouvernementale. Les rencontres avec des chefs d’entreprise, les signaux envoyés aux marchés, les inflexions programmatiques : tout indique une volonté de normalisation qui passe aussi par un dialogue accru avec le grand capital. Les Échos, comme d’autres, ont rapporté les grandes manœuvres en cours. https://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/les-rencontres-des-patrons-avec-le-rn-se-multiplient-a-un-an-de-la-presidentielle-2027-2226681

Un tabou est en train de tomber. Lundi 20 avril, le bureau du Medef recevra pour la première fois officiellement à déjeuner le président du Rassemblement national, Jordan Bardella.

Une réunion qui se tiendra en présence de son président Patrick Martin, mais aussi donc des dirigeants des grandes fédérations professionnelles membres du bureau, comme celles du bâtiment (Olivier Salleron), des travaux publics (Alain Grizaud), ou encore de la métallurgie (Eric Trappier, qui est aussi PDG de Dassault Aviation).

Une rencontre parfaitement assumée

Laurence Parisot, qui a précédé Patrick Martin à la tête de l'organisation patronale, se refusait, elle, à toute rencontre avec le parti d'extrême droite. « Peut-on exclure le Rassemblement national de nos contacts politiques ? Evidemment non, parce que c'est une formation qui pèse lourd au Parlement », a justifié Patrick Martin ce mercredi, lors d'une conférence de presse consacrée à la présidentielle.

L’histoire politique européenne rappelle que ces rapprochements ne sont pas inédits. Dans les années 1930, certaines droites radicales (italienne et allemande) ont su nouer des alliances avec des intérêts économiques puissants. Le parallèle n’est pas une équivalence, mais un rappel : les discours anti-système coexistent parfois très bien avec des stratégies d’intégration dans les élites ; les discours en apparence nationaux et nationalistes s’accommodent très bien de la dimension internationaliste du capital. « Cosmopolite », pour reprendre un des adjectifs de la biographie de Maria Carolina.

Le symptôme Chenu

Mais peut-être que le plus révélateur est encore ailleurs.

Le 16 avril 2026 dans l’émission “Tout est politique” sur France Info, Sébastien Chenu se réjouissait de la relation de Jordan Bardella. Voici ses paroles : « "Je suis ravi de voir Jordan Bardella amoureux et que tous les deux soient épanouis ! N’en déplaise à certains, tout le monde n’a pas vocation à finir comme une prof de sociologie à Nanterre, moche, mal coiffée et aigrie !". Les propos ont été relayés sur les réseaux sociaux, si bien que l’Université Paris Nanterre a produit un communiqué officiel. https://www.parisnanterre.fr/espace-presse/communiques-de-presse/communique-de-la-presidence-du-17-avril-2026?utm_source=chatgpt.com

« L’Université Paris Nanterre condamne avec la plus grande fermeté les propos tenus par Sébastien Chenu, jeudi 16 avril, lors de l’émission de France Info “Tout est politique” ainsi que la publication diffusée ce vendredi 17 avril sur son compte personnel X.

Elle exprime son indignation face au discours méprisant qui porte atteinte aux missions d’enseignement et de recherche de notre établissement et de l’Université française. L’Université Paris Nanterre apporte son plein soutien à l’ensemble de sa communauté scientifique et plus particulièrement aux collègues sociologues visées par de tels propos. »

Ce n’est pas un accident de la part de Chenu. C’est un style, particulier, celui de ce grotesque en politique auquel je consacrais un article récent. Celui qui consiste à remplacer l’argument par l’insulte, à tourner en dérision les professions intellectuelles, et à faire de la caricature un outil politique.

Et derrière ce style, cette formule, il y a un mépris social évident : celui qui vise une enseignante, une chercheuse, et quelqu’un dont le rôle est précisément d’analyser la société. Le discours de Chenu est grave : mépris des sciences sociales, mépris de l’intelligence critique, mépris de l’université et de la production des savoirs.

Le paradoxe est là, entier. Un parti qui prétend parler au nom du peuple s’en prend à celles et ceux qui produisent du savoir et le transmettent. Et à une des universités parisiennes de « banlieue », de celles qui éduquent les enfants des cités. Pas de Panthéon Assas ou de la Sorbonne.  Le RN affiche sa proximité avec le peuple, mais stigmatise l’intelligence critique et ceux qui pourraient l’éduquer. Il revendique l’authenticité, mais s’autorise la vulgarité comme argument. Il prétend parler pour et au nom des classes populaires mais pactise avec le monde des puissances financières qui le paupérisent chaque jour un peu plus.

Conclusion

Au fond, cette séquence n’est pas anodine.

Elle montre comment la politique contemporaine mêle en permanence récit personnel et stratégie collective. Elle révèle aussi un décalage persistant entre un discours qui se veut populaire et des réalités sociales, économiques et culturelles beaucoup plus complexes.

D’un côté, une mise en scène de la proximité. De l’autre, des appartenances et des logiques qui relèvent d’un entre-soi très éloigné du quotidien de la plupart des citoyens. Bardella qui n’a jamais travaillé, qui a pour tout diplôme une première année échouée en géographie, noue une romance avec une héritière qui se trouve au croisement de l’entre-soi des noblesses européennes et des grandes fortunes industrielles. Il se trouve, par ailleurs, qu’elle n’a pas beaucoup d’autres cordes à son arc personnel, côté études. Sa biographie officielle, toujours du même site, retrace ses « études ». Je mets les guillemets à dessein !

« La Princesse Maria Carolina a reçu une éducation internationale et cosmopolite, dispensée à domicile par des tuteurs privés. Son parcours académique a suivi le programme international de Cambridge ainsi que celui du CNED (Centre national d’enseignement à distance), sous la supervision du Département de l’Éducation de la Principauté de Monaco. Elle a achevé sa scolarité en mars 2020, obtenant son diplôme avec une année d’avance.

Elle a ensuite poursuivi sa formation à l’Istituto Marangoni à Paris, où elle s’est spécialisée dans le design de mode, le commerce de la mode et le stylisme. Elle a par ailleurs enrichi son parcours académique en suivant des cours d’économie en ligne à l’Université Harvard.

Elle parle, lit et écrit couramment six langues : italien, français, anglais, espagnol, portugais et russe. »

Dans ce parcours d’héritière digne de celui des femmes de cour au 18e siècle, sans baccalauréat apparemment, il est sûr qu’elle ne risquait pas de rencontrer de prof de sociologie à Nanterre ! Bardella et Bourbon-Sicile, le futur couple présidentiel ? Jamais travaillé ni l’un ni l’autre et un baccalauréat pour deux ?

On dira qu’il ne s’agit que d’une histoire privée. Mais dès lors qu’elle est exposée, mise en scène, commentée, instrumentalisée, elle devient un fait politique et ce qu’elle donne à voir, ce n’est pas seulement une romance. C’est une manière de faire de la politique en simplifiant, en méprisant tout en évoluant, en coulisses, dans des mondes que l’on prétend combattre.

Il y a encore des Français qui pensent qu’on n’a pas encore essayé le RN alors pourquoi pas lui donner sa chance ? Ces Français, abusés par le discours médiatique, ont juste la mémoire courte. Ils seront les prochains cocus des présidentielles et il sera trop tard hélas pour ce qui reste d’une certaine France.

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