Un peu de grammaire dans ce monde de brutes (3) De mon enseignement à une « théorie du langage »…

Le 04/06/2026 0

 

Article du 4 juin 2026

On aura retenu que ce qui m’intéressait dans la première décennie du 21e siècle, c’était le multilinguisme des sociétés africaines avec du français dans le paysage, et le plurilinguisme des jeunes Africains, à construire au mieux en ajoutant de la manière la plus efficace possible du français à leurs habitudes à se mouvoir entre plusieurs langues : c’est ce qu’on appelle « plurilinguisme ». On réserve multilinguisme à la coexistence de plusieurs langues dans un milieu social.

Après deux ans à travailler sur ces questions et trois à diriger une agence de coopération universitaire francophone dans la région océan Indien, je rentre en France et retrouve mon poste à Montpellier. Mais je ne perds pas de vue le terrain africain. Un beau projet démarre supervisé par Pierre Dumont (mon ancien directeur de thèse) autour de l’articulation des langues africaines et du français, soutenu par le Ministère des Affaires étrangères (qui a enfin abandonné sa politique monolingue du tout français), l’Agence française de développement (AFD), l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il s’agit de faire l’inventaire des pays qui ont déjà commencé à travailler en langues africaines et des différentes solutions adoptées pour ensuite capitaliser les expériences. Mon collègue Amidou Maïga pilote pour l’OIF l’aventure de ce qui s’appelle le projet LASCOLAF (langues de scolarisation en Afrique subsaharienne) et dont je vais rédiger le rapport général en 2010. En parallèle, Amidou promeut, au sein de l’OIF, un projet de bi-grammaires, de quoi s’agit-il ? D’inventorier les points de comparaison entre des langues africaines très utilisées (wolof, bambara, haoussa, songhay…) et le français. Pour mieux enseigner les deux, c’est la même optique que je travaillais au Mali et je me mets au service aussi de cette promotion du plurilinguisme. Maïga ne limite pas le regard à l’Afrique mais aussi aux pays arabophones et créolophones : il fait appel à des collègues précieux, Moussa Daff et Louis-Jean Calvet (Sénégal), Mohamed Miled et Jean-Louis Chiss (monde arabe), Robert Chaudenson (mondes créolophones). Je vous passe les détails mais je suis en plein plurilinguisme, d’autant que je viens de publier le livre qui critique la pédagogie convergente de M. Wambach : De la pédagogie convergente à une didactique intégrée des langues (2007). Un livre qui jette les bases d’un enseignement des langues qui pense celui de la langue nouvelle non comme une langue « étrangère », mais comme une langue « additionnelle », qui vient en plus des autres, et qui prend sa place en s’appuyant sur elles. Oui, c’est possible, même entre des langues très éloignées comme celles du Mali et le français. Je fais ces propositions en didacticien des langues, mais je n’ai pas encore les soubassements linguistiques pour asseoir ces pratiques, un peu… « empiriques », ce n’est qui n’est pas un gros mot mais qui tire plus du côté du bricolage – un peu inspiré – que la science !

Sur la base de ces réflexions critiques et de cet ensemble de propositions pratiques, à mettre en œuvre dans les classes, j’ai continué à travailler à la promotion du multilinguisme éducatif africain (et d’un plurilinguisme francophone) des élèves au sein du projet ELAN à partir de 2012 (Ecoles et Langues Nationales en Afrique), piloté par l’OIF d’abord depuis Paris avec Amidou Maïga au pilotage puis depuis Dakar et l’Institut de la Francophonie pour l’Education et la Formation (piloté par Hamidou Seydou Hanafiou et maintenant par Bodiel Fall). J’ai contribué à rédiger des guides méthodologiques, assurant les bases d’une didactique intégrée des langues africaines et du français et à créer des outils pour les classes.

L’expérience malienne a donc marqué un vrai départ scientifique, en 2003. Je ne savais pas, alors, jusqu’où il me conduirait et je n’avais aucune idée que ces problématiques puissent un jour rejoindre celles du vivre-ensemble que j’avais explorées en France, pour des enfants de français langue première ou seconde, du primaire au lycée.

Pour cela, il fallait un chaînon manquant !

Paradoxalement, je le trouve… en Suisse, en 2024. J’enseigne à l’Université de Lausanne depuis 2019 et je propose deux cours nouveaux, à des étudiants de français langue étrangère.

Dans le premier cours, il s’agit de leur apprendre à bien poser leur point de vue, à leur faire comprendre l’importance de marquer leur présence dans leur parole : ce n’est pas la même chose de dire « Le climat se réchauffe » (degré zéro de la présence dans l’énoncé de celui qui parle, pas de trace de je mais un énoncé « objectif ») que de dire « Je crois que le climat se réchauffe », «  je suis sûr que le climat se réchauffe », « j’affirme que le climat se réchauffe » (on est du côté d’une affirmation de la vérité de l’idée) contre « je doute que le climat se réchauffe », « je ne pense pas que le climat se réchauffe », « je nie que le climat se réchauffe » (on est du côté d’une affirmation de la fausseté de l’idée) et enfin « Peut-être que le climat se réchauffe… ». Mais on peut aussi marquer sa présence sur un autre axe de jugement que Vrai/Faux, on peut le faire sur l’axe Bien/Mal (Bon/Mauvais) : « C’est chouette que le climat se réchauffe » contre « C’est horrible que le climat se réchauffe »… Là encore, plusieurs positionnements possibles du sujet. Pour faire quoi ? Pour parler du climat… et de lui ! Pour exprimer son opinion, sa personnalité : on dira sa subjectivité… En fait dans ce premier cours, je reprends des éléments de mon livre de 1999 Une didactique de l’oral du primaire au lycée (voir article 1) et je les applique à des cours pour étrangers.

Le deuxième cours est tout entier issu aussi de ce livre : je cherche à apprendre aux étudiants la politesse linguistique. Comment marquer à l’autre le respect que celui-ci attend ? Cela veut dire en clair : « comment ne pas le heurter en lui parlant ? » Ou encore, « comment lui renvoyer l’image qu’il a de lui-même et qu’il attend que je lui renvoie ? ». Or, cette entreprise, ne passe pas que par les formules de politesse (merci, bonjour, etc.) mais par tout un tas de mots et de formes grammaticales : faire un reproche à quelqu’un de manière adoucie en préférant parler à la troisième personne (« ça n’a pas marché ») plutôt qu’à la deuxième («  tu as échoué »). Vous voyez la différence, bien sûr. Eh bien au quotidien, quand nous « tournons 7 fois notre langue dans notre bouche », c’est cela que nous faisons. Pas tant sur le contenu de ce que nous disons mais sur la forme, pour la rendre acceptable.

A la fin de l’année, je participe à une journée d’étude et je présente ma manière d’enseigner cela. J’utilise une méthode « expérimentale », les étudiants observent des phrases tirées de leur vie quotidienne ou du Schpountz de Pagnol, comparent, transforment et découvrent les règles tacites du français.

Mais en rédigeant cet article, je m’aperçois que le plus important n’est pas la manière d’enseigner, mais celle dont je considère le langage.

C’est quoi le langage ? C’est une faculté humaine, universelle, qui se réalise dans des langues, totalement ou partiellement différentes. Et donc je me mets à réfléchir à ce qu’est au fond cette faculté. À quoi sert le langage, au fond du fond ? Et comment peut-on le décrire, comme faculté universelle ?

Ce que je commence à penser s’appelle une théorie du langage. Vous verrez dans l’article suivant que c’est assez concret au fond, assez simple même.

Je crois…

À suivre !

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