Deux illustrations de cette mécanique sont disponibles, notamment la première autour d’une Peur vitale : la guerre. Il y a des annonces officielles qui frappent l’opinion bien plus fort que d’autres. Non pas parce qu’elles reposent sur des faits avérés, mais parce qu’elles mobilisent l’imaginaire collectif, souvent par le biais de la peur. Depuis quelques semaines, deux exemples très différents se sont imposés dans le débat public français : d’un côté, l’annonce du ministère de la Santé préparant les hôpitaux à accueillir jusqu’à 50 000 soldats blessés et parlant de « guerre à haute intensité », rien que ça ! De l’autre, la menace brandie par François Bayrou et Emmanuel Macron selon laquelle un vote de défiance au Parlement placerait immédiatement la France « dans le viseur des marchés financiers ». Avec ce second thème, on est moins dans ce que j’appelle Gouverner par la Peur et plus dans les fonctionnements habituels du « Moi ou le chaos ». Il n’empêche : deux contextes distincts, deux registres de discours — mais un même mécanisme : gouverner en créant un climat anxiogène.
Petite revue rapide des détails.
1. Des hôpitaux prêts pour 50 000 soldats blessés ?
En plein mois d’août, l’information tombe : une circulaire du ministère de la Santé, datée du 18 juillet, demande aux agences régionales de santé d’anticiper un afflux massif de blessés militaires, entre 10 000 et 50 000 soldats d’ici mars 2026. Relayée par l’AFP, puis par Ouest-France, La Dépêche, L’Express et d’autres quotidiens nationaux, la nouvelle circule vite, sans que personne ne puisse l’ignorer.
Voici la version Ouest France, article du 28 août 2025.
D’après le journal satirique, les autorités anticipent l’arrivée dans les hôpitaux français de 10 000 à 50 000 soldats blessés sur une période allant de 10 à 180 jours. Dans cette perspective, les professionnels de santé sont appelés à intégrer le Service de santé des Armées, quel que soit leur secteur d’exercice. « Dans le contexte international que nous connaissons, il est nécessaire d’anticiper les modalités du soutien sanitaire en situation de conflit de haute intensité », explique le ministère de la Santé dans le document.
Ce dernier insiste sur l’importance de sensibiliser les soignants aux réalités d’un contexte de guerre, comme les « contraintes d’un temps de guerre marqué par la raréfaction des ressources, l’augmentation des besoins et la survenue d’éventuelles rétroactions sur notre territoire », ainsi qu’à la prise en charge des « troubles post-traumatiques et à la filière de médecine physique et de réadaptation », sont également évoquées.
Difficile de trouver message plus anxiogène : on ne parle pas d’une poignée de blessés, mais d’un chiffre qui évoque un conflit majeur sur le sol européen, avec des dizaines de milliers de victimes à soigner. Immédiatement, l’opinion imagine le pire : une guerre généralisée, une mobilisation française, un scénario de chaos sanitaire.
Précisons, pour être juste, que dans ce scenario, les blessés ne seraient pas tous français !
Il n’empêche. Une question cruciale demeure : sur quoi repose cette anticipation ?
À ce jour, aucun élément factuel ne laisse penser que l’armée française devrait être engagée dans une guerre à si grande échelle. Pas de mobilisation générale, pas d’escalade militaire imminente contre la Russie. L’annonce est donc un pur scénario hypothétique, construit à partir de modèles prospectifs — qui deviennent, une fois publiés dans la presse, des quasi-certitudes aux yeux du public. La Ministre Catherine Vautrin, interrogée cette semaine sur RMC, a affirmé que cette démarche "fait partie de l’anticipation, comme les stocks stratégiques, comme les épidémies".
"Souvenez-vous", au moment du Covid-19 "il n’y avait pas de mots assez durs sur l’impréparation du pays. Il est tout à fait normal que le pays anticipe les crises, les conséquences de ce qui se passe. Cela fait partie de la responsabilité des administrations centrales, et heureusement",
a-t-elle ajouté.
