Le nouvel espace vital : Capitalisme de prédation, néo-colonialisme et inversion des valeurs

Le 14/03/2026 0

Article du 14 mars 2026

Il existe des moments dans l'Histoire où le vernis se craquelle assez vite pour que ceux qui regardent encore voient. Bon, encore faut-il avoir les yeux un peu ouverts ! Nous traversons peut-être un de ces moments. Partout, quelque chose se défait dans l'ordre des mots et des actes : libérer veut dire attaquer, se défendre signifie agresser, et l'antifascisme devient une menace tandis que le fascisme retrouve ses galons. George Orwell appelait cela la « novlangue ». Sauf que cette fois, ce n'est pas de la fiction.

 

Pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter à la source : non pas à une idéologie, mais à une logique économique — celle d'un capitalisme qui a rencontré les limites physiques du monde.

1. Le capitalisme face au mur de la finitude : le retour de la prédation

Le capitalisme, dans sa logique fondatrice, est une machine à l'accumulation illimitée. Il lui faut croître, s'étendre, conquérir de nouveaux marchés, de nouvelles ressources, de nouvelles main-d'œuvre. Pendant des siècles, il a pu le faire sans que cette contradiction centrale — l'infini dans le fini — n'explose au grand jour.

L'aventure coloniale fut précisément cette soupape pour éviter l’explosion. Pour des questions linguistiques, m’intéressant à l’histoire du français hors de France (et aussi dans nos frontières), je lis beaucoup de textes coloniaux, politiques, économiques, philosophiques, éducatifs. De quoi ouvrir les yeux sur le présent. L'Afrique, les Amériques, l'Asie : autant de territoires à « ouvrir », à « civiliser », à exploiter sans vergogne sous le couvert d'une mission supposément humaniste. Le colonisateur se vivait comme un bienfaiteur. Kipling chantait le « fardeau de l'homme blanc ». En France, en 1830, Félix Patron sous-titrait son livre Des noirs, de leur situation dans les colonies françaises : « l'esclavage n'est-il pas un bienfait pour eux et un fardeau pour leurs maîtres ? ». La rhétorique cachait les comptoirs, les plantations, les massacres. C’était de l’idéologie coloniale, assumée : inégalité des races, théorie évolutionniste des civilisations (les primitifs vs les évolués). Et donc la mise en coupe réglée des espaces et des ressources au nom d’une idéologie affichée : la mission civilisatrice, celle proclamée par Jules Ferry au parlement français en 1883 dans une déclaration restée célèbre.

Mais ce monde-là s'est rétréci. Il n'y a plus de terra incognita et encore moins de terre vide. Les ressources — pétrole, terres rares, eau douce — sont ce qu'elles sont : finies, localisées, convoitées par tous. Dans ce monde de ressources non extensibles, la logique d'accumulation ne disparaît pas. Elle se réinvente. Elle cherche de nouveaux espaces vitaux.

La planète a des limites que le capitalisme ne reconnaît pas. Le choc entre ces deux réalités dessine la géopolitique du XXIe siècle.

2. L'espace vital est de retour — mais pas pour tout le monde

Le concept de Lebensraum — l'espace vital du 3e Reich — appartient à l'Histoire la plus sombre du XXe siècle. Il désignait l'idée qu'un peuple ou un État avait le droit, voire le devoir, de s'étendre pour assurer sa survie et sa puissance. On croyait cette doctrine enterrée sous les décombres de 1945. Elle renaît aujourd'hui, habillée différemment selon les acteurs.

