L'hantavirus, cas d'école d'une machine à fabriquer l'épouvante

Le 25/05/2026 0

L'hantavirus, cas d'école d'une machine à fabriquer l'épouvante

Il y a une chose que nos médias savent faire mieux que tout : transformer un fait divers sanitaire en menace civilisationnelle. Nous vivons désormais au rythme anxiogène des informations catastrophistes en continu. Trois grands thèmes tournent en boucle, chacun capable, à lui seul, de tenir une population en état d'alerte permanente : la guerre (la Russie qui veut envahir l'Occident, l'Iran et sa prétendue bombe), le climat (la sécheresse qui vient, même quand il a plu tout l'hiver et neigé comme jamais), et la santé — la grande star du genre, avec ses épidémies, ses pandémies, ses variants.

 

Un exemple pour commencer ? Lu ce matin même, juste avant que je ne rédige :

Environnement En Haute-Savoie, « on est déjà dans une configuration de stress hydrique »

Ancienne salariée du SM3A*, Charlène Descollonges, hydrologue, est devenue l’une des voix de l’eau en France. En marge du salon Cycl’eau qui s’est tenu les 20 et 21 mai à La Roche-sur-Foron, elle fait le point sur la situation hydrique dans le département.

Eaux vives

Après avoir participé à une conférence du salon Cycl’eau, Charlène Descollonges a tenu un stand pour présenter son nouveau livre, Eaux Vives - Pour une hydrologie régénérative (Actes Sud).  Photo G.T.

Cet hiver, il a beaucoup plu en Haute-Savoie. Tous les voyants sont-ils au vert au niveau hydrique ?

« On a eu un hiver plutôt pluvieux et bien enneigé. L’épaisseur de manteaux neigeux devrait nous prémunir d’une potentielle sécheresse qui arriverait en juin. Mais s’il ne pleut plus à partir de juillet et qu’on a une augmentation de la température et des vents qui assèchent les sols, en fait, assez rapidement, on peut se retrouver à voir par exemple... »

Alors oui, tous les voyants sont au vert et les Haut-Savoyards n’ont pas manqué d’eau…  Littéralement, il n’y a rien d’alarmant. Au contraire. Mais « s’il ne pleut pas à partir de juillet » et « que les températures augmentent » et « qu’il y a du vent »… alors, danger. Avec ce genre de raisonnement, nous ne serons plus jamais tranquilles. Inquiétude perpétuelle engendrée. Installation de la Peur. Avec des si catastrophistes, on mettrait Paris en bouteille. Et on vend des livres. La Peur crée un marché. Elle est aussi un instrument, puissant, de gouvernementalité.

Après la guerre et le climat, la santé, c'est l'arme parfaite. Elle touche au corps. Elle réveille les imaginaires les plus archaïques : la peste bubonique, la mort noire, le fléau divin. Et elle permet au Pouvoir ce que peu d'autres thèmes autorisent : mettre les gens en quarantaine, leur dire quoi mettre sur le visage, les rendre dépendants d'une parole officielle qu'ils attendront avec anxiété plusieurs fois par jour.

Le printemps 2026 nous offre un cas d'école remarquable de cette mécanique. Son nom : l'hantavirus. Ou plutôt, le virus Andes, une souche bien documentée, connue depuis des décennies, dont les modes de transmission sont précis et limités. Suivez le mécanisme. C'est instructif.

1. Le point de départ : un fait réel, mais circonscrit

Le 2 mai 2026, l'OMS signale un foyer d'infection à hantavirus à bord d'un navire de croisière néerlandais, le MV Hondius, parti d'Ushuaïa en Argentine. Le 6 mai, le séquençage viral réalisé par les autorités sanitaires sud-africaines identifie la souche : le virus Andes. Au 8 mai, le bilan est de huit cas, dont six confirmés biologiquement, et trois décès — sur un navire transportant plusieurs centaines de passagers. Au 11 mai, onze cas sont recensés dans le monde entier.

