L’exemple américain récent est éclairant. Donald Trump, lors de sa présidence comme dans sa campagne actuelle, a systématiquement cherché à contourner le Congrès, à gouverner par décrets, à délégitimer la justice et les médias, et à faire passer des décisions de politique étrangère ou commerciale majeures sans véritable contrôle parlementaire. Il a fixé seul et à la louche les montants des taxes douanières. Il a décidé seul de s’emparer de Maduro au Venezuela et de mettre la main sur le pétrole, il menace d’annexion ou de contrôle le Groenland — pourtant territoire autonome relevant du Royaume du Danemark, illustrant une conception profondément personnalisée du pouvoir exécutif, où la volonté du chef prétend se substituer aux procédures constitutionnelles. Cette dérive est rendue possible par l’exploitation des zones grises institutionnelles, l’usage extensif de l’exécutif fédéral et la polarisation extrême de la vie politique, qui paralyse toute opposition structurée. De cette histoire vénézuelienne, je ne dirais pas beaucoup plus. Passé la surprise et le soulagement de certains à voir tomber une figure politique très contestable, le monde a vite vu les motivations colonialistes d’une Amérique trumpienne qui ne s’embarrasse plus de fioritures pour affirmer qu’elle est le centre de l’Empire, que ses alliés sont des vassaux chez lesquels se servir et ses ennemis des territoires à conquérir puis à mettre en coupe réglée. À travers cette affaire, Trump défie la Chine, se prépare à l’affronter en la coupant de son principal fournisseur d’hydrocarbures et rappelle que sa volonté de pouvoir est sans limites. Le seul mérite de Trump, je le disais dans un blog précédent, est de jouer un rôle de révélateur et de peut-être achever de déciller celles et ceux qui croyaient encore que les USA étaient le camp du Bien contre le Mal et… notre allié !
Dans un registre différent, mais tout aussi révélateur, nombre de régimes latino-américains ont vu émerger des présidences hyper-personnalisées (Argentine), souvent justifiées par l’urgence sociale ou la lutte contre les élites traditionnelles. Le pouvoir s’y exerce par plébiscite permanent, référendums à répétition, affaiblissement du Parlement et instrumentalisation de la légitimité populaire directe. Ces trajectoires montrent que la personnalisation n’est pas l’apanage des régimes autoritaires : elle peut s’installer au cœur même de systèmes formellement démocratiques.
C’est dans ce contexte global que la situation française doit être analysée. La France ne fait pas exception ; elle offre au contraire un terrain institutionnel particulièrement favorable à cette dérive, en raison de l’architecture même de la Cinquième République et d’une culture politique ancienne valorisant la figure du chef.
1. Les fondements constitutionnels d’un pouvoir personnel
La Constitution de 1958, élaborée dans un contexte de crise profonde, a instauré un présidentialisme assumé. Charles de Gaulle concevait le président comme une figure au-dessus des partis, garant de la continuité de l’État et dépositaire d’une légitimité supérieure. L’article 5 confère au chef de l’État un rôle quasi-régalien, tandis que l’élection au suffrage universel direct, introduite en 1962, a créé un lien direct entre le président et le peuple, court-circuitant les corps intermédiaires.
Le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont achevé cette transformation. Les élections législatives, organisées dans la foulée de la présidentielle, sont devenues des élections de confirmation, réduisant le Parlement à une majorité mécanique acquise au président. Cette architecture favorise une hyper-concentration du pouvoir exécutif : nomination du Premier ministre, contrôle de l’agenda politique, possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale, recours à l’article 49.3, et influence décisive sur les institutions de contrôle.
Cette logique verticale se diffuse à l’ensemble du système politique. Les maires, les présidents de départements ou de régions incarnent souvent des figures de pouvoir personnel, concentrant compétences administratives, pouvoir symbolique et contrôle des ressources locales. Malgré les discours sur la démocratie participative, les dispositifs consultatifs restent largement formels, sans réel pouvoir décisionnel. Pour avoir participé à la fin des années 1990, en élu d’opposition, à des conseils municipaux dans mon village, je peux témoigner du mépris qui était adressé aux 3 représentants du camp non élu (40% des voix environ, mais 3 sièges de conseiller seulement et aucun poids) et de l’absence totale de pratique démocratique qui en découlait.
Le cumul des mandats, longtemps toléré, a renforcé cette personnalisation en permettant l’émergence de baronnies locales durables. Même partiellement encadrée aujourd’hui, cette culture du pouvoir personnel reste profondément ancrée dans les pratiques.