  1. 2.1. L’Espace vital américain

Les États-Unis en sont l'expression la plus évidente et la plus globale. Washington a bâti depuis la Seconde Guerre mondiale un empire fondé non sur la possession formelle de territoires, mais sur trois piliers : le contrôle des ressources stratégiques (le pétrole du Moyen-Orient d'abord, mais aussi les minerais critiques pour la transition énergétique), la domination de la finance mondiale via le dollar (monnaie de réserve qui permet de financer sans limite une dette astronomique. Comme elle est libellée en dollars, il suffit de faire tourner la planche à billets pour payer les créanciers !), et la projection militaire sur toute la planète à travers un réseau de 800 bases et un budget de 950 milliards quand le suivant est la Chine (à peine 300 et quelques ! Misère ). La proposition de Donald Trump sur le Groenland ou sur le Canada (dont le Premier ministre est appelé Gouverneur…) n'est pas une boutade de milliardaire excentrique : elle s'inscrit dans cette logique d'expansion continue, dont le registre territorial redevient explicite après des décennies de discrétion. « Il nous faut le Groenland pour notre sécurité » a-t-il affirmé sur tous les tons !

2.2. L’Espace vital israélien

Israël représente un cas différent mais analogue dans ses ressorts. C'est un État en construction permanente depuis 1948, dont les dirigeants actuels — une coalition d'extrême droite comprenant des ministres ouvertement suprémacistes comme Itamar Ben Gvir ou Bezalel Smotrich — n'ont jamais caché leur projet d'extension territoriale. L’écrasement de Gaza et le projet d’en faire un espace nouveau sous administration directe de Trump a libéré les imaginations. La reprise actuelle colonisation de la Cisjordanie, avec les violences documentées partout (et reconnues par le gouvernement) des colons contre les Palestiniens de Cisjordanie, n'est pas un dérapage ou un accident : c'est une politique d'État méthodiquement conduite depuis des décennies. Pourquoi, actuellement en Cisjordanie, des colons israéliens tuent-ils des Palestiniens dans leurs villages ?

https://www.hrw.org/fr/news/2026/03/13/dans-lombre-de-la-guerre-les-colons-israeliens-intensifient-leurs-violences-contre

Fin 2025, l’ONG israélienne Yesh Din indiquait que sur les centaines de cas de violences commises par des colons qu’elle avait recensés depuis octobre 2023, seuls 3 % avaient abouti à des condamnations. Même un rabbin israelien proche de l’extrême-droite, Eliakim Levanon, s’en émeut, dénonçant les « actions contre la morale » commises par des colons en Cisjordanie occupée :

https://www.20minutes.fr/monde/israel/4205383-20260309-israel-rabbin-influent-denonce-exactions-commises-colons-cisjordanie

L'objectif est double : étendre le territoire et ne tolérer aucune puissance régionale susceptible de contester cette hégémonie ; c’est là. Qu’intervient le bombardement de l’Iran, pays de 90 millions d’habitants avec des ressources et des gens bien formés.

  1. 2.3. Russie et Chine

La Russie, elle, joue dans un registre différent. Poutine ne rêve pas de conquête mondiale. Sa logique est celle, ancienne et reconnaissable, du glacis et de la zone d'influence : reprendre le contrôle de l'espace post-soviétique, empêcher l'OTAN de s'installer aux portes de Moscou, restaurer une grandeur impériale dans ses limites historiques. Pour cela, il a choisi d'envahir l'Ukraine en 2022 — en violation manifeste du droit international, en tirant la première salve, quelles que soient les provocations américaines réelles qui ont précédé. La faute morale et juridique est là, sur lui. Elle lui a valu l'isolement diplomatique, les sanctions, la mise au ban des nations attachées au droit international. C'est une logique du passé qui a choisi les outils condamnables en regard du droit international. Remarquons que les USA ne sont pas encore au ban des nations, ni Israël. Ils ont pourtant bien plus bombardé Téhéran et Ispahan que Moscou, Kiev… Ils n’ont même pas été suspendus… de la FIFA !

