1. Les faits, d'abord : oui, la France a été chrétienne
Soyons précis : Panot ne dit pas exactement que « la France n'a jamais été chrétienne ». Elle dit que l'extrême droite fantasme une France blanche et chrétienne comme si c'était son état naturel et immuable. Mais la formulation est assez large, et suffisamment imprudente, pour qu'on puisse légitimement lui opposer les faits bruts.
Or les faits sont têtus. La conversion de Clovis en 496 inaugure quinze siècles de catholicisme d'État. Le sacre de Charlemagne par le pape Léon III en 800 fonde l'idée même de royaume très chrétien. La France médiévale est celle des cathédrales, des croisades, de l'Inquisition, de la Saint-Barthélemy. Louis XIV révoque l'édit de Nantes en 1685 précisément pour maintenir l'unité catholique du royaume, au prix de l'exil de centaines de milliers de protestants. La Révolution elle-même, qui christianise temporairement la politique au nom de la Raison, se définit contre l'Église, ce qui suppose que l'Église était bien là, puissante, encombrante. La loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 n'aurait aucun sens si l'État n'avait pas été, pendant des siècles, étroitement mêlé à l'institution catholique.
Le journaliste Jean-Dominique Merchet a d'ailleurs rappelé un fait simple : l'immigration en France ne débute réellement que vers 1850-1870 et reste, pendant près d'un siècle, essentiellement européenne, donc blanche et chrétienne. En 1905, on recensait à peine plus de 10 000 musulmans en métropole.
Dire que la France « n'a jamais été chrétienne », c'est effacer du revers de la main quinze siècles d'histoire. C'est une contre-vérité. Pas un point de vue, une contre-vérité. On pourrait aussi dire une connerie, voire une faute.
2. Ce qu'elle voulait (aurait pu) dire, et qui n'est pas sans intérêt
Mais allons plus loin que le discours ambiant et faisons l'exégèse de Panot et dépassons son simple lynchage médiatique pour essayer de comprendre.
Ce qu'elle voulait dire (peut-être ?), c'est ceci : la France d'aujourd'hui n'est pas la France fantasmée par l'extrême droite. Dans son programme L'Avenir en commun, LFI évoque l'émergence d'une « Nouvelle France », décrite comme une société transformée par les migrations, davantage urbanisée et plus diplômée. Cette France-là est réelle. Elle existe. Elle vit dans les banlieues et dans les métropoles, elle est dans le tertiaire et non plus dans les mines ou les champs, elle s'est construite avec des vagues migratoires successives : européennes d'abord (Italiens, Espagnols, Polonais, Portugais) puis maghrébines, subsahariennes, asiatiques depuis les années 1960-70.
Cette France plurielle mérite d'être regardé en face, plutôt que reniée, parce que c’est elle qu’il faut aujourd’hui administrer. Là-dessus, Panot n'a pas tort. Le problème, c'est que pour dénoncer un fantasme réactionnaire, elle en construit un autre en sens inverse : celui d'une France qui n'aurait jamais eu de majorité culturelle, religieuse, ethnique, ce qui est historiquement faux et politiquement contre-productif.
La vraie question n'est pas : « La France a-t-elle été chrétienne ? » (oui, massivement, et pendant des siècles). La vraie question est : « Qu'est-ce que la France est aujourd'hui, et comment vivre ensemble dans cette réalité ? » C'est une tout autre conversation, et une conversation nécessaire. La seule même digne d’intérêt dans la campagne qui s’annonce. Enfin, il y en a une autre mais dont on ne parlera pas non plus : « Quelle société française (et mondiale) va-t-on construire avec l’IA ? Quel modèle social ? Quelle place pour l’humain ? » Mais c’est une autre question… pour l’instant !
3. Une faute politique majeure
Au-delà de l'approximation historique, il y a une faute politique d'une rare gravité.
Michel Onfray a déclaré sur CNews que ces propos révèlent une inculture simple et nette. On peut ne pas partager les conclusions d'Onfray sur grand chose tout en reconnaissant que sur ce point précis, le diagnostic est difficile à contester. https://www.cnews.fr/france/2026-05-30/declarations-de-mathilde-panot-ces-gens-la-sont-tout-simplement-incultes-lance
En l’occurrence, Onfray passe de Panot à « ces gens-là », dans une généralisation indigne d’un philosophe, d’autant plus indigne que s’il s’agit vraiment de comparer la culture de notre personnel politique, je doute que Mélenchon soit au-dessous des autres candidats. Je manie ici la litote ! Il a d’autres défauts, mais pas celui-là. Laissons Onfray à ses propres outrances déclarations outrancières.