Les faits, en eux-mêmes, méritent d'être mis en perspective. Le virus Andes est connu et documenté depuis les années 1990, principalement en Amérique du Sud : Argentine, Chili, Uruguay. Il est l'un des 38 hantavirus répertoriés, et le seul pour lequel une transmission interhumaine a été documentée, dans des contextes de contact étroit et prolongé. Mais, et c'est essentiel, ce mode de transmission reste marginal par rapport à la voie classique : l'inhalation d'aérosols contaminés par les excrétas de rongeurs infectés. Des souris, essentiellement. Des campagnols. Pas des postillons dans le métro.

Le séquençage complet publié le 8 mai confirme son appartenance au virus Andes sud-américain, proche de souches déjà décrites en Argentine et au Chili. Aucune mutation associée à une augmentation de transmissibilité n'est rapportée. Aucune. Les spécialistes de l'Institut Pasteur, centre national de référence des hantavirus, le disent clairement : ils connaissaient ce virus, avaient déjà ouvert des pistes de traitement. Ce n'est pas une terra incognita virale. C'est un pathogène identifié, caractérisé, suivi.

2. La machine s'emballe : décryptage d'un catastrophisme à l'œuvre

C'est là que commence le spectacle. Pas le spectacle du virus, celui du traitement médiatique.

Petite analyse de discours, un exercice qui fait partie de mon métier quand je n’enseigne pas les langues… C’est l’article, choisi entre dix autres, tous du même tonneau :

https://actu.fr/societe/ce-sera-desormais-le-confinement-avec-l-hantavirus-le-gouvernement-serre-la-vis-sur-le-protocole-des-cas-contacts_64255699.html

Première étape : la réactivation des dispositifs les plus anxiogènes, ceux qu'on avait rodés pendant le Covid. Le 12 mai, le gouvernement annonce une « quarantaine renforcée en milieu hospitalier » pour tous les cas contacts, suite au test positif d'une passagère « hospitalisée dans un état stable ». Stable. Le mot est là, dans l'article, mais il est noyé. Ce qui ressort du titre, c'est : confinement, protocole, cas contacts, quarantaine. Le vocabulaire du Covid est convoqué tout entier, comme un juke-box qu'on remet en marche.

Deuxième étape : l'analyse du réel rassurant disparaît sous le commentaire alarmiste. Dans ce même article du 12 mai, on apprend pourtant que les quatre autres passagers français sont « toujours testés négatifs », qu'aucun des huit cas contacts à haut risque « ne présente de symptômes ». Des nouvelles, en réalité, excellentes. Des nouvelles qui, lues directement, signifient : le virus ne se propage pas. Mais l'emballage - le ton, le vocabulaire, la hiérarchie de l'information - dit l'inverse. On met en avant la quarantaine, le protocole, la « rigueur » des autorités. On relègue le « tout va bien » au rang de détail.

3. La dilatation géographique : quand on va chercher les morts très loin

Troisième étape, classique : quand rien ne se passe en France, on part chercher ailleurs. Je prends un article de la presse régionale, de proximité.

https://www.lindependant.fr/2026/05/18/hantavirus-un-mort-aux-etats-unis-le-premier-de-lepidemie-a-ne-pas-etre-lie-a-la-contamination-sur-le-mv-hondius-13377294.php

Le 18 mai, cet article paru à Perpignan titre donc sur un mort aux États-Unis dans le Colorado, « le premier de l'épidémie à ne pas être lié à la contamination sur le MV Hondius ». Analysons le texte une seconde. L'épidémie. On parle d' « épidémie ». Un mort au Colorado, sur 330 millions d'Américains, avec onze cas recensés dans le monde entier à ce stade. La langue fait son travail d'amplification. Le mot « épidémie » convoque la masse, la propagation, la vague. La réalité convoque onze cas sur plusieurs continents.

Et regardez la construction syntaxique : « L'épidémie d'hantavirus s'étend au-delà du navire MV Hondius. » Le verbe « s'étend » suggère un mouvement, une expansion, une menace qui progresse. En réalité, il s'agit d'un cas indépendant, géographiquement éloigné, sans lien avec le foyer principal. Mais la formulation produit l'impression d'un front qui avance.