La Chine, enfin, joue un jeu plus subtil : elle a choisi de mener son expansion à l'intérieur même du cadre libéral et capitaliste mondial. L'OMC, le libre-échange, les investissements massifs dans les infrastructures africaines ou asiatiques via les Nouvelles Routes de la Soie — autant de vecteurs d'influence qui évitent la confrontation frontale. Son arme, c'est la démographie et les coûts de production. Son terrain, c'est l'économie mondiale elle-même. Sur ce terrain aussi, les USA renversent la table depuis un an. Ils s’assoient sur le libre-échange et imposent leurs droits de douane, Unilatéralement !

3. La nouvelle idéologie coloniale : on ne civilise plus, on démocratise

La grande différence entre le colonialisme du XIXe siècle et l'expansionnisme contemporain, c'est le vocabulaire. Avant, on civilisait. Aujourd'hui, on démocratise.

La recette est rodée. On cible un régime récalcitrant — récalcitrant, entendez, aux intérêts géopolitiques ou économiques de la puissance dominante, et dont on convoite les ressources. On l'habille des oripeaux du despotisme ou du terrorisme (on a créé le narco-terrorisme pour traduire Maduro devant un tribunal new-yorkais…). Et on intervient : militairement parfois, via des sanctions économiques étranglantes souvent, par des opérations de déstabilisation presque toujours. Le tout au nom de la démocratie, des droits de l'homme, de la liberté.

Le résultat, régulièrement, c'est l'inverse de ce qui était annoncé. L'Irak après 2003 n'est pas devenu une démocratie florissante : c'est une catastrophe humanitaire et un terroir fertile pour le djihadisme. Bush disait le 19 mars 2023 : « Les États-Unis et leurs alliés sont les libérateurs du peuple irakien, pas des conquérants ». Le même George Bush disait en 2003, au Congrès : « L’avancée de la liberté est la mission de notre époque ». « Libérée », la Libye est, depuis 2011, un État délité, livré aux milices. On détruit puis on asservit et on exploite en proclamant qu'on libère. Le 28 février, Trump déclarait, s’adressant directement aux Iraniens : « L'heure de votre liberté est à portée de main. Lorsque nous aurons fini, emparez-vous du pouvoir ».

La novlangue n'est pas une métaphore — c'est un programme. On va le voir maintenant sous l’angle des valeurs.

4. L'inversion des valeurs, ou comment notre monde orwellien réhabilite l’extrême-droite

C'est ici que le tableau me semble basculer dans quelque chose de qualitativement nouveau — ou du moins dans la radicalisation inquiétante de vieilles tendances. La prédation néocolonialiste américaine et israélienne s’accompagne d’un discours décomplexant à l’égard des idéologies d’extrême-droite, au pouvoir dans ces deux pays sous des formes de suprémacisme blanc. Et ce signal résonne jusqu’en Europe, en France notamment et recompose en profondeur le paysage politique de notre pays.

4.1. Inversion en Ukraine

Prenons la séquence ukrainienne d'abord. L'invasion russe de 2022 est une violation du droit international — je l'ai dit. Mais dans la narration occidentale dominante, quelque chose a été soigneusement effacé : la réalité des forces néo-nazies intégrées dans l'armée ukrainienne, comme le bataillon Azov, fondé par un suprémaciste blanc et dont l'emblème est une rune Wolfsangel. Voir mon article de 2022 : https://informations-covid.e-monsite.com/blog/la-guerre-c-est-la-paix-l-ukraine-dernier-rempart-des-democraties.html

Ces milices néofascistes ont été proprement « repeintes » en nationalisme légitime, leur passé idéologique soigneusement mis sous le boisseau au nom de l'unité du front anti-russe. Non que cela invalide la cause ukrainienne — mais l'occultation systématique fait partie d'une inversion : on réhabilite le fascisme tout en s'en défendant. J’ai fait un article de blog sur France 2 à l’époque, qui diffusait un reportage montrant des enfants faisant des saluts nazis à des chars ukrainiens qui passaient… Des spectateurs s’en étant émus, la rédaction rétropédala laborieusement : « Non ! Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu ! Ce n’étaient pas des saluts nazis ». Ni les insignes sur les manches des militaires… Alors que la réalité de la présence de l’extrême-droite en Ukraine était là, il fallait désormais la cacher car elle contredisait le narratif des gentils contre les méchants.