Car ce que Panot a offert à ses adversaires, c'est un slogan. Une phrase courte, choquante, facile à clipper, impossible à nuancer en trente secondes. Pain bénit – j’ose le mot - pour tous ceux qui ont entrepris le procès en diabolisation de LFI (voir quelques articles sur le sujet ici m^eme). Les réactions n'ont pas tardé, aussi bien du côté de Reconquête que du Rassemblement national. La machine s'est emballée sans que personne ait besoin d'inventer quoi que ce soit. https://www.lejdd.fr/politique/la-france-blanche-et-chretienne-na-jamais-existe-les-propos-de-mathilde-panot-suscite-un-tolle-a-droite-175029
Or LFI est, que cela plaise ou non, la principale force parlementaire qui s'oppose nominalement au RN. Et le RN vote systématiquement contre les mesures de taxation du capital et contre les protections sociales. Le dernier épisode en date est caricatural. Le RN a voté contre une proposition de loi créant un fonds pour la recherche sur les cancers et maladies rares de l’enfant, financé par une taxe de 0,1 % sur les laboratoires pharmaceutiques. Le produit de cette taxe est estimé à 40 millions d’euros. Certains députés d’extrême droite ont même osé proposer à la place un crédit d’impôt au bénéfice des entreprises investissant dans ces recherches : donnons encore de l’argent public aux compagnies pharmaceutiques ! https://www.politis.fr/articles/2026/05/cancer-infantile-le-rn-du-cote-des-labos/
Son bilan de vote le dit mieux que n'importe quelle tribune de quel côté il se situe.
4. Pendant ce temps, la France réelle se défait, mais pas pour les raisons que l'on croit
Voici ce que Mathilde Panot aurait pu dire dans cette émission, et qui aurait été à la fois exact, documenté et politiquement percutant. La France qui se décompose, ce n'est pas la France envahie par des populations étrangères. C'est une France soigneusement démantelée depuis trois décennies dans tout ce qui fait son lien social et son dynamisme économique.
La dette, d'abord. La dette publique française a atteint 3 482 milliards d'euros au troisième trimestre 2025, soit 117,4 % du PIB : c’est un nouveau record hors période de pandémie ou de guerre. Depuis l'arrivée de Macron à l'Élysée, la dette accumulée dépasse 1 200 milliards d'euros, soit 8 389 euros de dette supplémentaire par habitant. En seulement cinq années, le montant des intérêts de la dette française a doublé. Fin 2024, l'endettement public atteignait 3 305 milliards d'euros, soit une hausse de 918 milliards par rapport à 2019. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE9931
Le démantèlement industriel, ensuite. La liste des fleurons vendus à l'étranger donne le vertige. Alstom Énergie, numéro un mondial des turbines pour les réacteurs nucléaires, a été vendue à l'américain General Electric. Arcelor, leader mondial de l'acier, est passé sous pavillon indien Mittal. Pechiney, numéro un mondial de l'aluminium, a été racheté par le canadien Alcan. Lafarge, numéro deux mondial du ciment, a fusionné avec le suisse Holcim avant de disparaître en tant qu'entité française. Alcatel-Lucent a été vendu aux Finlandais de Nokia. Plus récemment, Sanofi a cédé sa division Opella (fabricant du Doliprane) à un fonds d'investissement nord-américain. Selon certains décomptes, la France a perdu en moyenne 100 usines par an depuis 2017. http://pgibertie.com/2025/08/28/comment-les-ecolos-socialos-macronistes-ont-vendu-la-france-a-la-decoupe-au-cours-des-13-dernieres-annees-vous-voulez-les-conserver-au-pouvoir-combien-de-temps/
La désertification commerciale des villes moyennes. Le phénomène est documenté, chiffré, et pourtant absent du débat national. Depuis 2020, plus de 3 000 magasins ont fermé leurs portes en France dans le seul secteur de la mode. Camaïeu et San Marina ont disparu. Minelli, Go Sport et André ont fermé plus des trois quarts de leurs points de vente. Dans l’ameublement, Casa a fermé, Alinéa aussi, Maisons du Monde est menacé. Le parc de boutiques a chuté de 16 % en cinq ans. Le taux de vacance en centre-ville a atteint 14 % en 2024, un record historique, selon l'Institut pour la Ville et le commerce. En 2025, on a recensé plus de 68 000 défaillances d'entreprises sur un an, dont 13 600 dans le commerce et la réparation automobile, et plus de 9 000 dans l'hébergement-restauration. Dans certaines grandes villes, la vacance commerciale dépasse 13 %, et plus de 16 % dans les centres de certaines villes moyennes. https://www.influencia.net/2025/05/crise-ou-renaissance-le-commerce-en-france-entre-faillites-record-et-nouveaux-concepts/
