Iran : les médias français, chambre d'écho d'une guerre illégale

Le 02/03/2026 0

 

Il y a ce moment, répété à l'infini sur les plateaux de télévision depuis que les bombes américaines et israéliennes ont commencé à tomber sur l'Iran, où l'on comprend que quelque chose s'est cassé. Pas dans le monde arabe. Pas à Téhéran. Dans nos propres rédactions.

 

Sur BFMTV, Patrick Sauce, chef du service international, interrogé sur une école de petites filles bombardée, lâche tranquillement : "C'est la guerre." Une école. Des enfants. "C'est la guerre." Il questionne le nombre de morts et demande si ces enfants n’étaient pas des boucliers humains  https://www.facebook.com/reel/2998111173721812. Il fait feu de tout bois pour défendre le narratif américano-israëlien. Nausée…

Sur TF1, dans la même séquence, une « journaliste » très bien informée de l’Histoire expliquait que le régime iranien a "dans son ADN la destruction d'Israël" — formule génétique commode qui transforme un État en organisme pathogène et dispense d'analyser quoi que ce soit : https://www.facebook.com/reel/847048645079159

Ces deux séquences, filmées, diffusées, likées, partagées, résument à elles seules l'état du journalisme de guerre à la française en 2026 : le choc de la mort ramenée à une fatalité, et l'ennemi réduit à une essence biologique.

1. Des éléments de langage, pas du journalisme

Depuis 48 heures, une partie significative des médias français ne fait pas du journalisme. Elle fait de la traduction simultanée. Les mots arrivent de Washington et de Tel Aviv, et ils ressortent, à peine réchauffés, sur nos antennes et dans nos colonnes.

"Frappes préventives." Voilà une expression qu'il faut arrêter net. Il n'existe pas de guerre préventive en droit international. Il n'en a jamais existé. Une frappe préventive, c'est une agression — ce que le droit international nomme, sans ambiguïté, un crime contre la paix. Israël bombarde depuis deux décennies en invoquant la prévention, et depuis deux décennies cette expression est reprise sans un sourcil levé, sans une question posée. Que l'on soit journaliste ou éditorialiste, reprendre ce syntagme sans guillemets et sans interrogation, c'est ne plus faire du journalisme : c'est faire de la communication de guerre pour l'une des parties.

"Israël a le droit de se défendre." Ils attaquent en premier mais ils se défendent. La novlangue est parfaitement rodée, et nos médias la diffusent avec l'efficacité d'une chaîne de distribution industrielle.

"Pour la liberté des Iraniens." C'est toujours au nom de la liberté. En Irak en 2003. En Libye en 2011. Au Venezuela en janvier 2026. Les peuples libérés par les bombes américaines sont légion — on attend encore de les voir prospérer. Si Washington avait réellement quelque chose à faire de la liberté des Iraniens, il pourrait commencer par arrêter de faire des affaires avec des dictatures autrement plus commodes.

Et enfin, l'inévitable chantage rhétorique : si vous ne soutenez pas l'intervention, vous soutenez les mollahs. Pas de nuance possible. Le même procédé avait eu cours lors de la capture de Maduro : évoquer le droit international, c'était "défendre Maduro". La disqualification automatique dispense de débattre et rétrécit l'espace du pensable jusqu'à n'y laisser entrer qu'une seule opinion : celle du plus fort. Mais nos médias n'enquêtent pas, ne contextualisent pas : ils préfèrent tendre leur micro à des influenceurs à Dubaï et à des touristes à Doha. 

2. L'Europe, commentateur en écho

L'Union européenne, pendant ce temps, "s'inquiète". Elle appelle à "la désescalade". Elle "suit la situation avec attention". Ces formules ne sont pas de la diplomatie : elles sont de la capitulation habillée en prudence. Quand des bombes tombent sur un pays souverain sans mandat du Conseil de sécurité, le mot correct n'est pas "préoccupation" — c'est "illégalité". Mais l'Europe a trop peur de son propre courage pour le prononcer, même quand elle le pense.

Macron ne condamne pas les frappes, mais dénonce seulement la riposte iranienne, et justifie implicitement l'action en soulignant les "massacres" du régime et la menace nucléaire. Pour lui, "Le régime iranien doit comprendre qu'il n'a désormais plus d'autre option que d'engager une négociation de bonne foi" pour mettre fin à son programme nucléaire et balistique. Le chancelier Friedrich Merz a défendu une "reprise des efforts pour trouver une solution négociée" et a appelé l'Iran à cesser "immédiatement" ses frappes militaires contre Israël et ses partenaires. Dans une déclaration commune, Macron, Merz et Starmer ont affirmé : "Nous condamnons fermement les attaques iraniennes contre les pays de la région. L'Iran doit cesser ses frappes militaires arbitraires." Ils ont ajouté envisager — si nécessaire — "des mesures de défense militaire proportionnées afin de supprimer la capacité de l'Iran à lancer des missiles et des drones". Ursula von der Leyen a convoqué un Collège de sécurité spécial et déclaré : "Pour la sécurité et la stabilité régionale, il est de la plus haute importance qu'il n'y ait pas d'escalade supplémentaire à travers les attaques injustifiées de l'Iran ». Elle pointe donc la riposte iranienne, pas les frappes initiales.

