La stratégie de l'incendie du Reichstag ?

Le 19/02/2026 0

 

Lyon, 12 février 2026. Une mort violente, un deuil réel, et une machine politique qui s'emballe. Mais pour aller où ? Retour aux années 30 ?

 

1. Le prétexte : une conférence légale devient un guet-apens

Tout commence par un acte parfaitement ordinaire et légal : une eurodéputée, Rima Hassan (LFI), est invitée par des étudiants à tenir une conférence à l'Institut d'études politiques de Lyon. Rien d'illégal. Rien d'extraordinaire. Une élue qui parle à des étudiants dans une école.

C'est alors que le collectif Némésis décide d'organiser un "happening" devant les locaux. Némésis se présente comme un mouvement féministe, mais ses liens avec l'extrême droite identitaire sont documentés depuis des années. Voici une belle mise en scène de ce groupe dont on voit mal pourquoi, en tant que collectif féministe, il vient empêcher une femme de parler !

Nemesis

L’image, diffusée par une Facebook Europe 1 (Pascal Praud et vous), fleure bon le pétainisme, avec le petit béret emblématique, au milieu. On a le droit d’aimer et de regrette ce bon vieux temps des rafles et des milices. On a le droit d’être inquiet en voyant ces idéologies non seulement réhabilitées mais maintenant promues.

Alors nos sept militantes féministes déploient une banderole — "Islamos-gauchistes, hors de nos facs" — et entonnent des slogans contre Rima Hassan. Jusque-là, on est dans la liberté de manifester.

Mais Némésis a aussi prévu autre chose : le groupe avait prévu un service d'ordre officieux, constitué de proches ou de membres de leur entourage, prêts à intervenir. Selon Le Progrès, une quinzaine de militants de l'extrême droite lyonnaise, armés de gants coqués, casques de moto, béquilles ou gazeuses, sont présents à proximité. Quentin Deranque, 23 ans, en faisait partie.

Ce n'est pas une manifestation. C'est une mobilisation armée autour d'un événement civil légal.

De l'autre côté de la rue, des étudiants antifascistes répondent au chant de Némésis par "Siamo tutti antifascisti". La tension monte. Des violences éclatent à distance du lieu de la conférence. Un affrontement éclate entre le groupe de militants d'extrême droite et un groupe d'antifascistes à l'angle du boulevard Yves-Farge et de l'avenue Victor-Lagrange. Quentin Deranque est battu très violemment. Il se relève. Les sapeurs-pompiers ne sont appelés qu'une heure et demie après les événements. Il mourra deux jours plus tard.

Le récit du procureur, circonstancié, est là.

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C'est une mort tragique. La justice fera son travail. Mais ce qui suit, dans les heures et les jours qui viennent, n'a plus rien à voir avec la justice.

2. La fabrique du martyr : cinq jours de récit fabriqué

Dès le soir du 12 février, avant même que quiconque sache exactement ce qui s'est passé, la machine se met en route. L'extrême droite lance une campagne contre "l'extrême gauche", très rapidement relayée par les médias du milliardaire Vincent Bolloré. La porte-parole de Némésis, Alice Cordier, se retrouve sur CNews pour désigner des coupables.

Qui est Quentin Deranque ? Sa famille le décrit comme un "fervent catholique" et un pacifiste. Mais les faits sont là : en 2025, il cofonde le groupuscule néofasciste Allobroges Bourgoin basé en Isère et participe au groupe nationaliste-révolutionnaire lyonnais Audace, issu du Bastion social. Mediapart le qualifie de "néofasciste". La Croix d'"ultradroite". Ces qualifications ne diminuent en rien la tragédie humaine de sa mort. Elles en définissent le contexte politique.

Pourtant, dans la quasi-totalité des médias dominants, Quentin Deranque devient simplement un "militant identitaire", un "étudiant catholique", presque un passant innocent. Le Canard Enchaîné publie une vidéo de l'affrontement violent entre les deux groupes, montrant que les deux camps "étaient venus préparés à se battre". Cette réalité contredit frontalement la mise en scène de la victimisation relayée au plus haut niveau. Pire encore : on découvre que TF1 disposait d’éléments permettant de comprendre la nature réelle des faits, et a sciemment choisi de ne diffuser que les images les plus trompeuses. Mais pendant cinq jours, cette version complexe est étouffée au profit d'un récit à sens unique.

Le résultat est saisissant : un hémicycle entier debout pour saluer la mémoire d'un militant issu de la mouvance identitaire. Une minute de silence est demandée à l'Assemblée nationale — à l'initiative d'un député de l'UDR, le parti d'Éric Ciotti rallié au RN — et tous les groupes s'y associent, y compris LFI, qui ne peut tergiverser sans se voir accusée d'insensibilité. L'extrême droite ne pouvait rêver meilleur scénario. Glaçant.

3. La stratégie de l'incendie du Reichstag : LFI désignée coupable

Le 27 février 1933, l'incendie du Reichstag permet à Hitler de signer, dès le lendemain, un décret d'exception suspendant les libertés civiles. Le Parti communiste allemand est accusé sans preuves, dissous, ses élus arrêtés. Ce qui aurait pu rester un fait divers criminel devient l'acte fondateur d'un régime.

La séquence française n'est pas comparable dans son ampleur. Mais la mécanique rhétorique mérite d'être examinée.

