Les guerres mondiales : quand l'Oncle Sam calculait son entrée
Commençons par le mythe fondateur : les États-Unis, sauveurs désintéressés de l'Europe. La réalité est plus prosaïque. Lors de la Première Guerre mondiale, Washington a attendu 1917 pour intervenir, non par élan de solidarité démocratique, mais parce que leurs prêts massifs aux Alliés risquaient de ne jamais être remboursés en cas de défaite franco-britannique. Les intérêts financiers américains étaient en jeu, pas la liberté européenne.
En 1941, même scénario. Roosevelt savait l'Amérique réticente à entrer en guerre. Il a fallu Pearl Harbor pour basculer l'opinion, mais déjà, l'administration américaine avait compris qu'une Europe dominée par l'Axe menaçait la suprématie économique américaine sur le monde occidental. Les GI's sont venus défendre le dollar autant que la démocratie.
Et après la victoire ? L'opération Paperclip révèle toute l'hypocrisie du discours moral américain. Plus de 1 600 scientifiques, ingénieurs et techniciens nazis ont été discrètement recyclés dans les programmes de la NASA, de la CIA et du complexe militaro-industriel américain. Wernher von Braun, ancien officier SS responsable de l'usine de Dora où périrent des milliers de déportés, est devenu le héros de la conquête spatiale américaine. Les criminels de guerre devenaient des atouts stratégiques face à l'URSS. La morale s'arrêtait là où commençaient les intérêts de la Guerre froide.
Le plan Marshall : générosité ou investissement ?
Le plan Marshall incarne dans l'imaginaire collectif européen la générosité américaine. La réalité est moins romantique. En 1947, l'Europe dévastée ne pouvait plus acheter les produits américains, menaçant l'économie américaine d'une surproduction catastrophique. Le plan Marshall était d'abord un débouché pour l'industrie américaine et un moyen d'ancrer l'Europe occidentale dans le camp capitaliste face à la menace soviétique.
Les dollars du plan devaient être dépensés en produits américains. L'aide était conditionnée à l'ouverture des marchés européens aux entreprises américaines. Loin d'être un don désintéressé, c'était un investissement stratégique remarquablement rentable : il créait une dépendance économique tout en contenant le communisme. L'Europe fut reconstruite, certes, mais selon un modèle et des règles dictés par Washington.
Les guerres du pétrole : avec nous, sans nous, contre nous
L'Irak et la Libye illustrent parfaitement l'unilatéralisme américain. En 2003, Washington envahit l'Irak malgré l'opposition de la France et de l'Allemagne, sur la base de mensonges avérés concernant les armes de destruction massive. Le véritable objectif ? Contrôler les deuxièmes réserves mondiales de pétrole et installer une base américaine permanente au cœur du Moyen-Orient. La France avait osé dire non à l'ONU. Les « freedom fries » ont remplacé les « french fries » dans les cantines du Congrès. Le message était clair : on est avec nous ou contre nous.
En Libye, en 2011, les États-Unis ont accepté de participer à l'intervention initiée par la France et le Royaume-Uni, non par solidarité atlantique, mais parce que renverser Kadhafi servait leurs intérêts régionaux. Une fois l'objectif atteint, Washington s'est désengagé, laissant l'Europe gérer seule le chaos libyen et les flux migratoires qui en ont résulté.
Au Venezuela, les États-Unis ont tenté ouvertement de renverser Maduro pour mettre la main sur les plus importantes réserves de pétrole de la planète. Sans demander l'avis de personne, sans mandat international. En Afghanistan, vingt ans d'occupation pour finalement négocier directement avec les Talibans et quitter le pays du jour au lendemain, abandonnant leurs alliés afghans et européens sans consultation.
Le schéma est immuable : les États-Unis font leurs guerres, selon leurs intérêts, avec ou sans leurs « alliés ». L'OTAN n'est invoquée que lorsqu'elle sert les objectifs américains.
L'Ukraine ou le chef-d'œuvre du cynisme géopolitique
La guerre en Ukraine est peut-être l'illustration la plus cruelle de l'instrumentalisation européenne par Washington. Depuis les années 1990, l'extension de l'OTAN vers l'est a été une provocation calculée contre la Russie, malgré les avertissements répétés de nombreux experts, y compris américains. George Kennan, architecte de la politique d'endiguement de l'URSS, avait qualifié cette extension d'« erreur tragique ».
Pourquoi cette obstination ? Parce que séparer la Russie de l'Europe occidentale était un objectif stratégique américain majeur. Une alliance économique euro-russe, unissant la technologie européenne aux ressources russes, aurait créé un pôle de puissance rival des États-Unis. L'Ukraine est devenue le coin enfoncé entre Moscou et Bruxelles avec 11 bases de la CIA installées entre 2014 et 2020 (voir https://www.lefigaro.fr/international/la-cia-a-finance-douze-bases-ukrainiennes-a-proximite-de-la-frontiere-russe-revele-le-new-york-times-20240226, article du Figaro, qui reprend les enquêtes du New York Times.
Aujourd'hui, l'Ukraine paie de dizaines de milliers de vies ce jeu géopolitique. L'Europe paie d'une crise énergétique qui a détruit sa compétitivité industrielle. Les sanctions contre la Russie ont transformé notre approvisionnement en gaz russe bon marché en une dépendance coûteuse au gaz de schiste américain, vendu trois à quatre fois plus cher. Les industries chimiques et métallurgiques européennes ferment ou délocalisent. L'Allemagne, locomotive économique de l'Europe, entre en récession.
Et les États-Unis ? Leur industrie d'armement prospère, leur gaz de schiste inonde le marché européen à prix d'or, et la Russie est affaiblie. Mission accomplie, peu importe le coût pour les Européens.
