Pour décrire ces spécificités, je convoque un autre niveau d’universaux du langage. Ce sont les opérations que nous réalisons et qui reflètent le fonctionnement du cerveau humain, quelle que soit l’ethnie, la culture, la langue. Ces opérations sont simples : on a besoin, pour parler, de nommer, de mettre des étiquettes sur :
- des objets, des personnes, des idées, etc : on aboutit, en français, à des noms
- des actions : on aboutit en français à des verbes
- des qualités : on produit en français des adjectifs
Dans chaque cas, on utilise une opération de pensée et de langage, que j’appelle la Nomination. On nomme les réalités du monde et qui ne concerne pas que… le nom ! Toutes les langues du monde permettent et ont besoin de réaliser la même opération (que j’appelle cognitivo-langagière, un gros mot mais vous avez compris de quoi il s’agit) et parfois elles produisent les mêmes classes de mots (noms, verbes, adjectifs) ; d’autres fois ces catégories sont moins nettes, plus fluides comme on dit aujourd’hui des identités sexuelles. Un adjectif peut être aussi un verbe par exemple. Et en japonais, l’adjectif prend les marques du temps ! Mais quoi qu’il en soit l’opération de Nomination existe ! Et si l’on compare comment cette opération se fait entre des langues du monde, on va voir que des langues sont proches sur cette opération ou éloignées.
Les langues, dans ma théorie, sont bien sûr proches les unes des autres : les langues latines, germaniques, slaves, malayo-polynésiennes, sémitiques ; on le sait depuis longtemps et on en parle en termes de familles de langues. Mais ce qui est un peu plus nouveau c’est que des langues de familles différentes peuvent être proches. Non dans l’absolu mais opération par opération. Alors même qu’on pourrait les penser éloignées !
Pour apprécier ces multiples distances relatives, il faut décrire les langues opération par opération.
Des opérations de ce genre, j’en vois une quinzaine (qualifier, dire le rapport avec soi, situer dans le temps, situer dans l’espace, etc.) et toutes les langues du monde les accomplissent (universel), chacune à sa manière (spécifique).
Ces opérations me donnent un cadre de description toujours identique pour des langues potentiellement très éloignées. Je l’ai utilisé pour décrire très simplement la grammaire du français, en 120 petites pages pour une collection qui s’appelle L’Essentiel de la Grammaire… et qui donne toutes les bases à qui veut mieux la comprendre quand c’est sa langue première ou s’aider dans son apprentissage quand c’est une langue étrangère.
Puis j’ai donné le modèle à des collègues qui ont décrit la grammaire du créole haïtien, de l’anglais ; d’autres sont en train de faire celle du wolof (Sénégal), du baoulé (Côte d’Ivoire), du vietnamien, du russe, de l’arabe… Moi-même j’ai fait celle du portugais, de l’italien. Tout ceci est paru pour le français et est à paraître pour les autres dans la fin de 2026 et 2027. D’autres langues viendront…
« Pourquoi donc le créole haïtien ? », pouvez-vous vous demander ? Une bonne question que je me pose ici à votre place et à laquelle je réponds ! Parce que Haïti a décidé d’enseigner (enfin !) en créole dès la première année (et pas en français qui n’est pas la langue de la maison). Mais pour enseigner le et en créole, il faut bien une grammaire. Et pour des maîtres peu linguistes, il faut une grammaire simple. Et pour enseigner ensuite le français, il vaut mieux avoir une grammaire qui utilise le même plan, les mêmes catégories et qui aide à penser les proximités – et les différences ! Et quand on va passer à l’anglais (trilinguisme visé) et même enseigner l’espagnol (qui est aux portes en République dominicaine), on pourra retrouver les mêmes points de passage, utiliser les proximités entre les quatre langues plutôt que les enseigner de manière séparée.
