Le paradoxe de la proximité : quand la classe politique ressemble trop au peuple

Le 18/12/2025 1

Article du 18 décembre 2025

Je commence ici une série d'articles sur les maux de la démocratie (française seulement ?). Je ne sais trop combien je vais en faire, mais bien 4 ou 5... On va y parler conception du pouvoir, rôle des médias, démocratie et inégalités. 

Je commence par un examen critique du discours sur la rupture entre le peuple et les élites. Le discours dominant sur la crise démocratique française s'articule depuis des décennies autour d'un diagnostic apparemment évident : de Gaulle affirmait en 1963 que "l'esprit d'abandon des élites françaises, est un mal qui menace cycliquement de détruire la France". Cette rhétorique de la rupture entre le peuple et les élites structure l'essentiel des analyses politiques contemporaines. Pourtant, un retournement spectaculaire s'est opéré sous nos yeux depuis une trentaine d'années : à mon avis ce n'est pas tant la distance qui pose problème que la proximité excessive. La crise de la démocratie française ne viendrait-elle pas, paradoxalement, du fait que nos dirigeants nous ressemblent trop ?

La thèse de la rupture : un diagnostic commode mais incomplet

La France a toujours cultivé une fascination pour la figure de l'élite distante. De la monarchie aux grands hommes de la République, la légitimité du pouvoir s'est longtemps fondée sur une forme de transcendance. De Gaulle incarnait l'homme providentiel forgé dans l'épreuve de la guerre, porteur d'une stature historique que nul ne songeait à contester. Jacques Chaban-Delmas, résistant décoré, maire de Bordeaux pendant près d'un demi-siècle, imposait le respect par son parcours et son autorité naturelle. Mitterrand, le "sphinx", avait à la fois un passé de résistant et un dossier du côté de Vichy et d'une formation intellectuelle à la droite de la droite... Ces hommes possédaient ce qu'on pourrait appeler un "habitus du pouvoir" : une aisance dans l'exercice de l'autorité, une culture politique nourrie par l'expérience, une distance conférant une forme de majesté républicaine.

L'échec de la méritocratie, la constitution d'une partie de la bourgeoisie en oligarchie et la professionnalisation du personnel politique renforcent encore l'écart entre ceux de la "France d'en bas" et les énarques technocrates qui dirigent. La grille de lecture suivante structure une partie du débat public : les élites seraient devenues une caste déconnectée, évoluant dans des cercles hermétiques, diplômées des mêmes grandes écoles, partageant les mêmes codes sociaux imperméables au reste de la population.

Pourtant, cette analyse occulte un phénomène majeur : le renouvellement générationnel a profondément transformé le profil des élites politiques. Les figures issues de la guerre ont laissé place à une génération formée dans les cabinets ministériels et les appareils partisans, puis à une nouvelle vague d'élus n'ayant jamais vraiment travaillé en dehors de la sphère politique. Nous sommes passés d'une aristocratie républicaine à une classe de politiciens professionnels dont le parcours se confond avec leur carrière élective.

L'émergence du politicien professionnel sans expérience du monde

Le phénomène est frappant : une part croissante des responsables politiques français n'a jamais exercé de métier en dehors de la politique : Attal, Lecornu en sont les deux meilleurs exemples, premiers ministres arrivés jeunes et sans passer par la case "activité dans la société civile". Leur curriculum vitae se résume à une succession de postes dans des cabinets politiques, d'assistanat parlementaire, de mandats électifs enchainés. Selon une étude sur la professionnalisation de la politique, 73% des députés élus en 2012 ont passé plus de la moitié de leur vie active en politique. Cette proportion ne cesse d'augmenter.

Prenons quelques exemples significatifs. À gauche comme à droite, les parcours se ressemblent : des études en sciences politiques ou en droit, un bref passage en cabinet ministériel ou comme assistant parlementaire, puis une élection locale qui ouvre la voie à des responsabilités nationales. Gabriel Attal, devenu Premier ministre à 34 ans, a commencé sa carrière comme adjoint à la mairie de Vanves avant d'enchaîner les postes ministériels, sans jamais avoir exercé de profession dans le secteur privé ou même dans la haute fonction publique. Clément Beaune, ancien ministre des Transports, a fait toute sa carrière entre les cabinets ministériels et les institutions européennes. Marlène Schiappa, secrétaire d'État puis ministre, est passée directement de l'activisme associatif aux responsabilités gouvernementales.

