J’en viens donc à ce deuxième fil. Les deux vont ensuite se rejoindre dans mes recherches actuelles, celles de la période 2011-2026. Ce sera pour un futur article.
Entre 2003 et 2005, je suis au Mali, nommé assistant technique auprès du ministère de l’Éducation et chargé de promouvoir la place du français dans les futurs programmes du pays (enseignement primaire) car le Ministère malien est alors en train de revoir sa philosophie d’enseignement pour proposer aux élèves des parcours d’enseignement (on dit des curriculums) basés sur le principe suivant : un élève apprend mieux à l’école, échoue moins, si on lui parle dans la langue qu’il connait le mieux, sa langue dite maternelle ou bien celle de son quartier, qu’il pratique dans la rue dès qu’il sort de sa maison. Les enfants africains sont souvent plurilingues, dans les villes du moins. La langue du père, celle de la mère, celle du quartier. Cela fait parfois trois langues… qu’on ne donc peut plus appeler maternelles, mais qui sont apprises en même temps ! Appelons-les des langues premières !
Jusqu’alors, depuis l’Indépendance et comme dans la plupart des écoles africaines, existe ce qu’on appelle l’école « classique ». On y enseigne tout en français… à des élèves qui sont de moins en moins nombreux à le parler en entrant à l’école et même à l’entendre. Sacrée difficulté pédagogique ! D’autant que les maîtres sont peu formés et ont un niveau de français souvent sommaire. L’idée est donc de commencer en langue africaine, de faire du français en tant que matière et, quand le niveau en français sera suffisant, de faire alors du français la langue d’enseignement. Comme avant mais avec un sérieux détour par la langue des enfants. Et donc, dans ce contexte, comment va-t-on enseigner et les langues africaines et le français ? Un beau programme.
En 2003, je suis donc recruté par le Ministère français des affaires étrangères pour travailler à la place du français dans cette nouvelle philosophie. Je suis mis à disposition des autorités maliennes, j’ai un petit bureau dans une des cours du Ministère et je commence à travailler. À cette époque, le Mali a une expérience assez longue de l’enseignement dans les langues africaines, à titre très expérimental. Il a bénéficié depuis 1984 dans la région de Segou, à 200 km de Bamako, de diverses expériences avec la langue bambara (de son vrai nom : bamanankan), pour une centaine d’écoles primaires. Je commence à regarder les programmes en cours de rédaction depuis 2000 et je remarque assez vite des incongruités. En bambara, on « enseigne » aux élèves à communiquer oralement : on leur apprend donc à saluer, à se présenter, à parler de leur famille, de leur milieu quotidien. Les classes sont animées, il paraît, il y a beaucoup plus de communication que quand le cours se faisait tout en français car les élèves ne comprenaient rien et répétaient, façon perroquets !
Je ne doute pas une minute que les élèves soient actifs, à l’aise, et parlent. Mais apprennent-ils quelque chose ? Je veux dire quelque chose qu’ils ne sachent pas déjà : quel enfant de 6 ou 7 ans ne sait pas dans sa langue les contenus de toutes ces leçons de langage ? Les noms des couleurs, des animaux, parler de son état de santé… La classe est peut-être animée mais la manière d’enseigner la L1 (langue première) n’est pas la bonne. Pourquoi ? Parce qu’on l’enseigne comme on enseignerait le français, une langue étrangère dans laquelle tout est à enseigner/apprendre. En fait, on a calqué l’enseignement du bambara sur celui du français, seul modèle didactique disponible. « Au moins apprennent-ils à lire dans leur langue, c’est un progrès », pensez-vous. Cela pourrait l’être si la méthode d’enseignement de la lecture permettait aux élèves d’analyser leur langue : quels en sont les sons ? À quelle lettre correspondent-ils ? Mais ce n’est pas le cas. On leur fait apprendre par cœur pendant des semaines des images de mots, sans les faire entrer dans l’analyse des relations entres sons et lettres… On reconnaît là des principes depuis longtemps considérés comme non pertinents : ceux des méthodes dites, un peu vite, globales. Peu importe, le fait est que pour l’oral comme pour l’écrit, les approches ne sont pas les bonnes. Pas du tout.