Cette théorie du langage, et les descriptions grammaticales qui en découlent, éclairent une autre vision de l’enseignement-apprentissage des langues. Au lieu de les enseigner de manière séparée, vous les décrivez dans des schémas communs et vous vous appuyez sur les proximités.
Ceci ouvre la voie à une autre didactique des langues que celle qui consiste à dire aux élèves : « Pour apprendre la langue X, commencez par oublier votre langue et ce qu’elle vous offre comme ressources ». Cela fait 140 ans que, sous couvert de différentes théories d’enseignement, on répète cela. 140 ans que les élèves, à qui on interdit de faire des liens en classes, les font dans leur tête de manière sauvage. 140 ans que l’on fait de la didactique des langues la seule discipline où l’on ne dit pas : « Pour apprendre du nouveau, il faut le relier à du connu ».
Mes recherches actuelles sont à contre-courant de ces dogmes. Je les ai commencées en m’intéressant (en didactique des langues) à l’enseignement du français au Mali ; puis j’ai élaboré une théorie du langage (linguistique générale) qui fonde ce qui était au Mali en 2003-2005 une intuition ; puis j’ai tiré de cette théorie des principes de description des langues qui produisent deux collections de petits ouvrages de grammaire (grammaire) qui sont utiles… en didactique des langues ! La boucle me semble bouclée.
Et donc actuellement, je travaille à concrétiser cela dans des programmes : J’ai commencé un travail de ce que j’appelle une méthodologie plurilingue intégrée avec le Ministère seychellois pour enseigner « ensemble », le kreol, l’anglais et le français au lieu de les voir de manière cloisonnée, en partant du préscolaire et en allant, j’espère, au lycée. J’ai rédigé les principes (on dit « cadre curriculaire ») d’un enseignement intégré des langues pour Haïti (avec l’UNESCO). J’ai conçu (avec l’Organisation internationale de la Francophonie, OIF) un cadre général pour enseigner les langues 3 (deuxième langue étrangère) au Qatar et il a été validé : le français sera enseigné aux trois dernières années du lycée en exploitant les proximités avec l’arabe L1 et avec l’anglais L2. Et l’an prochain, ce sera le cas pour l’allemand et le japonais, puis l’espagnol.
À la rentrée prochaine, je vais concevoir des ressources pour l’enseignement du français adaptées aux différentes langues de mes élèves à Lausanne. Des activités, des exercices, des scenarios, qui vont aller de leur L1 vers le français.
Tout ce parcours, mais surtout la nouvelle conception de l’enseignement des langues, va être publié chez Peter Lang, fin 2026 j’espère, 2027 sinon. Ce sera en Open access, donc téléchargeable gratuitement (ou à acheter pour celles et ceux qui tiennent au papier) avec l’ensemble des considérations didactiques. Le titre en sera La perspective sujet en didactique des langues : après le communicatif et l’actionnel. Ce sera en didactique le livre de référence de mon approche comme l’est depuis 2025 en linguistique et grammaire ma Grammaire française de l’intersubjectivité (Paris, Champion).
La boucle sera bouclée, de nouvelles perspectives posées. Du moins cette boucle, car je conduis d’autres recherches, dont une à dimension historique. Mais ce serait une autre histoire… à venir en fin d’année 2026 avec le travail d’édition de ce qui s’appellera « Francisation et colonialisme(s) », avec Laurent Puren cette fois, pas seul. J’y reviendrai sur les idéologies didactiques qui expliquent que depuis 140 ans on répète : « Méfiez-vous de votre langue et ignorez-la pour en apprendre une nouvelle ! ». Je ferai alors peut-être une autre série d’articles, dans ce blog, en parallèle de mes commentaires de l’actualité. Et puis une autre recherche, avec Anne-Christel Zeiter, sur « Comment évaluer mieux, de manière plus précise et plus éthique, les compétences d’une personne en langue étrangère ? ». Autre livre en vue pour fin 2027 et … autres articles ? :)