4. Le « direct » : fabriquer de l'urgence là où il n'y a que de la lenteur

Quatrième dispositif, peut-être le plus révélateur de tous : le format « direct », ce fil d'actualité en continu que Le Monde, BFMTV et d'autres déploient pour des événements justifiant ce traitement : une élection, une guerre, une catastrophe en cours.

Pour l'hantavirus, Le Monde ouvre un « En direct » dès le 14 mai. Et il le maintient plusieurs jours. Plusieurs jours de « direct » pour onze cas dans le monde. Le problème, c'est que le virus Andes a une incubation de une à six semaines. Son rythme biologique est celui d'un glacier : lent, silencieux, invisible à l'œil nu. Le format « direct », lui, est conçu pour les événements qui se déroulent à la minute. Il crée donc une dissonance fondamentale : l'impression que quelque chose se passe en permanence, alors que rien de nouveau ne se passe. On remplit avec des communiqués, des confirmations, des chiffres inchangés, des déclarations de ministres qui répètent ce qu'ils ont dit la veille. Le Direct fabrique l'urgence là où il n'y a que de l'attente.

A la télé, on passe en boucle des images terrifiantes de personnels de santé vêtus en cosmonautes pour assurer des sorties de paquebot. Mais… ceci est du cinéma. Les passagers rentrent chez eux en avion de ligne et créent des cas contacts (tous sains ensuite), ce qui alimente encore la peur.

Et pendant ce temps, BFMTV diffuse ses bandeaux rouges. « HANTAVIRUS : POINT DE SITUATION. » La mise en forme crie. La réalité murmure. La mise en forme gagne.

Hanta bfm

5. L'injonction paradoxale : affoler en disant de ne pas s'affoler

C'est peut-être la séquence la plus fascinante de tout l'épisode, et la plus révélatrice du mécanisme dans sa perversité.

Le 14 mai, France Inter rapporte que la demande de masques FFP2 a été multipliée par cinq en une semaine.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/hantavirus-la-demande-de-masques-ffp2-multipliee-par-cinq-une-penurie-s-amorce-dans-les-pharmacies-5093960

Les pharmacies sont en rupture de stock. Les prix montent. Et le même article précise, tranquillement, que le mode de transmission de l'hantavirus Andes n'est pas celui des aérosols façon Covid. Le masque ne sert à rien contre un virus transmis par des rongeurs. La ruée vers les masques est rationnellement absurde. Mais elle est la conséquence directe du dispositif médiatique mis en place.

On a d'abord mis en place tout l'arsenal symbolique et rhétorique du Covid (le direct, la quarantaine, le protocole, les cas contacts) créant ainsi dans l'inconscient collectif la même cartographie émotionnelle : masques, distanciation, confinement possible. Puis on explique que non, ce n'est pas le Covid, ne vous inquiétez pas. Mais l'inquiétude est déjà là. On a appuyé sur la détente, puis on dit : ne tirez pas.

C'est ce qu'on appelle une injonction paradoxale. Et elle a une fonction politique précise : rendre les gens dépendants. Dépendants de la parole officielle pour savoir s'ils doivent s'inquiéter ou non. Dépendants du gouvernement qui, seul, peut « rassurer ». Dépendants du médecin, du ministre, du directeur de l'OMS. L'autonomie du jugement est court-circuitée. On attend qu'on nous dise quoi penser, quoi faire, quoi mettre sur le visage.

6. La convergence finale : épidémie, guerre, climat - les trois peurs comme système

Le dispositif atteint son point de perfection dans un article de Slate du 18 mai.

https://www.slate.fr/sante/ebola-hantavirus-covid-19-epidemie-multiplication-crise-climat-gepolitique-systeme-aide-afrique 

L'épidémie d'hantavirus y est mise en relation avec Ebola au Congo, puis avec la crise climatique, puis avec la géopolitique mondiale.

Le printemps 2026 a apporté son lot de maladies infectieuses à travers le monde et ce n'est pas près de s'arrêter.

La conclusion est sans appel :

Alors qu'une nouvelle épidémie du virus Ebola s'est déclarée en République démocratique du Congo et qu'un foyer d'infection du hantavirus a été signalé à bord d'un bateau de croisière au départ de l'Argentine, le monde est de moins en moins résilient face aux épidémies infectieuses, qui deviennent quant à elles de plus en plus fréquentes et dévastatrices.