La fracture territoriale, enfin — et c'est sans doute le plus grave. Le géographe Christophe Guilluy a mis des mots sur ce que des millions de Français ressentent sans pouvoir le formuler. Sa thèse peut se résumer simplement : les classes populaires sont précarisées et reléguées, socialement et économiquement, et cette relégation sociale est aussi une relégation territoriale. La montée des inégalités et la disparition de la classe moyenne ont une traduction géographique clivant l'espace national entre la France des grandes métropoles concentrant toujours davantage les meilleurs emplois et les meilleurs revenus, et une « France périphérique » socialement fragile. Cette fracture territoriale dessine, selon Guilluy, « la confrontation à venir entre mobile et sédentaire ». Ce sont les habitants de Saint-Claude dans le Jura, où la fermeture de l'usine MBF en 2021 a suivi celle de la maternité de l'hôpital et la suppression de la ligne ferroviaire. Le centre des impôts n'accueille plus de public, les écoles fusionnent, les commerces ferment. Voir le reportage de France Télévision si vous avez un peu de temps. https://www.facebook.com/watch/?v=1261857465777238. Sinon, sillonner la France en dehors des autoroutes…
Le contre-exemple suisse
On objectera que l'immigration massive est incompatible avec la cohésion sociale. C'est précisément là qu'intervient l'exemple suisse, qui mérite d'être étudié sérieusement plutôt que d'être soit idéalisé soit caricaturé.
En 2025, la Suisse comptait près de 28 % de personnes de nationalité étrangère parmi ses résidents permanents. C'est un taux considérable, bien supérieur à celui de la France. Et pourtant, le modèle tient. Pourquoi ? Parce que depuis l'introduction en 2002 de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l'UE, l'emploi demeure le principal motif d'immigration, et la proportion de personnes actives parmi les immigrants européens atteint 71 % en 2024. L'immigration y est massivement liée au travail, ancré dans une économie qui fonctionne, dans des services publics qui tiennent, dans un tissu social qui n'a pas (encore ?) été démantelé.
C'est exactement le point que Panot aurait dû faire valoir, et qu'elle a raté en se perdant dans une formule creuse : le problème n'est pas que des populations s'installent en France. Le problème est qu'elles s'installent dans une France soigneusement déconstruite dans tout ce qui faisait son lien social : ses usines, ses hôpitaux de proximité, ses trains, ses commerces de centre-ville, ses services publics ruraux. Une France qui accueille sans les moyens d'accueillir, non par malveillance, mais par appauvrissement organisé.
5. L'hypothèse noire
Le rôle de la France insoumise, si ce parti doit en avoir un, c’est d’éclairer les citoyens sur la nature de leurs maux et elle est économique et politique d’une part (en un seul mot : sociale), démocratique d’autre part (vive l’assemblée constituante proposée par ce parti, pour sortir de la Ve République). Quand LFI s’égare sur le terrain identitaire et sociétal, il vient se positionner sur le terrain de ses adversaires, puisque ceux-ci ne peuvent parler que de cela, sauf à remettre en question le système qui est à l’origine des problèmes. Alors, qu’il y reste ne perde pas de vue l’essentiel.
Reste une question désagréable : comment un parti qui se veut l'alternative sérieuse au désordre capitaliste peut-il produire une phrase aussi facilement démontable, aussi généreusement offerte à ses adversaires ?
Soit il s'agit d'une faute de débutante d'une gravité politique majeure, et alors on est vraiment en droit de s'interroger sur la capacité de LFI à gouverner si ses cadres ne sont pas briefés sur des éléments aussi élémentaires. Soit, hypothèse plus sombre, que je préfère laisser en suspens, LFI joue le rôle d’idiot utile dans un théâtre politique dont la fonction serait de faire semblant de s'opposer, tout en assurant que l'alternative crédible reste inaccessible. Un peu comme si on était dans la Matrice (vous avez la référence j’imagine…) mais qu’on faisait croire qu’on a encore le choix.
Mathilde Panot avait une émission, du temps, un sujet. Elle a choisi de parler de la France qui « n'a jamais existé ». Pendant ce temps, la France qui existe, elle, continue de se défaire en silence, et sans opposition à la hauteur.