2. Le culte français de l’homme providentiel
La personnalisation du pouvoir s’enracine dans une tradition politique française marquée par l’attente récurrente d’un sauveur. De Napoléon à de Gaulle, la figure de l’homme providentiel structure l’imaginaire collectif. Les campagnes présidentielles privilégient les personnalités aux projets, les tempéraments aux programmes, les postures aux compromis.
Cette culture valorise la décision solitaire, perçue comme courageuse et efficace, au détriment de la délibération collective, jugée lente et stérile. Les partis politiques deviennent des machines au service d’un leader, plutôt que des espaces de construction programmatique.
Depuis 1958, chaque présidence a contribué à renforcer cette logique. François Mitterrand, pourtant critique du gaullisme, a pleinement endossé la posture du monarque républicain. Nicolas Sarkozy a accentué l’omniprésence présidentielle, tandis que la tentative de normalisation sous François Hollande a montré les limites d’une présidence affaiblie dans un système conçu pour la verticalité.
Avec Emmanuel Macron, cette tendance atteint son apogée. La revendication d’une présidence « jupitérienne », la centralisation extrême des décisions à l’Élysée, l’usage répété du 49.3 et la marginalisation des corps intermédiaires traduisent une volonté assumée de gouverner par le haut. Le mouvement politique qui le soutient, construit autour de sa personne, fonctionne moins comme un parti que comme un prolongement de l’exécutif.
Les mouvements sociaux, des Gilets jaunes à la contestation contre la réforme des retraites, expriment autant une colère sociale qu’un rejet de cette verticalité et de l’absence de participation réelle aux décisions.
La personnalisation excessive du pouvoir engendre une défiance croissante envers les institutions, une abstention massive et un sentiment d’impuissance citoyenne. Elle favorise une irresponsabilité politique structurelle, les décisions étant prises sans contre-pouvoir effectif, et transforme la rue en ultime espace d’expression démocratique.
Paradoxalement, ce système produit une grande instabilité : chaque élection présidentielle devient un moment de possible rupture totale, faute de culture du compromis et de continuité politique. Et la maladie démocratique s’accroit encore quand le Président de la République persiste à choisir un premier ministre non issu de la coalition qui a remporté le plus de sièges à l’Assemblée nationale.
Conclusion : que faire contre la tentation persistante du chef salvateur ?
Ce qui frappe, au terme de ce rapide survol, c’est la persistance de la quête française du héros politique. Alors même que la personnalisation du pouvoir montre ses effets délétères, une partie croissante de l’électorat semble prête à confier les rênes de l’État à une nouvelle figure providentielle. La montée en puissance, orchestrée par les médias, de Jordan Bardella en est une illustration saisissante : un homme sans expérience gouvernementale, sans passé politique structurant, porteur d’un discours attrape-tout et d’une image soigneusement travaillée, mais largement détachée de toute pratique effective du pouvoir est en position pour la plus haute fonction.
Cette fascination interroge. Elle révèle moins une adhésion rationnelle à un projet qu’un désir collectif de simplification, de verticalité et de délégation totale. Fascination des Français pour le vide… Tant que la France continuera à chercher des sauveurs plutôt qu’à renforcer ses institutions, à préférer les figures aux processus et les chefs aux collectifs, elle restera enfermée dans un cycle de personnalisation du pouvoir qui affaiblit durablement sa démocratie.
En contrepoint de cette trajectoire de personnalisation extrême, il existe pourtant des modèles démocratiques qui ont fait le choix inverse : non pas celui du chef fort, mais celui de la dilution volontaire du pouvoir. Le cas suisse est à cet égard particulièrement éclairant. Non parce qu’il serait transposable tel quel, mais parce qu’il démontre qu’une démocratie moderne peut fonctionner durablement sans incarnation personnelle du pouvoir exécutif. La Suisse ne connaît ni président au sens français du terme, ni figure centrale incarnant l’État. Le pouvoir exécutif est exercé par un Conseil fédéral collégial de sept membres, issus de partis différents, élus par le Parlement. La présidence de la Confédération, purement honorifique, est tournante et annuelle ; elle ne confère aucun pouvoir supplémentaire à celui qui l’exerce. Il n’y a ni chef de l’exécutif, ni « numéro un », ni homme providentiel. Le pouvoir n’est pas personnalisé : il est structurellement réparti.