Dans ce positionnement du Pouvoir, réside le cœur du problème : on peut tout à fait comprendre pour un État la nécessité de prévoir, de se préparer. C’est même son devoir et on peut le lui accorder. Mais ce qui est problématique, en la matière, c’est l’écart entre le Réel et le Narratif qui en découle, celui de la guerre imminente, à nos portes. Le Discours nous semble, en l’espèce, tenir lieu de réel. Dans quel scenario « réaliste », allons-nous avoir d’ici 7 mois 50000 blessés de guerre ? La suite avec L’Express, cette fois, https://www.lexpress.fr/politique/la-guerre-en-europe-un-scenario-envisage-par-le-ministere-de-la-sante-56XJYTIEY5FZ7FHZUZZEY4UMNE/?cmp_redirect=true :
Selon l’instruction du ministère de la Santé, les agences régionales santé se doivent notamment de prévoir des lieux susceptibles d’accueillir les centres médicaux de transit, et établir un "premier dimensionnement en moyens humains et matériels". Seront privilégiées des localisations "à proximité d’une emprise routière, ferroviaire, aérienne ou maritime existante(s), en mesure d’absorber les flux générés", indique-t-elle.
Une fois que le Pouvoir a donné le ton, la machine médiatique s’en empare, entre souci (devoir !) d’informer et besoin d’audience, machine à clics sur internet. L’Express, CNews, BFMTV, RTL, Midi Libre, La Provence, etc. La caisse de résonnance du Pouvoir se met en branle et contribue à la fabrication du sentiment de Peur, sans aucun fondement factuel. Ou alors c’est « qu’on nous cache des choses, on ne nous dit pas tout, mais Eux savent » : de quoi alimenter tous les complotismes, encore une fois.
Ce qui était un exercice bureaucratique interne devient, une fois relayé, une machine à produire de l’angoisse collective. Dans un second article publié quelques heures à peine après le premier, Ouest France renchérit https://www.ouest-france.fr/sante/hopital/les-hopitaux-francais-se-preparent-a-la-guerre-320dc8de-8434-11f0-a5da-03d084eefd68
Infrastructures d’eau, de transport, d’énergie ou de santé, « de plus en plus, la Russie s’en prendra à nous […] c’est une forme d’état d’alerte permanent
», a observé jeudi le ministre des Armées Sébastien Lecornu devant le Medef.
Et cela pose la question du rôle du gouvernement : informer, préparer, ou… entretenir la peur pour mieux souder la population autour d’un horizon de menace ? Pour rappel, le livret "tous résilients" doit être distribué à l’automne par le gouvernement et une "sous-partie" sera consacrée à la guerre. Ce dernier vise à "mieux préparer la France, ses entreprises et ses citoyens à ces chocs, à tenir dans la durée, collectivement et en profondeur face aux crises".
« Tous résilients » : voilà qui a de furieux accents de mobilisation générale !
2. Macron et Bayrou : la France sous la coupe des marchés financiers ?
Dans un autre registre, plus politique, la séquence de la motion de défiance parlementaire a vu François Bayrou (et, derrière lui, Emmanuel Macron) manier une autre figure de la peur. Leur argument : si le gouvernement tombait, les marchés financiers sanctionneraient immédiatement la France, la plaçant dans une spirale de méfiance et de crise économique.
Ce discours, très classique, a longtemps servi de bouclier à de nombreux gouvernements européens : les marchés deviennent l’ennemi invisible, omniprésent, qui menace de frapper au moindre faux pas politique. Le 25 août, en conférence de presse, F. Bayrou évoque le « danger immédiat » du surendettement, affirmant qu’il faut le combattre « sinon nous n’avons pas d’avenir ». Et comme si cela ne suffisait pas :
Si vous ne voyez pas les risques, alors nous sommes dans l’impase »
Formule cinglante qui installe l'idée que seule la stabilité gouvernementale pourra éviter le chaos.
Les marchés ont d'ailleurs réagi sur-le-champ : le CAC40 a plongé de 1,5 %, les taux obligataires ont grimpé — une panique financière instrumentalisée pour dissuader les parlementaires de renverser le gouvernement.
Mais, comme le montre l’analyse de Romaric Godin dans Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/260825/bayrou-et-macron-tentent-de-relancer-le-chantage-aux-marches-financiers?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9784536393, ce raisonnement ne tient pas vraiment :
- Les marchés n’agissent pas mécaniquement en fonction d’un vote parlementaire.
- Les mécanismes européens de soutien financier rendent ce scénario très peu probable.
- Les taux d’intérêt, déjà élevés, n’évoluent pas uniquement selon des critères politiques nationaux mais surtout selon des tendances macroéconomiques mondiales.
