La pensée unique et l'impossible démocratie française : que sont nos médias devenus ?

Le 03/05/2026 0

Article du 3 mai 2026

« Un journaliste, c'est un chien de garde — mais encore faut-il savoir pour qui il garde. » — Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, 1997

 

I. Le paysage d'abord : quelques milliardaires, beaucoup de micros

Commençons par le commencement. Un peuple informé est la condition première de l'exercice de la démocratie. Sans information pluraliste, libre et contradictoire, le citoyen reste prisonnier de la caverne de Platon : il ne voit que des ombres sur les murs et les prend pour la réalité.

Or voilà le problème central : en France, les médias privés appartiennent à une poignée de milliardaires. Ce n'est pas une théorie du complot, c'est un fait documenté, cartographié, publié par Ouest-France, l'un des rares grands journaux français qui n'appartient justement pas à un milliardaire.

Le tableau est connu, mais il mérite d'être rappelé à chaque fois, parce qu'on a tendance à l'oublier entre deux éditoriaux sur la liberté de la presse. Petit schéma de rappel pour savoir qui vous regardez, lisez, écoutez.

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Bernard Arnault (LVMH) possède Le Parisien, Les Échos, Paris Match, L'Opinion. Vincent Bolloré contrôle CNews, Europe 1, Canal+, Le JDD. Patrick Drahi possède BFM, RMC, Libération. Xavier Niel est actionnaire du Monde. Serge Dassault, avant sa mort, régnait sur Le Figaro, qui appartient toujours à la famille Dassault. François Pinault possède Le Point. Le milliardaire tchèque Kretinsky vient de racheter Marianne, qui venait de la gauche, pour en faire un tire « atlantiste et pro business ».

2. Rien de nouveau mais ça s'aggrave, et vite

Ce phénomène n'est pas né d'hier. Mais son accélération est spectaculaire.

Jusqu'aux années 1970, la presse française était liée à des partis, à des familles, à des courants d'opinion, pas encore à des groupes industriels. Les années 1980 marquent le premier tournant : libéralisation de l'audiovisuel, privatisation, arrivée des industriels. La famille Dassault rachète Le Figaro. Mais ce sont encore des logiques de diversification ou d'influence politique relativement classiques.

Le vrai basculement se produit dans les années 2000, avec l'arrivée des grandes fortunes (Arnault, Pinault) et s'accélère dans les années 2010 avec les patrons des télécoms et de la finance : Drahi, Niel, Bolloré. La raison est simple : la presse est en crise structurelle, les ventes papier s'effondrent, les rédactions ont besoin de capitaux. Les milliardaires arrivent en sauveurs. Et les sauveurs, en général, ont une idée précise de ce qu'ils veulent sauver, et comment.

Ce qui a changé entre hier et aujourd'hui, ce n'est pas seulement la présence des milliardaires dans les médias. C'est leur rôle. La Cour des comptes le note dès 2013 dans un rapport sans ambages : « La presse constitue un secteur économique qui est fortement soutenu par l'État et qui donc en dépend largement. » Avant, l'investissement était plutôt passif : du prestige, de la diversification. Aujourd'hui, c'est une stratégie active, avec une influence éditoriale assumée (Bolloré en est l'exemple le plus visible)  et une logique de groupe multimédia intégré : télé, radio, presse, numérique.

3. L'argent public qui engraisse les riches

C'est ici que le discours de la droite sur « l'audiovisuel public payé avec nos impôts » mérite d'être retourné comme un gant.

Car qui reçoit, en fait, l'argent des contribuables pour la presse ? Selon Acrimed, ce sont les médias détenus par Bernard Arnault qui touchent le plus d'aides individuelles : plus de 15,7 millions d'euros en 2021 pour Aujourd'hui en France, Le Parisien et Les Échos — soit les journaux d'un homme dont la fortune se chiffre en dizaines de milliards d'euros. Le total des aides publiques à la presse s'élevait à 367 millions d'euros en 2021. Aujourd'hui en France / Le Parisien est le titre le plus aidé, avec 13,5 millions d'euros. Le JDD, racheté par Vincent Bolloré, était le huitième titre le plus aidé proportionnellement à sa diffusion.