À droite, le phénomène est similaire. Guillaume Peltier, ancien vice-président des Républicains, a construit toute sa trajectoire dans les organisations de jeunesse politique avant de devenir député. Jordan Bardella, président du Rassemblement National, illustre parfaitement cette nouvelle génération : élu à 23 ans au conseil régional d'Île-de-France, il n'a jamais exercé d'autre activité que politique avant d'accéder à la tête de son parti à 27 ans. Si l'on faisait une comparaison avec la richesse des fromages du terroir français serait un Babybel bien emballé dans sa cire rouge puis dans son cellophane : un produit industriel, sans goût, sans saveur, sans rien mais qui est le nouveau visage électoral du capitalisme qui a besoin de changer de produit en tête de gondole pour continuer tranquillement. "Tout changer... pour que rien ne change" (Le Guépard, Giuseppe Tomaso di Lampedusa).

Cette professionnalisation précoce produit un effet pervers : ces responsables manquent cruellement d'expérience du monde réel, de la vie des entreprises, des contraintes du salariat, de la réalité des territoires en dehors de leur circonscription. Ils possèdent une connaissance fine des mécanismes institutionnels, maîtrisent les arcanes parlementaires, excellent dans les joutes médiatiques, mais ignorent souvent ce que signifie concrètement gérer une équipe, porter une responsabilité opérationnelle, rendre des comptes à un employeur ou à des actionnaires.

La perte de l'habitus du pouvoir

Ce qui distingue fondamentalement ces nouveaux élus des générations précédentes, c'est l'absence de cet habitus du pouvoir qui caractérisait les grandes figures politiques du passé. De Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac possédaient tous, à des degrés divers, une stature forgée par des expériences non politiques. Pompidou avait dirigé la banque Rothschild, Giscard était inspecteur des finances, Chirac avait servi en Algérie. Même François Hollande, souvent moqué pour son caractère "normal", avait exercé comme conseiller à la Cour des comptes avant d'entrer en politique.

Les nouvelles générations ne disposent plus de cette légitimité extra-politique. Leur seule expérience étant celle des cabinets et des campagnes électorales, ils manquent de cette assise qui confère naturellement l'autorité. D'où une tendance à la surcompensation : la verticalité exacerbée, l'autoritarisme jupitérien, le mépris affiché pour les corps intermédiaires traduisent souvent une insécurité profonde. N'ayant jamais vraiment dirigé, ils adoptent les postures caricaturales du chef sans en posséder la substance.

Cette absence de culture politique approfondie se manifeste également dans la pauvreté du discours. Là où un Mitterrand citait Lamartine et mobilisait l'histoire longue dans ses références, où un Chirac pouvait discourir des heures sur les arts premiers ou la politique agricole commune, les nouvelles générations alignent les éléments de langage formatés en communication politique. La pensée complexe laisse place aux formules choc calibrées pour les réseaux sociaux. La profondeur historique s'efface devant l'immédiateté médiatique. Lancien ministre Frédéric Lefèebvre, à la question "Quel est votre livre préféré ?" avait répondu "Zadig et Voltaire"... On imagine la bibliothèque idéale des hommes  (et femmes !) politiques comme ça : Naf-Naf de Zola, Au bonheur d’Etam du même Zola , Ainsi parlait Zara de Nietsche,  et Pour Pimkie sonne le glas d’Hemingway. 

Trop proches : l'illusion de la ressemblance

Le paradoxe vertigineux de la situation actuelle tient en ceci : ces élus nous ressemblent. Ils ne viennent pas d'un autre monde, n'ont pas fréquenté les salons dorés de la haute bourgeoisie, ne sont pas passés par les corps les plus prestigieux de l'État. Beaucoup sont issus de la classe moyenne, ont grandi en banlieue, ont connu des parcours scolaires relativement ordinaires avant de se spécialiser en politique. Ils parlent comme nous, s'habillent comme nous, fréquentent les mêmes lieux.

Cette proximité sociologique aurait dû créer une empathie, une compréhension mutuelle. Elle produit au contraire un malaise profond. Car si ces responsables nous ressemblent par leur origine, ils se révèlent dépourvus des qualités qu'on attendrait de dirigeants : la compétence technique, la vision stratégique, et surtout l'intégrité morale et le sens du bien commun. Ils incarnent une forme de médiocrité démocratique, au sens où ils représentent fidèlement les limites et les petitesses de la condition ordinaire sans apporter la transcendance qu'on espère du politique. Ils sont mêlés avec une fréquence croissante à des affaires judiciaires, abus de biens sociaux, détournements et crient à la "République des juges"... même s'ils n'en font pas tous un livre. 

Le vertige de la traversée du miroir

La peopolisation de la vie politique a achevé cette évolution. En voulant se montrer "proches" et "authentiques", les responsables politiques ont franchi le miroir séparant la sphère publique de l'intime. Les réseaux sociaux, les interviews lifestyle, les révélations sur leur vie privée devaient créer de la proximité. Ils ont surtout révélé la trivialité de leurs préoccupations et l'indigence de leur monde intérieur.