Romaric Godin montre que, en posant la confiance sur la question générale de la situation financière de la France plus que sur les mesures correctives, François Bayrou, avec l’accord d’Emmanuel Macron (il a beaucoup insisté sur ce point), place précisément le débat dans les termes dans lesquels les marchés veulent qu’il soit posé. Pour les marchés, la seule boussole consiste à savoir s’il existe un consensus politique capable de prioriser le remboursement de leurs dettes. Contrairement à ce que l’on croit, ce point est, pour eux, plus décisif que le niveau de la dette ou la notation des agences, qui ont l’habitude d’arriver toujours après la bataille. Pour lui, c’est d’ailleurs pour cette raison que le Japon peut avoir une dette gigantesque et que le taux français à dix ans de ce 26 août est, à 3,5 %, plus élevé de 5 points de base (0,05 point de pourcentage) que celui de la Grèce. Alors même que la dette grecque représente près de 40 points de PIB de plus que la dette française. Alors même que l’écart de taux à dix ans avec l’Allemagne a reculé à la mi-août 2025 à son plus bas niveau depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 et que la France n’a pas de difficulté à trouver des investisseurs pour se refinancer.
Autrement dit, ce dont parle F. Bayrou est moins une réalité financière qu’un outil de discipline politique : agiter le spectre des marchés permet de délégitimer une motion de défiance et de disqualifier ses promoteurs comme des irresponsables. Elisabeth Borne joue du même registre en invoquand les spectres de la Banque mondiale et du FMI qui risquent de mettre la main sur la France https://www.lefigaro.fr/conjoncture/remettre-son-destin-entre-les-mains-du-fmi-et-de-la-banque-mondiale-quand-elisabeth-borne-voit-la-france-en-pays-pauvre-20250827. «Soit on redresse les finances publiques, soit on remet son destin dans les mains du FMI et de la Banque mondiale». (entretien au Parisien, du 27 août). Même le Figaro (!) opère un rappel à la réalité et dément la ministre :
"Le Fonds monétaire international intervient auprès d’États exclus du financement sur les marchés, avec une monnaie faible et des déficits extérieurs insoutenables. Si la situation française est certes préoccupante, Paris emprunte dans une monnaie solide, l’euro, à des taux qui peuvent paraître hauts (environ 3,5% à 10 ans) comparativement à d’autres pays de la zone euro mais bien en deçà d’autres qui ont une dette beaucoup plus risquée. Les taux à dix ans de la Turquie étaient supérieurs à 25 % début 2025.
En tant que grande économie dont la signature est encore crédible sur les marchés, la France ne semble pas près d’être la cible d’un programme du FMI. Historiquement, les pays placés sous sa tutelle (Grèce, Argentine, Turquie...) l’ont été car ils étaient incapables d’honorer leur dette. À titre d’exemple, Athènes empruntait, juste avant la crise, à plus de 30 %, avec un déficit budgétaire de 15 % du PIB. Le budget français 2025 présente un objectif de réduction à 5,4 % du PIB."
L'écart entre le Discours et le Réel est un des marqueurs les plus forts de l'instrumentatlisation de la Peur en politique.
Conclusion : le prix d’un gouvernement par la peur
Dans les deux cas — l’hypothèse de dizaines de milliers de blessés militaires et la menace des marchés financiers —, on retrouve une mécanique identique :
- Un discours d’autorité, émanant d’une source officielle (ministère, exécutif).
- Une caisse de résonance médiatique, qui diffuse l’alerte et l’inscrit dans le paysage public.
- Une absence de faits concrets immédiats, mais un potentiel anxiogène maximal.
Ce n’est pas nouveau mais ce qui est frappant ici, c’est l’écart entre la gravité des scénarios évoqués et la faiblesse de leur assise factuelle.
On pourrait défendre ces annonces comme de simples exercices de responsabilité : mieux vaut prévenir que guérir, mieux vaut anticiper que subir. Mais il y a une différence entre préparer en interne et diffuser massivement des scénarios catastrophes qui façonnent l’opinion publique.
Dans le cas des hôpitaux comme dans celui des marchés, on voit comment la peur sert un double objectif : mobiliser l’appareil d’État d’un côté, verrouiller le jeu politique de l’autre.
Le risque, bien sûr, est celui d’une démocratie étouffée par l’angoisse : quand les citoyens vivent dans l’attente du pire, il devient plus difficile de débattre sereinement, de contester les choix du gouvernement, ou même de penser des alternatives. Gouverner par la peur, c’est aussi gouverner contre la confiance — et donc, à long terme, contre la démocratie elle-même.