La Cour des comptes est formelle : « Pour coûteuses qu'elles soient, les aides à la presse n'ont pas démontré leur efficacité. » Et les critiques portent en particulier sur le fait que « ce sont les journaux détenus par des milliardaires qui reçoivent le plus de subventions », renforçant ainsi leur emprise au lieu de soutenir le pluralisme.

À ces aides directes s'ajoutent les aides indirectes, moins visibles mais massives : la presse bénéficie d'un taux de TVA « super réduit » de 2,1 %, des exonérations de charges spécifiques pour les vendeurs-colporteurs et les porteurs, des tarifs postaux privilégiés, soit 84 millions d'euros supplémentaires d'aides indirectes en 2023.

Autrement dit : la droite dénonce l'audiovisuel public « payé avec nos impôts » pendant que ses amis milliardaires encaissent, discrètement, des centaines de millions d'euros de fonds publics. Le théâtre d'ombre fonctionne à plein régime.

4. L'audiovisuel public : « de gauche » ? Vraiment ?

Passons au grand vaudeville : l'audiovisuel public serait une tribune de gauche, honteusement subventionnée, aux ordres des bobos et des intellos. L'argument est répété à l'envi sur CNews, dans les colonnes du Figaro, dans les meetings du RN.

Regardons les faits.

Nathalie Saint-Cricq règne depuis des années sur le service politique de France 2. Sa famille est l'un des deux actionnaires majoritaires du groupe Nouvelle République du Centre-Ouest, qui édite le journal du même nom et possède 40 % des parts de la chaîne TV Tours Val de Loire. Son frère Olivier dirige le directoire du groupe. Elle est la compagne de Patrice Duhamel — ancien directeur général de France Télévisions — dont le fils est Benjamin Duhamel, et dont le frère est Alain Duhamel, éditorialiste emblématique. Benjamin Duhamel a fait ses premières armes à RTL, où officie son oncle Alain Duhamel, avant de rejoindre BFM puis France Inter.

On cherche le contre-pouvoir de gauche, on trouve une famille propriétaire de presse régionale, dont les membres occupent simultanément les postes clés de l'audiovisuel public et des médias privés. Ce n'est pas de la gauche. C'est de l'entre-soi de classe.

France Inter : l'attaché de presse de LVMH

Le 2 décembre 2025, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, est l'invitée du 8h20 de France Inter : voilà l’emblème de l’audiovisuel public et son moment clé : la grande matinale du service public, qui devrait être le lieu du débat démocratique.

L'entretien est édifiant. Je le garde au chaud depuis décembre, tellement il était emblématique. Dès l'ouverture, Florence Paracuellos interpelle Binet sur sa mise en examen pour « injure publique » (suite à une plainte du syndicat patronal ETHIC, dirigé par Sophie de Menthon) pour avoir déclaré que « les rats quittent le navire » à propos des grands patrons menaçant de délocaliser. La journaliste ne rappelle pas que la mise en examen est automatique dans ce type de procédure. Elle ne resitue pas le lobby ETHIC. Elle ne s'interroge pas sur la procédure-bâillon. Elle demande : « Est-ce que vous la regrettez, cette phrase ? »

Puis Benjamin Duhamel prend le relais. Ce qui suit est un florilège : « LVMH paie un peu plus de 2,3 milliards d'euros d'impôts en France, fait travailler directement et indirectement 200 000 salariés. Est-ce que tout cela justifie de faire de Bernard Arnault l'ennemi de l'économie française ? » Puis, cinq fois de suite, déclinée sous toutes les formes : « Mais vous reconnaissez l'apport de LVMH à l'économie française, ou pas ? » « Donc un fleuron du luxe comme LVMH, c'est un handicap pour l'économie française ? »

Ce n'est plus une interview. C'est un interrogatoire à charge, conduit du mauvais côté. L'attaché de presse de LVMH n'aurait pas fait mieux. Binet finit par dire ce qui devrait être le vrai sujet : « Je trouve que c'est grave qu'on ne puisse plus tenir ces propos dans les médias sans être attaqué et avoir une procédure en justice. » Duhamel l'ignore et se félicite : « Vous avez eu l'occasion ce matin, Sophie Binet, de vous expliquer sur cette mise en examen. » Comme s'il avait rendu service.