Pire encore : cette transparence forcée a mis au jour les comportements les moins reluisants de la classe politique. Les scandales financiers se multiplient, révélant non pas la corruption sophistiquée d'oligarques calculateurs, mais les petites combines et les arrangements mesquins de personnes ordinaires devenues élues. Ce ne sont pas des Talleyrand manipulant les cours d'Europe, mais des opportunistes ordinaires profitant de leur position.

Une avalanche de scandales révélant la médiocrité

Les gouvernements Macron offrent une illustration saisissante de ce phénomène. Depuis 2017, 26 ministres ou proches collaborateurs d'Emmanuel Macron sont impliqués dans des affaires politico-financières, avec 22 condamnations, 10 mises en examen et 12 enquêtes en cours. Cette accumulation sidérante révèle non pas l'existence d'un système mafieux organisé, mais une multitude de dérives individuelles : notes de frais exorbitantes, emplois fictifs, favoritisme, conflits d'intérêts, harcèlement.

François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez démissionnent dès juin 2017 dans l'affaire des assistants parlementaires du MoDem. Richard Ferrand quitte le gouvernement après des révélations sur un conflit d'intérêts concernant les Mutuelles de Bretagne. Éric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, est mis en examen pour prise illégale d'intérêts. Olivier Dussopt est condamné pour favoritisme. Gérald Darmanin fait l'objet de multiples plaintes. La liste s'allonge indéfiniment, dessinant le portrait d'un personnel politique ordinaire multipliant les arrangements avec les règles.

Le cas d'Anne Hidalgo est particulièrement révélateur. Entre 2020 et 2024, la maire de Paris a dépensé 210 000 euros en notes de frais, incluant des robes Dior et des manteaux Burberry. Son voyage à Tahiti en 2023, officiellement pour les Jeux olympiques mais prolongé par des vacances privées, a coûté environ 90 000 euros aux contribuables parisiens. Ce ne sont pas les dépenses somptuaires d'une aristocrate habituée au luxe, mais les dérives d'une élue ordinaire découvrant les privilèges de sa fonction et en abusant avec une gourmandise embarrassante.

Rachida Dati incarne également ce paradoxe. Mise en examen pour corruption passive et trafic d'influence, elle aurait touché 900 000 euros de Renault-Nissan alors qu'elle était députée européenne, dans des conditions qui interrogent sur la réalité des prestations effectuées. Nommée ministre de la Culture en janvier 2024 malgré sa mise en examen, elle illustre l'abandon de toute exigence d'exemplarité. Emmanuel Macron, qui avait promis en 2017 qu'un ministre mis en examen devrait démissionner, maintient désormais ses collaborateurs en poste quelles que soient les procédures judiciaires les visant.

Cette accumulation de petites et grandes affaires ne dessine pas le tableau d'une corruption systémique orchestrée, mais celui d'une classe politique composée de personnes ordinaires cédant aux tentations ordinaires du pouvoir : l'abus de biens sociaux, le détournement mineur de fonds publics, les arrangements entre amis, les passe-droits mesquins. La banalité du mal bureaucratique remplace la grande corruption des élites d'autrefois.

Le double sentiment de trahison

Cette situation produit un double sentiment de trahison dans l'opinion. D'une part, les citoyens constatent que ces élus qui leur ressemblent se comportent finalement comme une caste dès qu'ils accèdent au pouvoir, multipliant les privilèges et les abus. Les notes de frais extravagantes, les voyages somptuaires, les emplois familiaux, les rémunérations opaques révèlent que la proximité sociale n'empêche nullement la constitution d'une aristocratie de fait vivant aux crochets de la collectivité.

D'autre part, le manque flagrant de compétence et de vision de ces responsables politiques déçoit les attentes légitimes. N'étant pas issus d'une élite cultivée et expérimentée, ils ne compensent pas cette absence par des qualités particulières de gestion, de leadership ou d'intelligence stratégique. Ils accumulent les erreurs de jugement, les revirements tactiques, les approximations techniques qui trahissent leur inexpérience du monde réel.

Le sentiment qui domine devient alors celui d'être gouverné par ses voisins de palier, avec leurs qualités mais surtout leurs défauts, sans la distance protectrice qui permettait autrefois d'idéaliser minimalement le pouvoir. La familiarité engendre le mépris, d'autant plus que ces élus ordinaires adoptent, une fois en fonction, les postures et les privilèges de l'ancienne aristocratie sans en posséder les vertus.

L'effondrement du sens du bien commun

Ce qui manque le plus cruellement à cette génération politique, c'est le sens du bien commun. Formés dans les appareils partisans, socialisés dans les logiques de communication et de conquête du pouvoir, ces responsables n'ont souvent intégré qu'une conception instrumentale de la politique : un moyen de faire carrière, d'accéder à la notoriété, de bénéficier de revenus confortables et de privilèges statutaires.