4.2. Inversion en Israël : se défendre ou attaquer ?

La séquence israélo-palestinienne va plus loin encore. Le gouvernement Netanyahou — une coalition comprenant des partis officiellement qualifiés d'extrême droite par nombre d'observateurs israéliens eux-mêmes — conduit une politique coloniale que d'anciens dirigeants israéliens ont, par moments, qualifiée d'apartheid. Le premier ministre a lui-même brandi devant l'ONU une carte d'Israël englobant la Cisjordanie et Gaza sans la moindre mention de souveraineté palestinienne.

Et pourtant, l'intégralité de la réponse militaire à Gaza — y compris des frappes sur des hôpitaux, des écoles, des convois humanitaires, documentées par des organisations comme Médecins Sans Frontières ou le Bureau de la coordination humanitaire de l'ONU — a été présentée par Israël et par les politiques au pouvoir en France comme l'exercice d'un droit à la légitime défense. Ce droit existe bien ! Le nier serait absurde. Mais ne voir que cela, c'est ne voir qu'une moitié de la réalité — et inverser complètement la perspective. Dans ce contexte, Yael Yadan, députée macroniste, fait une proposition de loi pour interdire toute critique de la politique d’Israël au nom de la lutte contre… l’antisémitisme ! https://www.ldh-france.org/22-janvier-2026-tribune-commune-en-penalisant-toute-critique-de-la-politique-disrael-la-proposition-de-loi-yadan-naidera-pas-a-lutter-contre-lantisemitisme-publiee-da/

L'offensive au Liban, dès l'automne 2024 et de plus belle ces derniers jours, a prolongé cette logique au-delà de Gaza. Sous couvert de cibler le Hezbollah — objectif militaire que le droit des conflits armés peut, dans certaines conditions, reconnaître — les frappes israéliennes ont ravagé et ravagent une large partie du territoire libanais : quartiers entiers de la banlieue sud de Beyrouth rasés, villages du sud-Liban dévastés, déplacements massifs de populations civiles. L'assassinat de Hassan Nasrallah, alors présenté comme une victoire stratégique, s'est accompagné de bombardements qui ont tué des centaines de civils et détruit des infrastructures que le Liban — État déjà exsangue, à genoux depuis la crise financière de 2019 et l'explosion du port de Beyrouth en 2020 — ne pourra pas reconstruire seul avant des décennies. La logique est celle de la punition collective érigée en stratégie militaire. La narration occidentale dominante a, là encore, largement recadré cela comme de la légitime défense.

Ce droit à se défendre, répété comme un mantra, fonctionne comme un blanc-seing,  une permission de faire ce qui serait qualifié de crime de guerre s'il était commis par d'autres. Au Liban, Israël bombarde, mais c’est de manière « préventive ». Cela devrait rassurer les gens sous les bombes.

4.3. Inversion des fondements du droit international par Luc Ferry

Le 12 mars 2026, sur le plateau de LCI, Luc Ferry a dit quelque chose de remarquable dans sa limpidité. Le philosophe (je peine à utiliser ce mot avec la déclaration qui vient), ancien ministre de l'Éducation nationale, en parlant des conflits en cours, Iran et Liban, a prononcé ces mots : « Le droit international, c'est formidable entre nations respectables. » Puis : « Mais avec des voyous criminels, l'appel au droit international n'est pas seulement une plaisanterie, c'est une absurdité. » Il souriait en disant ça.