D’où tout cela vient-il ? Des principes d’un pédagogue slovéno-belge pas du tout linguiste, Michel Wambach, qui a répandu depuis 1984 dans le pays sa « pédagogie convergente ». Elle part d’une idée généreuse : on va enseigner dans les langues africaines, et on va faire converger les apprentissages en L1 et en L2 (français). Et pour cela, on va les enseigner exactement de la même manière. La mère apprend à son enfant à parler en ne lui parlant que sa L1 ? Eh bien, on fera pareil pour le français : le maître ne parlera que le français ! Rien de nouveau en fait, ce sont les mêmes principes que l’on a appliqués depuis 1880 en Bretagne et au pays basque, puis après 1918 en Alsace : la méthode dite « maternelle », de l’inspecteur Irénée Carré. Cette méthode consiste à dire : il ne faut surtout pas faire de lien entre la L1 de l’enfant et la L2. On en doit lui parler qu’en L2, et la L1 est interdite dans la classe. Cette idéologie didactique a marqué tout le 20e siècle, jusqu’à aujourd’hui. C’est celle-ci que je cherche actuellement à déconstruire dans l’enseignement des langues en général, pour proposer d’autres principes (voir futurs articles), et je la rencontre en face à face au Mali, là où je m’y attends le moins.
Dans ma tête, faire converger les langues, cela voulait dire les rapprocher, les comparer, aller de l’une à l’autre ! Pas du tout ! Cela veut dire, en fait, enseigner la L2 comme on l’a fait pour la L1 : surtout pas d’analyse, ni de comparaison. On apprendra le français en parlant, en écoutant et c’est tout. Pas en analysant la L1 dans ses différences et points communs.
Pourquoi la chose est-elle impossible ? Parce que l’enfant qui apprend sa L1 dispose autour de lui de 10, 20 personnes qui s’adressent à lui dans cette langue et avec qui il interagit constamment. Mais en classe de français ? Il n’a qu’on enseignant, assez peu francophone soi dit en passant et autour de lui au moins 50 petits du même âge qui ne (lui) parlent pas plus français que lui ! Comment peut-on comparer ? Et apprendre ? Wambach dit : la classe de français sera un bain de langue… quelques heures de baignade par semaine (8 ou 9 maxi en 2e année, rien en première). Les élèves sont, au mieux, un peu éclaboussés. Mais baignés, sûrement pas !
Je raconte tout cela à l’Ambassade de France, mon employeur, en partant de la question de la philosophie d’enseignement des L1. Le chef de Mission de coopération me dit que je n’ai pas à m’occuper de la manière dont les langues africaines sont enseignées et à me concentrer sur le français. Je cherche pendant des mois à lui dire que l’un ne va pas sans l’autre : c’est en transformant l’enseignement des L1 qu’on pourra rendre plus efficace celui du français et en faisant des ponts, des liens entre les deux. Pour cela, il faut construire une didactique des langues africaines en tant que L1 et pas comme si c’étaient des langues étrangères. Au bout de quelques mois, il me dit « Faites ce que vous voulez pour les langues maliennes, je ne veux pas en entendre parler ». Au Ministère, à Paris, la doctrine officielle était encore le tout français dans les écoles. On était vraiment contre l’enseignement dans les langues africaines, soupçonné de vouloir évincer le français. Fantasme pur, idéologie coloniale qui perdurait. Cela a changé quelques années après, en 2007. Il était temps !
J’ai donc fait ce que je pensais devoir : écrire avec les Maliens des programmes où l’on arrêtait d’enseigner aux élèves en bambara ce qu’ils savaient déjà faire : la communication quotidienne. À la place, on allait leur apprendre à observer leur langue et à en comprendre le fonctionnement : la place des mots, la manière de parler au passé, présent, futur ; la manière de dire l’appartenance, le genre, le nombre singulier ou pluriel. Tout cela leur servirait beaucoup pour ensuite apprendre d’autres langues étrangères et d’abord, le français !
J’ai gardé de cette histoire de deux années un principe didactique que je cultive encore aujourd’hui. On n’apprend pas une langue nouvelle en mettant de côté celle(s) que l’on connait déjà. Enseigner, cela doit être aider les élèves, au contraire, à faire les liens entre le connu et le nouveau. Après deux ans, le programme malien proposait aux élèves de découvrir le fonctionnement de leur langue (sans genre, comme l'anglais, sans variation de verbe selon les personnes non plus) et de faire des liens plus ou moins proches avec le français.
J’avais posé les bases d’une manière d’enseigner les langues qui les réunissait au lieu de les séparer : une méthodologie plurilingue. J’y reviendrai dans un prochain article !
Mais j’ai encore un petit détour à faire, qui va nous ramener du côté de ce vivre ensemble par les langues, dont je parlais dans le premier article…
À suivre, donc !