France Info : fort avec les faibles, faible avec les forts

Sur France Info, la même culture produit des résultats similaires,  avec une constance qui ne doit rien au hasard.

Agathe Lambret. Après dix ans à BFM, où elle se met en couple avec Benjamin Duhamel ( dont la mère, Nathalie Saint-Cricq, est alors responsable du service politique de France 2 et deviendra directrice de l'information à France Télévisions) elle est propulsée à l'antenne de France Info. La directrice de l'information de France Télévisions est Nathalie Saint-Cricq. Sa belle-maman.

Ses méthodes sont documentées. Le 19 février 2026, après la mort du militant d'extrême droite Quentin Deranque, elle soumet Manuel Bompard, député LFI, à un interrogatoire de 20 minutes. Acrimed a comptabilisé 64 interruptions — soit une toutes les 18 secondes. L'élu n'a pas pu articuler une pensée complète. Le même jour, ou à peu près, face à un ministre, même Lambret — ton suave, micro coupé prématurément : « Ça va, ça vous allait ? C'était bien hein ? Vous aviez plein de choses à dire ! » La vidéo, supprimée par France Info, a été conservée et diffusée par des internautes.

La même Lambret qui, lors de l'attaque américaine contre le Venezuela, explique qu'il y a eu « zéro mort » — alors que des dizaines de victimes civiles étaient documentées. Qui justifie des violences policières sur une députée écologiste à Sainte-Soline au motif qu'elle « marchait en direction d'une bassine ». Qui interrompt une élue de LFI pour lui reprocher de ne pas avoir condamné « les viols commis par le Hamas » — quand l'élue venait précisément de les condamner.

La directrice de France Info depuis 2024, Agnès Vahramian, avait partagé avec son compte officiel une publication pro-Trump au moment des élections américaines. D'anciens collègues ont décrit des méthodes de direction assimilables à du harcèlement moral. Elle a été promue.

Sur France Info, certaines émissions sont désormais animées par d'anciens chroniqueurs de CNews. Le « pour et le contre », quand il existe, fait « débattre » des nuances de droite entre elles. La journaliste Brigitte Boucher y déclare, après la marche pour Quentin Deranque émaillée de saluts nazis, que tout « s'est bien passé, il y avait des familles, des enfants, beaucoup de femmes qui ont défilé dans le calme. » Et d'ajouter : « On a quand même l'impression que quand il y a l'ultra-droite, c'est calme ; quand il y a l'ultra-gauche, un mort. » Plutôt les nazis que les antiracistes.

De gauche, tout ça ?

Conclusion : le théâtre d'ombres et ses utilités

Le procès permanent fait à l'audiovisuel public par la droite et l'extrême droite a une double fonction bien précise.

D'abord, accréditer à force de répétition l'idée que la télé publique serait une tribune de gauche, ce qui est empiriquement faux sur les questions économiques (l’éditorialiste économique de France inter est Dominique Sceux, libéral, du journal Les Echos), comme on vient de le voir, et n'est que partiellement vrai sur certaines questions sociétales. Deuxièmement, légitimer ainsi le fait que les médias privés soient de droite et l'assument : si la gauche a « ses » médias publics, la droite a bien le droit d'avoir les siens. Une balance en équilibre, en apparence.

En apparence seulement. Car d'un côté, neuf milliardaires contrôlent plus de 80 % des médias privés français, subventionnés en plus avec l'argent public. De l'autre, un service public dont les responsables sont issus des mêmes familles, des mêmes réseaux, des mêmes écoles, et qui traite l'économie avec la même déférence pour le grand capital.

Ce n'est pas une balance. C'est une pensée unique qui se joue à deux voix pour donner l'illusion du débat. Serge Halimi l'avait écrit en 1997 dans Les Nouveaux Chiens de garde. Rien n'a changé, sinon que les chiens ont des micros plus sophistiqués, des plateaux plus lumineux, et qu'on les finance en partie avec nos impôts.

Dans ce paysage médiatique, on voit mal comment le peuple pourrait voter autrement que contre ses intérêts, lui qui entend toute la journée répéter les mêmes antiennes antisociales.

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