C’est assez simple, c’est un modèle :
- qui explique à quoi ça sert de parler : c’est le Pourquoi ?… Autrement dit qui explique pour quoi y a-t-il du langage plutôt que des regards, des gestes, des attitudes du corp et des sons basiques suffisants pour signifier les besoins vitaux ? Vous aurez reconnu là l’essentiel de ce que l’on appelle la communication animale et qui est fondamentalement différent du langage humain.
- et en fonction de la réponse à cette question, une théorie du langage explique les principaux fonctionnements du langage humain. C’est le comment (ça marche) ?
Faites le test. Que répondez-vous à « Pourquoi le langage ? » ? Vos réponses sont probablement celles-ci, à peu près :
- ça sert à penser : le langage permet une pensée complexe, il offre des moyens de dire ce qui a existé et n’est plus, ce qui sera, ce qui pourrait arriver, et de lier entre elles des idées qu’il formule précisément, des causes, des conséquences, des oppositions, etc. Tout à fait d’accord ! C’est la dimension cognitive du langage.
- ça sert à communiquer : c’est-à-dire à échanger des informations. Indéniable car c’est assez utile pour demander et obtenir l’heure du prochain train pour Lyon ! C’est la dimension communicative.
- ça sert à agir sur l’autre, à l’influencer : quand on a chaud et qu’on est loin de la fenêtre, c’est pratique de faire un message qui demande à celui qui n’à qu’à allonger le bras de le faire à votre place ! C’est la dimension pragmatique.
Tout cela est juste, vrai, mais pour moi, rien de tout cela n’est essentiel. Je veux dire par là que le langage a un rôle supérieur, moins utilitaire, plus essentiel. Je me répète ? Oui… Quel est ce rôle ? Quand on se demande pourquoi l’être humain parle, on arrive vite à la conclusion que l’homme et la femme passent leur temps à discourir de choses présentant apparemment peu d’intérêt pour leur survie : le temps qu’il fait, les mérites comparées de deux voitures, le caractère incroyable du chat de la maison, les exploits extraordinaires du dernier né de la famille, capable de rejoindre ses deux mains quand la maman dit « Bravo ! ». Autant de sujets de conversation qui sont l’essentiel du repas dominical dans les pays où se nourrir en commun est important ; il sont aussi le sel des échanges devant la machine à café d’une entreprise ; et ce sont également les sujets favoris quand on croise une connaissance dans la rue.
Qu’est-ce qui se joue dans ces échanges apparemment sans importance ?
D’abord le fait que se crée du lien : en se parlant, on est ensemble pour un temps, on se positionne l’un par rapport à l’autre ; on renoue le fil des conversations passées : le dernier né venait alors de faire une dent, le chat bien aimé avait fait sa réapparition après trois jours d’amourettes et, décidément, y avait plus de saison ! En parlant ainsi, on échange de l’attention : on se reconnait mutuellement. On se dit qu’on est ensemble, on se dit que peut-être un jour, en cas de besoin, on pourra compter sur l’autre : on réalise du vivre-ensemble.
L’homme est un animal très social mais matériellement dans l’incapacité de tisser quotidiennement des liens avec tous les spécimens de son espèce vivant dans son entourage ! C’est pourquoi il ne rate pas une occasion de vérifier, en parlant de tout et de rien, qu’il existe encore chaque fois qu’il croise un congénère connu. Les singes font du lien en s’épouillant mutuellement dans leur petit groupe de vie, mais l’homme vit dans des sociétés trop fournies pour se permettre cette activité trop chronophage et relativement inutile depuis qu’il a perdu l’essentiel de sa pilosité. Alors pour maintenir du lien social, l’homme parle. En bavardant, il échange des marques mutuelles d’intérêt mais aussi de respect (on se dit « bonjour », on choisit les mots qui vont faire plaisir et on en reçoit en retour). On se parle pour montrer qu’on se respecte.
Mais en même temps, l’homme qui converse, qui bavarde à longueur de journée avec un tas de personnes différentes, ne rate pas une occasion de dire qui il est tout en ne parlant pas directement de lui, ce qui serait senti comme un peu trop immodeste, mais en parlant des autres, en discutant d’autre chose. Son petit dernier qui sait faire bravo, c’est un peu lui : il êtes assez fier de raconter l’exploit et il attend que l’autre s’ébahisse en juste proportion. Ce qu’il ne manque pas de faire. S’il est poli ! On parle pour dire qui on est, pour se montrer, pour se dire et pour recevoir confirmation qu’on existe bien. C’est l’autre qui nous le confirme et c’est cela qu’on attend de lui. En retour, on lui parle : on lui rend le même service.
La conversation courante, la parole ordinaire, mieux que tout autre manifestation langagière, est une occasion de rejouer chaque fois le vivre-ensemble à travers une diversité d'usages de la langue qui certes informent, racontent, expliquent ou agissent mais dont le contenu importe souvent moins que la relation qu’elle instaure. Et que dire des usages du langage qui servent à attirer l’autre, à l’enrôler dans la douceur, à le ramener vers soi ? L’argumentation en est une des formes, les jeux langagiers de la séduction en sont d’autres. La conversation ne se réduit pas à un échange de messages indépendants de la présence du corps, de la voix, des regards, des postures, des odeurs, de tout ce qui est co-présence, relations interpersonnelles et intersubjectives : deux sujets en présence, qui se mettent en scène et assistent au spectacle de l’autre.