Ce sourire mérite qu'on s'y arrête quand Ferry vient de dire quelque chose de juridiquement et philosophiquement catastrophique : le droit n'existerait que pour ceux qui le méritent. Mais non, Ferry-le-petit, le droit, dans n'importe quelle tradition, c’est une norme qui contraint tous les acteurs, sans condition préalable… et surtout pas d’une respectabilité que tu décernes toi-même ! C'est précisément parce que certains États ou acteurs pourraient ne pas respecter spontanément les règles du vivre-ensemble entre voisins que le droit international existe. Pas malgré les conflits : mais à cause d'eux. Le droit international n'est pas un club de gens bien qui font subir ceux qu’ils veulent à ceux qu’ils considèrent comme non respectables. C'est un système de contraintes pour limiter la violence entre États qui se détestent. Enlever ces contraintes au nom du comportement de l'adversaire, c'est supprimer le droit lui-même.

Ferry transforme donc gentiment le droit en récompense. En médaille décernée aux bons élèves. Il dit en substance : vous pouvez bombarder, tuer, violer les conventions de Genève, parce que l'autre est un voyou. Et les voyous n'ont pas droit au droit. Depuis son plateau de télévision, avec le sourire tranquille du philosophe qui croit tenir une évidence, il vient de donner la permission morale à ce que le droit international a été précisément construit pour interdire.

L'inversion des valeurs qui est le deuxième pilier de la mutation politique actuelle de est ici parfaite et explicite. Là où le danger est plus grand, c’est qu’elle ne vient plus seulement des démagogues ou des propagandistes salariés façon Pascal Praud, Sophia Aram ou Caroline Fourest. Elle vient d'un intellectuel, en direct, s’exprimant au nom de la philosophie. C'est peut-être le symptôme le plus inquiétant : quand la pensée rationnelle elle-même se met au service du renversement des normes, avec un sourire.

4.4. Fascisme-antifascisme : la grande inversion française

Dans la politique française, ce mouvement d'inversion des valeurs trouve des traductions politiques saisissantes. Le Rassemblement national — parti dont les cadres fondateurs historiques ont eu maille à partir avec la justice pour des propos négationnistes ou racistes — a été progressivement intégré dans le « jeu républicain ». Sa légitimation s'est achevée grâce à son soutien affiché à Israël. C’est là ou la politique néo-coloniale de la première partie de cet article et l’inversion des valeurs se rejoint.

Et dans le même temps, la France Insoumise — seule force parlementaire à avoir voté des résolutions demandant le cessez-le-feu dès l'automne 2023 — a été érigée en repoussoir moral absolu, principale accusée d'antisémitisme dans un débat où les définitions elles-mêmes font l'objet de batailles politiques.

L'épisode de la minute de silence à l'Assemblée nationale pour Quentin Deranque — le militant néonazi venu en découdre de son plein gré — a condensé cette inversion. Un jeune homme lié à des réseaux néofascistes a été présenté comme un catholique traditionnel et un « enfant de la France profonde ». Il était allé volontairement se battre pour empêcher une députée européenne de faire une conférence dans une université ? Qu’importe ! Le voilà devenu, par la grâce des médias et de nos politiques, un défenseur de la liberté de pensée, « mort pour ses idées ». Un héros national en somme. Minute de silence à l’Assemblée nationale. Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon a demandé que son portrait soit affiché sur la façade de l’Hôtel de ville. Le maire ayant refusé, c’est l’Hôtel de région qui l’a accueilli. Merci Laurent Wauquiez. La droite et une partie de la gauche ont rivalisé d'émotion pour en faire un héros national.

Mais la réalité du personnage est autre. Deranque a publié de nombreux messages sur la plateforme X via trois comptes anonymes, au moins ces deux dernières années, tantôt faisant l’apologie du nazisme, s’en prenant aux « millions d’Arabes et de Noirs présents sur le sol français », tantôt qualifiant l’ancienne ministre Simone Veil de « salope meurtrière » pour avoir fait voter la légalisation de l’avortement. « Moi, je soutiens Adolf, mais chacun son truc », écrivait-il aussi en juillet 2024. Yaël Braun Pivet, qui a organisé la minute de silence (sur proposition d’Eric Ciotti) se dit « choquée » par ces révélations. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/13/yael-braun-pivet-choquee-apres-les-revelations-de-mediapart-sur-les-propos-racistes-et-antisemites-attribues-a-quentin-deranque_6671101_3224.html. Un peu tard, non ? Elle invoque l’emprise de l’émotion : les politiques ne devraient-ils pas plutôt prendre le temps de l’analyse ?