L’Espagne a condamné, la Norvège aussi, la Lettonie s’est enthousiasmée. L’Europe est divisée (prenez le temps de regarder les cartes de cet article et de lire les déclarations https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/28/iran-carte-reactions-guerre/ ) mais les pays qui « pèsent » le plus sont alignés, aveuglément.

Le résultat est édifiant : le continent qui se targue d'avoir inventé le droit international humanitaire moderne est devenu le commentateur en écho de ses partenaires américain et israélien. Il valide après coup, il amortit la critique, il fournit le vernis de la légitimité multilatérale. Être un commentateur du monde, c'est précisément refuser d'en être un acteur. Et pendant qu'elle se protège de ses propres phrases, l'Europe dilapide ce qui faisait sa promesse historique — être un espace politique qui sait, par expérience charnelle, que la force sans limite ne produit pas la paix mais une suite de guerres.

3. La leçon de l'histoire récente, que personne ne veut tirer

Il y a une séquence que les mémoires courtes refusent de reconstituer, et pourtant elle est là, implacable.

Sous la pression des résolutions de l'ONU (notamment la 687), l'Irak est contraint de déclarer et démanteler ce programme. Ce démantèlement est largement achevé entre 1991 et 1994 sous supervision internationale. En 2002-2003, les inspecteurs reviennent (mission Blix / UNMOVIC). Ils ne trouvent aucune preuve d'un programme nucléaire actif. Saddam coopère partiellement mais joue sur l'ambiguïté — notamment pour dissuader l'Iran, selon ses propres déclarations ultérieures capturées par les Américains. En mars 2003, l’Irak est envahi. Saddam Hussein exécuté. Les équipes d'inspection post-guerre (Iraq Survey Group) concluront en 2004 que l'Irak n'avait pas de programme d'armes nucléaires actif depuis 1991 et ne disposait que de velléités de reconstitution à long terme. Depuis, l'Irak vit sous la tutelle économique des compagnies pétrolières américaines, dans un chaos dont il ne s'est pas relevé.

Après l'invasion de l'Irak en mars 2003, Kadhafi tire la leçon immédiate : Saddam n'avait pas d'armes de destruction massive, et il a quand même été renversé et tué. Kadhafi, lui, en avait vraiment.

En décembre 2003, au terme de négociations secrètes menées depuis plusieurs mois avec la CIA, le MI6, et les gouvernements britannique et américain (Blair joue un rôle central), Kadhafi annonce publiquement qu'il renonce à ses programmes d'ADM :

  • Programme nucléaire (centrifugeuses achetées au réseau A.Q. Khan pakistanais)
  • Armes chimiques (stocks d'ypérite et de sarin)
  • Missiles balistiques longue portée

Les inspecteurs de l'AIEA et de l'OIAC viennent vérifier et démanteler. Tout est livré aux Américains, y compris les centrifugeuses, transportées physiquement aux États-Unis.

Blair se rend à Tripoli (celui que Trump compte installer pour administrer Gaza « libérée ») en grande pompe pour serrer la main de Kadhafi. Bush salue "un modèle pour les nations qui cherchent la paix". La Libye est retirée de la liste des États soutenant le terrorisme. Les sanctions tombent. Les compagnies pétrolières occidentales reviennent. Kadhafi est réhabilité spectaculairement : Sarkozy l'invite à Paris en 2007 (la fameuse tente bédouine dans le jardin de l'hôtel Marigny), Kadhafi s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU en 2009 pendant deux heures, des contrats pétroliers et d'armement sont signés avec la France, l'Italie, le Royaume-Uni.

Le printemps arabe éclate. Des manifestations commencent en Libye en février 2011. Kadhafi réprime violemment. L'OTAN intervient militairement, avec la France de Sarkozy en tête, sous couvert de la résolution 1973 de l'ONU (protection des civils). Les frappes vont bien au-delà : elles détruisent l'armée libyenne et permettent aux rebelles d'avancer. Kadhafi est capturé dans un égout à Syrte et assassiné.