Dès le lendemain de la mort de Quentin Deranque, les accusations fusent — avant que la justice n'ait dit quoi que ce soit. Le ministre de la Justice Gérald Darmanin affirme dès dimanche soir que "manifestement c'est l'ultragauche qui était à la manœuvre". À ce moment-là, le procureur de Lyon refuse encore de commenter le profil des agresseurs. Peu importe.

Laurent Wauquiez (Droite républicaine) lance : "Cette violence ne vient pas de nulle part, aujourd'hui, l'extrême gauche a du sang sur les mains", ajoutant que "l'impunité dont bénéficie La France insoumise dans la République doit cesser". Gérald Darmanin, à la tribune de l'Assemblée : "La Jeune Garde tue et la France insoumise devrait le condamner". Et d'annoncer une prochaine circulaire aux préfets pour que "tout élu qui menace, qui utilise sa fonction tribunicienne en dehors de l'hémicycle" fasse l'objet de poursuites. Marion Maréchal (eurodéputée Identité-Libertés) : "L'extrême gauche française, en particulier LFI, a du sang sur les mains". Jordan Bardella (RN) appelle à un "front commun" aux élections municipales contre LFI. François Hollande juge qu'"il ne peut pas y avoir d'alliance avec les insoumis".

La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, réclame l'exclusion du député Raphaël Arnault du groupe LFI — "au moins temporairement". Le Premier ministre Lecornu, plus mesuré en apparence, y va de sa formule : "Il est temps que vous fassiez le ménage dans vos propos, dans vos idées et surtout le ménage dans vos rangs."

LFI est accusée, en quelques heures, d'être moralement, politiquement, voire juridiquement responsable d'un mort — sans que la moindre décision de justice ait établi le moindre lien organique entre le parti et les actes reprochés. Un député insoumis l'entend clairement : "Quand Gérald Darmanin dit qu'il va poursuivre des gens pour des motifs politiques, ce que j'entends derrière ce sont des menaces de dissolution de La France insoumise."

Ce n'est pas une coïncidence. Le 2 février 2026 — dix jours avant les événements de Lyon — le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez avait classé La France insoumise à "l'extrême gauche", une première dans l'histoire républicaine française, une catégorie sans définition juridique précise mais aux implications politiques et judiciaires potentiellement considérables. Ce classement avait été "réaffirmé" par Emmanuel Macron.

La mort de Quentin Deranque tombe donc à point nommé pour valider rétrospectivement cette requalification.

4. Le confusionnisme comme arme politique

Ce qui se joue ici dépasse le cas Deranque. C'est un recyclage systématique de ce que la politique française a produit de pire dans les décennies récentes.

Le militant mort et ses camarades sont appelés "identitaires" — jamais néo-nazis, jamais fascistes, même quand les filiations avec le Bastion social, l'Action française ou les groupuscules hyperviolents lyonnais sont documentées. À Castres, des affiches amalgamant le mouvement insoumis et la mort de Deranque sont posées par le groupuscule Patria Albiges — dont trois membres avaient été condamnés en appel pour "provocation publique à la haine" en décembre 2025. Les mêmes s'érigent en défenseurs des valeurs de la République.

Des groupes qui viennent perturber armés une conférence légale dans une université deviennent des "défenseurs de la liberté d'expression". Des groupes qui critiquent la politique du gouvernement israélien deviennent des antisémites en puissance — tandis que des mouvances de tradition antisémite avérée se retrouvent, par un tour de passe-passe commode, du côté d'Israël, au nom d'une islamophobie assumée.

Mathilde Panot, à la tribune, rappelle les "douze personnes tuées par l'extrême droite depuis 2022". Silence de mort dans l'hémicycle. Ces victimes-là n'ont pas eu droit à leur minute de silence. Elles n'avaient pas les bons agresseurs.

Ce confusionnisme n'est pas spontané. Il est produit, organisé, diffusé. Il a un objectif : disqualifier toute alternance politique à gauche, diaboliser ce qui est critiques de la politique antisociale actuelle, rendre respectable — "républicain" même — un Rassemblement national que l'on s'emploie à intégrer au champ politique normal, tout en rejetant LFI hors du périmètre démocratique.

Je vous renvoie à la lecture de mon article https://informations-covid.e-monsite.com/blog/l-extreme-centre-et-les-extremismes-comment-evacuer-du-debat-les-partis-porteurs-de-questions-sociales.html. La mécanique de l’exclusion y est décrite.

Demain, Wauquiez, Darmanin et Nuñez demanderont la dissolution de LFI. Certains de ceux qui réclament aujourd'hui un "cordon sanitaire républicain autour de LFI" siègent à l'Assemblée grâce aux voix de ses électeurs. Ils ne s'en émeuvent pas.

5. La leçon

Quentin Deranque n'aurait pas dû mourir. La violence politique est un désastre, d'où qu'elle vienne. La justice devra établir les responsabilités pénales, et elle le fera.

Mais la leçon politique, elle, est déjà lisible. Un fait divers — aussi dramatique soit-il — devient le carburant d'une opération de déstabilisation soigneusement conduite, dont le but n'est pas la vérité ni la justice, mais l'élimination d'un adversaire politique encombrant. Le militant d'extrême droite ne sera pas mort pour rien : sa mort aura servi à ce pour quoi ses groupes de référence avaient toujours œuvré — affaiblir la gauche, criminaliser la contestation, normaliser l'extrême droite.

C'est cela, l'incendie du Reichstag. Pas forcément un complot ourdi dans l'ombre. Parfois juste une opportunité saisie par des gens qui savaient exactement quoi en faire. La politique du pire.

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