Un peu tard aussi pour Sébastien Chenu, vice-président du RN, qui  « pourrait reconsidérer » sa position si ces propos de Deranque étaient avérés. Quelle position ? Mediacités a publié la transcription du début de son discours lors d’un meeting RN de Lille du 6 mars 2026 en soutien au candidat local aux municipales :

« Comment commencer une réunion publique comme celle de ce soir sans penser aussi à ceux qui paient le plus cher – c’est-à-dire avec leur vie – le prix de l’engagement politique ? C’est d’avoir une pensée pour Quentin. J’ai vu beaucoup de jeunes gens dans la salle qui, en étant ici ce soir, finalement s’engagent pour leurs idées. Et parce qu’il était des nôtres… »

Dans la suite immédiate, Chenu poursuit l’hommage en évoquant l’engagement militant :

« Ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées, pour défendre nos idées, ou plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays. »

Et il insiste sur la dimension communautaire ou militante de cet engagement, avec la formule qui a été particulièrement commentée :

« Il était des nôtres, il était de notre tribu. »

Merci, Sébastien Chenu de nous donner ainsi l’accès aux non-dits derrière le visage de Bardella lissé par les communicants… Le fond de la pensée apparait avec le sentiment qu’il n’y a plus de limites. Or, dans le contexte actuel, toutes les barrières de la décence politique ont sauté. L’Europe de l’après-guerre s’est construite sur le socle de l’anti-fascisme. L’historien Johann Chapoutot le rappelle : https://www.youtube.com/watch?v=q1NLMCm4WGo. C’est un peu long mais si vous êtes en voiture…

Et voilà que l’antifascisme est maintenant devenu l’ennemi public, dans les médias, avec le discours « L’extrême-gauche tue », « On meurt en France pour défendre des idées ».

5. Le suicide de la gauche et la voie libre pour le capitalisme autoritaire

La droite a clairement choisi de faire alliance avec l’extrême-droite. Fini le gaullisme. Retour à juin 39. Ciotti avait ouvert la voie en créant son parti, Sarkozy a profité de son temps en prison pour reconsidérer l’idée d’une alliance avec le RN, les autres s’y engouffrent.

Aurore Bergé retrouve les accents pétainistes en parlant d’anti-France à propos de LFI et en déclarant qu’elle est un parti « passionnément antisémite ». Prenez le temps de l’écouter, sans aucune contradiction de la part des journalistes, elle peut dérouler son discours. C’était sur BFMTV, c’est 45 secondes :

https://www.facebook.com/watch/?v=1632144671538415.

Le 22 février la même. Aurore Bergé, déclarait au micro d’Europe 1/CNews/Les Échos que « LFI c’est de l’antisémitisme, LFI c’est un parti anti-France et LFI c’est un parti qui appelle et revendique ou assume une part de violence ». Anti-France, la formule est de Charles Maurras, passionnément antisémite, condamné à la Libération à la réclusion criminelle à perpétuité pour intelligence avec l'ennemi. Elle condamne – sans preuve, en assénant - un parti pour antisémitisme en reprenant les mots d’un antisémite… Mais le sait-elle seulement ?

Et dans ce jeu de recomposition politique, la gauche dite « de gouvernement » joue peut-être le rôle le plus désastreux.

Fin février, dans un message sur X, D. de Villepin rappelle à la gauche et à ce qui est (a été ?) son camp un précédent historique qu’il ne faudrait pas oublier.