Si l’on définit rapidement le vivre-ensemble comme la « cohabitation harmonieuse entre individus ou entre communautés », alors nous allons montrer ce qu’elle doit au langage.
Le vivre-ensemble se concrétise :
- dans des constructions matérielles (l’espace de la maison qui accueille selon les cultures plus ou moins de générations familiales, l’organisation en villages, en espaces urbains) ;
- dans des imaginaires communs (des mythes fondateurs, des religions, des histoires que l’on se raconte de génération en génération) ;
- dans des institutions politiques (notion de nation, de pays ; structures étatiques).
Autant de manifestations physiques et culturelles du vivre-ensemble, nécessaires à l’Homme, animal social : à elle seule, cette dernière dénomination dit bien sa double dimension, physique et culturelle.
Et pour ce qui est de la faculté de langage, le vivre-ensemble se manifeste dans trois dimensions essentielles :
- se respecter : on parle (ou on écrit) pour montrer à l’autre qu’on le respecte et l’on attend en retour les mêmes marques de respect – processus réciproque. Le respect est condition du vivre-ensemble ;
- se dire : on parle (ou on écrit) pour dire qui on est, pour se mettre en scène. Pour vivre-ensemble, il faut d’abord exister : c’est ce que permet le langage ;
- se parler : on parle pour montrer à l’autre que, dans ses propres mots, l’on reconnait son existence. Et l’autre nous dit en retour : « Oui, j’ai bien entendu qui tu es et je te renvoie l’image que tu attends ». Parole adressée à l’autre, vers l’autre, et échange de bons procédés : fonctionnement ordinaire du vivre-ensemble ; alors on fait de la place à l’autre dans sa parole et on le lui montre. Il y a pas mal de fonctionnements du langage qui le disent, à commencer par l’utilisation du nous inclusif. Je + tu !
Ces dimensions sont universelles, à la fois pleines d’enjeux et de risques. Elles sont aussi étroitement imbriquées. Il est toutefois possible de les étudier séparément, de manière systématique : de manière grammaticale.
C’est ce que je fais dans une collection de petits livres de grammaires très simples où je revisite des fonctionnements bien connus.
Un exemple, tiré de la Grammaire française du vivre-ensemble ?
8. Le démonstratif : un appel au partage et à la collaboration de l’autre, un pari sur le vivre-ensemble
Utiliser ce, cette, ces crée les conditions d’un partage entre les deux personnes qui se parlent ou s’écrivent : ces mots sont des indications, ils fonctionnent de la même manière que l’index tendu vers un objet, vers un lieu.
« Tu as vu cette voiture ? »
Le démonstratif dit qu’il existe une réalité en commun, un espace commun. Et quand la réalité n’est pas encore commune, le démonstratif attire l’attention de l’autre pour qu’elle le devienne. Dans la phrase qui précède, peut-être que l’interlocuteur n’avait pas encore aperçu le véhicule… toujours est-il que cette l’invite à partager.
Parfois, c’est une mémoire commune, un souvenir partagé que celui qui parle veut raviver.
« Tu te souviens de cette petite rivière, quand on était en vacances ? »
Celui qui parle espère que l’autre n’a pas oublié : ce serait un bon signe pour le vivre-ensemble, cela prouverait que l’expérience a bien été partagée, et le bonheur commun. Que l’autre réponde :
« Euh, non, je vois pas du tout »
et le vivre-ensemble est un peu entamé. Pas encore de conflit, non, mais à coup sûr une petite vexation. Si la petite rivière (et petite marque ici plus l’affection que la taille réelle) n’est pas un lieu commun, c’est que les deux personnes vivaient déjà ce jour-là des réalités différentes !
Le démonstratif crée ou tente de créer un espace de collaboration.
Vous voyez, ce n’est pas une grammaire bien compliquée, il ne faut pas apprendre des règles mais comprendre comment les mots créent des relations entre les gens.
Et comme ces fonctionnements sont universels, j’ai demandé à des collègues de faire des grammaires en prenant mon modèle en 3 parties. Une grammaire russe du vivre ensemble est finie et je dois la relire, une grammaire italienne aussi et va être éditée prochainement, une grammaire anglaise est en cours. Bientôt d’autres langues ! Pour les éditer, j’ai créé des collections https://www.langues-pourtous.com
Et particulièrement https://www.langues-pourtous.com/grammaires-du-vivre-ensemble
On peut les y commander, du reste, pub !
Quand les titres viendront s’ajouter, on pourra alors comparer les langues entre elles plus facilement. Pour quoi faire ? Pour mieux les enseigner. Mais avant d’en arriver là, j’ai encore une étape de ma théorie du langage, et ce sera l’objet d’une autre livraison !
À suivre !