Onze cas dans le monde. Qui deviennent le symptôme d'une apocalypse systémique.

Ce qui est intéressant ici, c'est la convergence des trois peurs : l'épidémie, la guerre, le climat. Un rapport du Conseil mondial de suivi de la préparation aux crises sanitaires (GPMB, organe lié à l'OMS et à la Banque mondiale) est cité pour dire que la crise climatique et les conflits armés aggravent la probabilité de pandémies. C'est vrai, d'une certaine façon. Mais la manière dont c'est utilisé produit quelque chose de très précis : les trois grandes sources d'anxiété contemporaine fusionnent en un seul bloc indifférencié de Danger. On ne sait plus très bien si on a peur du virus, de la guerre ou de la sécheresse. On a juste peur. En permanence. D'un fond sonore d'alarme continue qui ne s'éteint jamais.

C'est là que réside la logique politique de l'ensemble. La Peur est la plus puissante des émotions en politique, et la plus utile au Pouvoir. Une population qui a peur demande de la protection. Une population qui demande de la protection délègue. Elle délègue ses libertés, ses décisions, son jugement. Elle vote pour celui qui promet de la protéger, même si c'est lui qui l'a d'abord effrayée.

7. Ce que le virus dit, en vrai

Revenons aux faits, pour finir. Parce que les faits, ici, sont presque rassurants si on prend le temps de les lire.

Le virus Andes est connu depuis les années 1990. Il circule chaque année en Amérique du Sud. En 2025, huit pays américains ont signalé 229 cas et 59 décès sur l'ensemble de l'année, soit une mortalité très localisée, dans des zones d'endémie précises. En France, le Centre national de référence des hantavirus recensait entre janvier et mars 2026 dix-neuf cas confirmés, dans la moyenne mensuelle habituelle. Il ne se passait donc rien d'extraordinaire.

Le foyer du MV Hondius est réel et a fait des victimes : trois morts, c'est trois morts, et chacun mérite qu'on le dise. Mais la transmission s'est produite dans un contexte exceptionnel : exposition à des rongeurs infectés en Patagonie, contacts prolongés en espace clos sur plusieurs semaines de croisière. Pas dans une rue, pas dans un supermarché, pas dans le métro.

L'OMS elle-même le dit : le risque pour la population générale reste faible. C'est dans les articles. C'est dans les communiqués officiels. Mais c'est la ligne de bas de page. L'essentiel de l'énergie rédactionnelle est consacré à autre chose : au direct, au protocole, à la quarantaine, aux bandeaux rouges.

Conclusion : la peur comme gouvernance

Il y a une phrase dans l'article de Slate qui mérite qu'on s'y attarde. Le rapport du GPMB y conclut que l'action collective efficace contre les pandémies « se trouve compromise par la fragmentation géopolitique et les intérêts commerciaux ». C'est sans doute vrai. Mais cette phrase, dans ce contexte, produit un effet remarquable : elle dit que la solution viendra d'une gouvernance mondiale renforcée, dépassant les souverainetés nationales défaillantes. Plus de coordination internationale. Plus d'institutions supranationales. Plus de Pouvoir, en somme mais un Pouvoir présenté comme sanitaire, donc neutre, donc légitime.

La Peur, bien gérée, est ainsi un formidable vecteur de consentement à la concentration du pouvoir. On effraie. On rassure conditionnellement à condition d'obéir, de se vacciner, de se confiner, de se taire. On délégitimise ceux qui questionnent le dispositif en les traitant de complotistes ou d'irresponsables. Et on recommence au prochain épisode.

L'hantavirus passera. Une autre alerte viendra. Elle viendra du même endroit : ce point de convergence entre médias en flux continu, institutions sanitaires internationales, et États qui ont découvert pendant le Covid à quel point la Peur était un instrument de gouvernance efficace.

On ne gouverne plus seulement par la loi. On gouverne par l'émotion. Et la plus  efficace, de loin, c'est la Peur.

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