Ce système repose sur une culture du compromis institutionnalisé. Les décisions importantes sont prises collectivement, lentement parfois, au terme de négociations entre partis, cantons et acteurs sociaux. Le conflit n’est pas dramatisé ; il est intégré comme un moment normal du processus démocratique. Le référendum, fréquent, agit comme un contre-pouvoir réel, obligeant les gouvernants à anticiper l’acceptabilité sociale des décisions plutôt qu’à les imposer verticalement. Surtout, le modèle suisse rend presque impossible l’émergence d’un leader charismatique dominant. Non par vertu morale des acteurs, mais par construction institutionnelle. Il n’y a rien à incarner seul, rien à conquérir personnellement, rien à monopoliser symboliquement. La démocratie n’y est pas pensée comme une délégation totale à un individu, mais comme un exercice collectif, continu, souvent prosaïque, parfois frustrant, mais profondément stabilisateur.
Ce contre-exemple éclaire par contraste la situation française. Là où la Suisse organise la dépersonnalisation du pouvoir, la France continue de sacraliser l’élection présidentielle comme moment fondateur de la vie démocratique. Là où le compromis est valorisé comme vertu politique, il est en France souvent perçu comme faiblesse ou renoncement. Là où l’absence de chef est une garantie démocratique, elle est vécue comme un manque.
C’est pourquoi la tentation récurrente du chef salvateur demeure si puissante. Elle explique qu’une partie de l’électorat français s’apprête à placer ses espoirs dans des figures sans expérience gouvernementale réelle, sans passé institutionnel, mais dotées d’une forte présence médiatique et d’un discours simplificateur. La trajectoire de Jordan Bardella, promu comme incarnation d’un renouveau politique malgré l’absence de pratique du pouvoir et de vision institutionnelle structurée, s’inscrit pleinement dans cette logique.
On peut aller plus loin encore en élargissant le regard au-delà des seules démocraties étatiques modernes. L’anthropologie politique, notamment à travers les travaux de Pierre Clastres, a montré que de nombreuses sociétés dites « primitives » ont précisément été organisées contre l’État, c’est-à-dire contre toute concentration durable du pouvoir. Dans ces sociétés égalitaires, le chef existe, mais il est structurellement privé de coercition : il ne commande pas, il parle ; il ne décide pas, il persuade ; il ne possède pas le pouvoir, il en est redevable. Son autorité repose sur sa générosité, sa capacité à redistribuer, à maintenir la paix, à incarner la parole collective — jamais sur la contrainte. Le chef doit au groupe, et non l’inverse.
Bien sûr, ces sociétés ne sont ni transposables ni idéalisables dans des États complexes de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Mais leur philosophie politique demeure profondément instructive. Elles rappellent que la personnalisation du pouvoir n’est ni naturelle ni universelle, et que l’obsession occidentale pour le chef fort relève d’un choix historique et culturel, non d’une nécessité anthropologique. Là où nos institutions modernes tendent à produire des dirigeants qui s’autonomisent progressivement du corps social, ces sociétés avaient compris qu’un pouvoir qui cesse d’être continuellement redevable devient immédiatement dangereux. À ce titre, la question démocratique contemporaine pourrait être reformulée ainsi : comment réinventer, dans des sociétés complexes, des institutions où ceux qui gouvernent restent fondamentalement débiteurs du collectif, et non des figures investies d’un droit à décider pour lui ? Si vous ne connaissez pas Pierre Clastres, anthropologue, lisez La société contre l'Etat, 1974 (Ed. de Minuit). C’est l’ouvrage central où il développe précisément l’idée que certaines sociétés (amérendiennes) organisent délibérément leurs institutions pour empêcher l’émergence d’un pouvoir coercitif et d’un chef dominant.
La question n’est donc pas seulement celle des personnes, mais celle du désir politique collectif. Tant que la France cherchera des héros plutôt que des institutions robustes, des chefs plutôt que des processus, des figures plutôt que des équilibres, elle restera enfermée dans un cycle de personnalisation qui fragilise sa démocratie. Le véritable courage démocratique ne consiste peut-être pas à choisir le bon chef, mais à accepter de se passer de chef tout court. Cela passe peut-être par une réforme constitutionnelle. Un seul parti, à gauche, la propose, les autres continuent à s’accommodent d’une pratique démocratique qui s’éloigne chaque jour un peu plus de « l’idéal démocratique » pour nous rapprocher d’exercices autoritaristes et toujours plus personnels du pouvoir. Sombres perspectives…