Villepin

Pourquoi ce rappel de D. de Villepin ? Parce que le Parti socialiste, survivant de justesse lors des dernières législatives grâce aux voix du peuple de gauche qui avait massivement voté LFI, a fait le choix de l'exclusion. Raphael Glucksmann et au moins une partie des Verts ont adopté la même ligne : jamais d'alliance avec les « galeux » de la France Insoumise, accusés pêle-mêle de dérives antisémites, de populisme, de complaisance avec Poutine. Cette posture a une conséquence arithmétique simple : elle rend toute perspective de gouvernement de gauche mathématiquement impossible en France. Après LFI, le reste de la "gauche" sera emporté, laminé. 

La voie est donc libre. Libre pour un capitalisme autoritaire aux accents identitaires et nationalistes — ce que certains appellent le « capitalisme de surveillance », d'autres le « fascisme soft » — de s'installer confortablement. C’est celui qu’on peut lire dans les propositions de Retailleau du 4 mars 2026 dans un entretien donné… au CRIF. Pas besoin d’une analyse de discours pour y voir les fondamentaux d’une politique de personnalisation encore accrue du pouvoir, d’exclusion, de violence (« trancher dans le dur »), de relation directe entre le Chef et le peuple – en bref, les composants du fascisme :

« Je défends un projet singulier, qui n’est porté par personne aujourd’hui, de fermeté régalienne et de sérieux budgétaire. Ce projet assume des choix radicaux. Plus de « en même temps » : l’heure n’est pas aux synthèses molles, il faut trancher dans le dur, sur tous les sujets. Construire un nouveau modèle social qui donne plus à ceux qui méritent et moins à ceux qui profitent. Bâtir une nouvelle politique de fermeté migratoire et pénale qui passe d’abord par une grande réforme constitutionnelle : sans cela, nous aurons toujours les mains liées par un droit qui ne protège plus et des cours jurisprudentielles qui nous empêchent d’expulser les clandestins ou de sanctionner fermement les mineurs violents. Le pouvoir doit reprendre le pouvoir, en s’appuyant directement sur le peuple souverain : si je suis élu, je soumettrai au référendum dès le début de mon quinquennat les grandes lois pour reconstruire le pays. »

Vincent Bolloré, dont l'empire médiatique s'étend sur CNews, Europe 1, Le JDD, i24 et une partie de l'édition française, a compris avant tout le monde que la bataille culturelle était la condition de la bataille politique. Pascal Praud et ses clones formatent l'opinion, transforment les peurs en votes, les votes en politiques. Avec lui, les brebis seront bien gardées.

Conclusion : regarder en face

Ce tableau est sombre. Il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais il n'est pas inéluctable — à condition, précisément, de le voir.

Ce que nous traversons n'est pas un simple durcissement conjoncturel. C'est une recomposition profonde : celle d'un capitalisme qui, ayant épuisé les frontières géographiques, se retourne vers l'intérieur — vers les droits sociaux à détruire, les libertés à rogner, les boucs émissaires à désigner. Et dans ce contexte international, l'inversion des valeurs n'est pas un accident de parcours ou un dommage collatéral. Elle est fonctionnelle. Elle rend possible ce qui serait autrement insupportable.

La résistance à cela, si elle doit exister, commence par refuser les inversions. Appeler fascisme ce qui ressemble au fascisme. J’ai toujours fait partie de ceux qui refusaient de qualifier de fasciste tout ce qui relevait de l’autre bord. Les mots perdent de leur sens à force d’être mal utilisés. Mais maintenant, de Trump à Retailleau en passant par Musk qui fait un salut nazi à la Maison blanche et Netanyahou, on peut en parler.

Nommer colonialisme ce qui fonctionne comme du colonialisme. Distinguer la légitime défense de la politique de conquête, assortie de la punition collective d’un peuple et de son élimination programmée. Reconnaître que le droit international ne vaut que s'il s'applique à tous — y compris aux alliés, y compris aux forts.

Orwell le savait : le premier acte de la résistance, c'est de ne pas mentir sur ce que l'on voit. Et d’appeler un chat un chat. La Guerre n’est pas la Paix.

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