L'idée même de servir, de se mettre au service d'un projet collectif transcendant les intérêts individuels, semble s'être perdue. Les anciennes élites, même lorsqu'elles défendaient les intérêts de leur classe, possédaient au moins une vision de l'intérêt général, fût-elle biaisée. Les nouvelles générations semblent dépourvues de cette référence, naviguant à vue entre opportunités médiatiques et calculs électoraux à court terme.

Cette absence de boussole morale explique la facilité avec laquelle tant de responsables basculent dans les petits arrangements et les compromissions. N'ayant jamais vraiment intégré l'éthique du service public, n'ayant pas été formés dans une culture de la responsabilité et de l'exemplarité, ils traitent leur mandat comme n'importe quel autre emploi, avec ses avantages et ses à-côtés qu'on maximise sans états d'âme (la députée LREM Coralie Dubost et ses achats de lingerie sur ses frais parlementaires, l'ancienne Ministre Patricia Mirallès et ses dépenses informatiques pour sa fille, le déménagement de son fils...).

Le piège de la proximité

La crise démocratique française se révèle ainsi sous un jour nouveau. Ce n'est pas tant l'éloignement des élites qui pose problème que leur proximité excessive avec le reste de la population. En voulant "démocratiser" l'accès aux fonctions politiques, en favorisant l'émergence de profils "ordinaires" contre les grandes dynasties et les parcours aristocratiques, le système a produit une classe dirigeante qui cumule les inconvénients de la proximité (manque de légitimité, absence d'autorité naturelle, médiocrité technique) sans les avantages de la distance (compétence reconnue, vision stratégique, exemplarité morale).

Les électeurs se retrouvent face à un paradoxe insupportable : ils sont gouvernés par des gens qui leur ressemblent trop pour susciter le respect, mais qui s'en distinguent immédiatement par leur propension à profiter du système et leur incapacité à incarner une vision collective. Cette proximité démystifiée révèle la nudité du roi : loin d'être des géants sur lesquels on peut s'appuyer, nos dirigeants apparaissent comme des Lilliputiens parvenus qui découvrent avec émerveillement et gourmandise les privilèges du pouvoir.

Conclusion : la nostalgie de l'excellence

Face à ce constat, une question vertigineuse émerge : la démocratie ne nécessite-t-elle pas, paradoxalement, une certaine forme d'élitisme ? Non pas l'élitisme de caste fondé sur la naissance ou la fortune, mais un élitisme de l'excellence, du mérite véritable, de la compétence reconnue et de l'intégrité morale. Les pères fondateurs de la République française avaient compris cette nécessité : il fallait que les représentants du peuple soient issus du peuple tout en s'élevant au-dessus de lui par leurs qualités personnelles et leur dévouement au bien commun.

La professionnalisation précoce de la politique, la disparition des parcours diversifiés, l'abandon de toute exigence d'exemplarité ont produit une classe dirigeante médiocre qui illustre douloureusement les limites de la proximité. Peut-être faudrait-il réapprendre à valoriser la distance, non pas celle de la caste qui se reproduit elle-même, mais celle de l'excellence qui impose naturellement le respect. Car en définitive, ce que les citoyens attendent de leurs élus n'est pas qu'ils leur ressemblent, mais qu'ils les dépassent, qu'ils incarnent ce qu'eux-mêmes pourraient devenir de meilleur. On en est très loin avec le personnel politique actuel et les parcours façon Sébastien Delogu (LFI) dont les hauteurs de vue ne sont pas vertigineuses... La crise démocratique française est peut-être bien, au fond, une crise de l'aspiration collective à l'excellence.

Commentaires

  • Alain JOSEPH

    1 Alain JOSEPH Le 18/12/2025

    Merci pour cette magistrale démonstration de l'incurie de nos dirigeants. Ils leur manque effectivement la classe des anciens. Cyrano ânonne: Ne pas monter bien haut peut-être mais tout seul. L'intelligence n' appartient plus à chaque personnage avec son charme, son aura, ce quelque chose qui fait qu'il sort du lot et que malgré ses travers il transcende ses discours et ses actes; la force tranquille en quelque sorte telle que je la ressens chez un Philippe de Villiers par exemple. L'intelligence est diluée dans des attitudes, des gestes, des discours semblables tels les zombis du metro devant leur téléphone portable. C'est l'abomination de la désolation. On a l'impression que le volant qu'ils tiennent va se détacher d'une minute à l'autre et on a envie de les voir disparaître dans un tsunami salvateur ou dans la trappe d'Ubu. Ne plus les écouter, éviter la surdité.
    Voilà les vœux que je formule pour 2026 à la population française et soyons fou, mondiale.

Ajouter un commentaire

Anti-spam