L'été des taxes : quand le vassal paie l'addition
L'été 2024 a marqué un tournant. L'administration américaine a unilatéralement imposé de nouvelles taxes douanières sur les produits européens, en violation des règles de l'OMC et des accords transatlantiques. Acier, aluminium, produits agricoles : Washington s'est essuyé les pieds sur ses « alliés » sans état d'âme.
Le message était limpide : l'Europe doit payer pour sa propre défense, acheter américain, renoncer à toute velléité d'autonomie stratégique, et fermer sa gueule. Le vassal doit être rentable. Les protestations européennes ont été balayées d'un revers de main. Que pouvions-nous faire ? Rien. Notre dépendance militaire envers l'OTAN nous interdit toute véritable riposte.
Le Groenland : quand l'empire montre les crocs à ses vassaux
Et puis vint le Groenland. L'annonce a stupéfait : les États-Unis, non contents de disposer depuis 1951 de la base aérienne de Thulé, située au nord-ouest du Groenland, affirment désormais vouloir contrôler l'ensemble du territoire. La rhétorique est rodée : le Groenland serait « essentiel à la sécurité américaine », le futur champ de bataille contre la Chine et la Russie dans l'Arctique.
Peu importe que les États-Unis y maintiennent déjà une présence militaire depuis plus de soixante-dix ans avec l'accord du Danemark. Peu importe les traités, la diplomatie, le droit international. Non, il leur faut tout le territoire, pas seulement un accord de défense. La puissance impériale n'a plus besoin de masques.
Le narratif de la peur est fabriqué en temps réel : l'Arctique devient subitement le théâtre d'un affrontement existentiel. Plus c'est nouveau, plus c'est présenté comme urgent, mieux ça passe. Demain, ils décréteront que le maillon faible, c'est l'Islande, qu'il leur faut donc l'Islande. Et de l'Islande à l'Irlande, il n'y a qu'une lettre, après tout.
L'ironie tragique de la situation
Il y a quelque chose de profondément ironique dans cette séquence. Pendant des mois, les Européens se sont fait peur avec Poutine, cet ogre qui affirmerait vouloir reconstituer l'empire russe. Après l'Ukraine, ce serait la Pologne, puis les pays baltes, nous disait-on. La propagande atlantiste nous préparait à envoyer nos troupes défendre la frontière orientale de l'OTAN.
Et voici que la menace concrète, frontale, assumée, vient de l'ouest. Elle ne vient pas de Moscou, mais de Washington. Ce n'est pas Poutine qui menace de s'emparer du territoire d'un État membre de l'OTAN, c'est Trump. L'expansionnisme colonial en plein XXIe siècle n'est pas russe, il est américain. Et il s'exerce aux dépens non pas d'un adversaire, mais d'un vassal.
Nous étions prêts à envoyer des troupes en Ukraine pour « défendre les valeurs démocratiques ». Serons-nous prêts à les déployer au Groenland pour défendre l'intégrité territoriale d'un État membre de l'OTAN et de l'Union européenne ? La France a envoyé quinze soldats, l'équivalent d'une équipe de rugby mais sans remplaçants, pour marquer symboliquement son soutien au Danemark. Quinze soldats pour stopper une aventure coloniale américaine au XXIe siècle. La disproportion dit tout de notre impuissance.
Avec des alliés comme ça...
Oui, c'est un concours absurde que de comparer les menaces. Oui, la Russie de Poutine est une autocratie qui a envahi un pays voisin. Mais posons la question honnêtement : qui menace le plus concrètement l'Europe aujourd'hui ?
Est-ce la Russie, affaiblie militairement et économiquement, dont l'armée peine face à l'Ukraine, et qui n'a aucune capacité réelle de menacer l'Europe de l'Ouest protégée par la dissuasion nucléaire française et britannique ?
Ou est-ce les États-Unis qui détruisent notre compétitivité économique, nous imposent leurs règles commerciales, nous dépouillent de nos industries stratégiques, menacent l'intégrité territoriale de nos partenaires européens, et nous traitent ouvertement comme des vassaux corvéables à merci ?
La vérité dérange : avec des alliés comme les États-Unis, nous n'avons pas vraiment besoin d'ennemis russes.
Il est temps de se réveiller
À l'Ouest, rien de nouveau, en effet. Les États-Unis ont toujours agi selon leurs seuls intérêts. Ils nous ont utilisés quand nous leur étions utiles, ignorés quand nous étions encombrants, trahis quand nous étions un obstacle. La seule nouveauté est qu'ils ne prennent plus la peine de dissimuler leur mépris.
Le Groenland n'est pas une aberration trumpienne. C'est le révélateur d'une réalité que nous refusions de voir : nous ne sommes pas les alliés des États-Unis, nous sommes leur périphérie coloniale. Nous ne sommes pas leurs partenaires, nous sommes leur marché captif et leur glacis stratégique.
La question n'est plus de savoir si nous pouvons compter sur les États-Unis. La question est de savoir combien de temps encore nous accepterons cette vassalité confortable qui nous ruine, nous affaiblit et nous humilie.
L'Europe a un choix à faire : continuer à jouer les supplétifs d'un empire déclinant mais toujours arrogant, ou enfin construire son autonomie stratégique, diplomatique, militaire et économique. Non pas contre les États-Unis par principe, mais indépendamment d'eux par nécessité.
Car la prochaine fois que Washington décidera qu'un territoire européen est « essentiel à sa sécurité », il sera peut-être trop tard pour réagir. Les empires ne renoncent jamais volontairement à leurs conquêtes. Ils ne reculent que face à la force.
À l'Ouest, rien de nouveau. Mais à l'Est de l'Atlantique, il est grand temps de voir les choses telles qu'elles sont.