Le message envoyé aux dirigeants du monde entier est dévastateur et explicite :

"Si tu gardes tes armes, tu risques d'être envahi (Irak). Si tu les livres volontairement, tu seras quand même renversé et tué (Libye)."

Les conséquences géopolitiques sont directes et documentées : Kim Jong-un cite explicitement le cas libyen pour justifier son refus absolu de dénucléarisation. Il appelle l'accord Kadhafi "un accord stupide". L'Iran durcit sa position dans toutes les négociations post-2011, considérant que le précédent libyen démontre l'inutilité des concessions.

La Libye est l’un des cas les plus documentés où la politique occidentale a détruit sa propre crédibilité dans les négociations de non-prolifération. Pourquoi un régime accepterait-il de désarmer si l'exemple de celui qui l'a fait se termine dans un caniveau ?

La Norvège et d'autres voix critiques des frappes sur l'Iran en 2026 s'inscrivent dans cette lecture : frapper un pays dont on exige le désarmement nucléaire, c'est confirmer à tous les autres que l'arme nucléaire est la seule garantie de survie.

L'Iran observait. L'Iran a tiré la leçon qui s'imposait : la dénucléarisation ne protège pas — elle expose. En 2015, malgré tout, l'Iran négocie et signe l'accord sur le nucléaire (le JCPOA). En 2018, c'est Donald Trump — et lui seul — qui sort unilatéralement des États-Unis de cet accord, sans que l'Iran ait violé quoi que ce soit. L'Iran reprend alors l'enrichissement, progressivement. Et aujourd'hui on bombarde l'Iran pour son programme nucléaire — le même que Washington a contribué à relancer en trahissant sa signature.

Cette séquence n'est pas une théorie du complot. C'est une chronologie vérifiable, disponible dans n'importe quelle archive. Le problème, c'est qu'elle n'apparaît quasiment jamais dans les médias dominants, parce qu'elle oblige à contextualiser — et contextualiser, c'est compliquer le récit manichéen qui fait de l'agresseur une victime et de la résistance une agression.

4. Israël, la colonisation et le silence

C’est Israël qui bombarde en premier, les Américains arrivent à la rescousse. Israël ouvre ainsi un nouveau front (il bombarde aussi depuis hier le sud du Liban) qui lui permet de poursuivre sa politique de colonisation, ce mot que les médias français ne peuvent pas prononcer. Pourtant, ce que conduit Israël en Cisjordanie de manières accélérée, ce que représentent les colonies illégales au regard du droit international, ce que signifie l'encerclement progressif de Gaza avant même le 7 octobre — tout cela a un nom dans le droit des gens. Ce nom, c'est colonisation. En plein 21e siècle, sur un territoire dont l'occupation est illégale depuis 1967 selon les résolutions du Conseil de sécurité, un État poursuit méthodiquement une politique d'expansion territoriale. Et une partie de nos médias traite cela comme un "dossier complexe" ou un "conflit séculaire" — comme si la complexité était une raison de ne pas nommer les choses.

Gaza a été le révélateur. L'endroit où une fraction massive de l'opinion mondiale — y compris dans les pays du Sud que l'Occident s'acharne à vouloir convaincre — a cessé de croire que nous appliquions à nous-mêmes les principes que nous exigeons des autres. Quand des hôpitaux et des écoles sont anéantis à Gaza, c’est « la guerre ». Quand une école de petites filles est bombardée hier en Iran et que la réponse d'un chef de service international d'une grande chaîne française est "C'est la guerre", ce n'est pas une analyse. C'est une abdication.

5. Ce que le journalisme devrait être

Il ne s'agit pas d'être pro-iranien. Il ne s'agit pas de défendre les mollahs, ni leur répression sanglante — des dizaines de milliers de morts dans les rangs de l'opposition en quelques années. On peut condamner le régime iranien et simultanément affirmer qu'aucun État n'a le droit de l'attaquer sans mandat international. Ce n'est pas de la contradiction : c'est de la cohérence juridique élémentaire.

Ce que le journalisme devrait faire, c'est poser les questions que la propagande rend inaudibles : Qui profite des ressources naturelles iraniennes après une éventuelle recomposition du régime ? Quelles compagnies, quels États ? Qui a rompu l'accord de 2015 ? Quels précédents — Irak, Libye, Venezuela — éclairent la séquence actuelle ? Qui est interviewé, quels sont ses intérêts, qui finance ses think tanks ?

Ce sont des questions banales, journalistiques, déontologiques. Elles deviennent révolutionnaires en période de guerre, précisément parce que la guerre est le moment où la désinformation est la plus puissante et où les esprits sont les plus disponibles pour l'accepter.

Une civilisation ne s'effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis. Elle se dégrade quand elle perd la capacité de rougir — et quand ses journalistes perdent celle de questionner.

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