Israël et le Liban : pas de cessez-le-feu ? Retour aux origines.

Le 08/04/2026 0

Article du 8 avril 2026

 

Commencerait-on à respirer ? Un cessez-le-feu fera-t-il le printemps ? Israël ne semble pas de cet avis. 

Ces derniers jours ont été riches en déclarations grotesques, telles que définies dans mon précédent article. On a vu Trump, ivre de son pouvoir, déclarer sur son réseau au nom proprement incroyable de « Truth Social »,

« Vous vous souvenez quand j’ai donné 10 jours à l’Iran pour CONCLURE UN ACCORD ou ROUVRIR LE DETROIT D’ORMUZ. Le temps presse 48 heures avant de déchaîner les enfers sur eux. Gloire à DIEU ! »

Puis quelques jours plus tard :

« Mardi, en Iran, ce sera la Journée des centrales électriques et la Journée des ponts, le tout en un seul jour. Ça va être du jamais vu ! Ouvrez ce putain de détroit, bande de fous furieux, ou vous irez en enfer ! Vous verrez ! Louange à Allah ».

Je renonce à commenter ces déclarations littéralement inouïes, dont le grotesque est souligné par l’usage des capitales d’imprimerie.

L’actualité du jour est en effet bien plus importante, celle d’un jour de trêve qui a vu Israël redoubler de violence contre des civils, des infrastructures. Pourquoi ? « Israël a le droit de se défendre… » : on entend encore cela sur nos antennes qui se passionnent à raconter par le détail le récit du sauvetage d’un pilote américain mais qui ne prennent pas le temps de nous expliquer pourquoi Israël bombarde son voisin !

Alors regardons de plus près.

Ce mercredi 8 avril 2026, les États-Unis et l'Iran ont conclu un cessez-le-feu de deux semaines. Accord arraché à la dernière heure, une heure avant l'expiration de l'ultimatum de Donald Trump qui menaçait de « détruire la République islamique ». Téhéran et Washington ont mis fin aux hostilités en échange d'une réouverture du détroit d'Ormuz, par où transite en temps normal un cinquième de la production pétrolière mondiale.

Le premier ministre pakistanais, médiateur du processus, avait annoncé que cet accord s'appliquait « partout, y compris au Liban ». Il s'est trompé, ou on lui a menti. Le bureau du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a précisé que l'accord « n'inclut pas le Liban ». Trump lui-même a confirmé la chose à une journaliste de PBS sans sourciller : « En raison du Hezbollah, le Liban n'est pas inclus dans l'accord. C'est un accrochage séparé. »

Et le même jour, au moment précis où la trêve entrait en vigueur avec l'Iran, Israël lançait au Liban sa « plus grande frappe coordonnée » depuis le début du conflit, le 2 mars, frappant une centaine d'objectifs à travers le pays. Les frappes israéliennes sur le Liban ont fait au moins 112 morts et 837 blessés dans la seule journée du 8 avril, selon le ministère de la Santé libanais. Une frappe de drone a visé à l'aube une voiture stationnée devant deux cafés sur la corniche maritime de Saïda, alors que les lieux étaient bondés de clients et de déplacés venus du sud.

La question est simple : pourquoi ? Pourquoi Israël s'acharne-t-il sur le Liban au moment précis où la région retient son souffle ? Pour comprendre, il faut remonter aux origines.

1. La racine du mal : une question palestinienne qui déborde de ses frontières

En 1936 déjà, les Anglais avaient organisé la partition de la Palestine, sous mandat britannique. Un mouvement de révolte arabe s’était déclenché contre l’immigration juive croissante (on était avant la Shoah) et contre la politique britannique perçue comme favorable au projet sioniste. Face à cette crise et pour apaiser les esprits, les Britanniques avaient mis en place la commission Peel (1936–1937). Mais celle-ci proposa, en 1937, rien de moins qu’un plan de partition de la Palestine (c’était la première proposition officielle en ce sens), avec un État juif, un État arabe, et une zone sous contrôle britannique. Ceci est le thème du très beau film sorti il y a quelques mois : Palestine 1936. Allez-y s’il passe encore, sinon louez-le sur une plateforme de diffusion !

Après la guerre mondiale, l’ONU adopte en novembre 1947 le plan de partage de la Palestine (c’est la fameuse résolution 181 dont on parle souvent), accepté par les dirigeants sionistes mais rejeté par les dirigeants arabes. S’ouvre une phase de guerre civile. Le projet anglais, devenu international, aboutit à la création d'Israël en 1948.  Les forces juives organisées (d’abord la Haganah, principale organisation terroriste de la population juive entre 1920 et 1948 puis noyau de l’armée israélienne Tsahal) mènent des opérations militaires contre des Palestiniens désorganisés : fuites, expulsions et destructions de villages. C’est la Nakba (la « catastrophe » en arabe) qui entraîne l'exode forcé de centaines de milliers de Palestiniens chassés de leurs maisons, de leurs terres. Beaucoup se réfugient dans les pays voisins, et notamment au Liban. Israël contrôle progressivement davantage de territoires, développant une politique de colonisation dans les territoires occupés. Une résistance s'organise via l'OLP : l'Organisation de libération de la Palestine, à la fois bras armé de la résistance palestinienne et force politique. Un peu à la manière de ce qu’a été l’IRA en Irlande.

En Jordanie voisine, en septembre 1970, l’armée du roi Hussein combat les Palestiniens de l’OLP, installés sur son territoire après 1948 et renforcées après 1967. Ces groupes, devenus très autonomes, multipliaient actions armées et détournements d’avions, ce qui menaçait directement la souveraineté jordanienne. Le pouvoir décide alors de reprendre le contrôle par la force : les combats, particulièrement intenses à Amman, font plusieurs milliers de morts parmi les combattants et les civils palestiniens. À l’issue de cette répression, les fedayin palestiniens sont progressivement expulsés de Jordanie vers le Liban, où ils reconstituent leurs bases. L’épisode est resté dans les mémoires en tant que Septembre noir.

Pourquoi l'OLP s'est-elle installée massivement au Liban, surtout dans le Sud ? Simple ! Le Liban est le seul pays voisin d'Israël où l'État est suffisamment faible pour ne pas réprimer cette présence. La guerre civile libanaise, qui déchire le pays à partir de 1975, aggrave encore cette fragmentation : les milices prolifèrent, l'armée ne contrôle plus rien au sud, et le Liban devient donc (sans l'avoir voulu) le terrain de déportation du conflit israélo-palestinien.

2. 1978 et 1982 : Israël occupe le Liban, bien avant l’existence du Hezbollah

En 1978, en réponse à des attaques palestiniennes venues du Sud-Liban, parce que les Palestiniens n’ont pas renoncé à leur terre perdue, Israël lance l'opération Litani : invasion du Sud-Liban, bombardements d'infrastructures, déplacement massif de civils. L’Histoire ne fait que se répéter, en fait. Aujourd’hui Netanyahou dit vouloir aller jusqu’à la rivière Litani ! C'est alors l'une des premières grandes interventions israéliennes sur le sol libanais, et le Hezbollah n'existe pas encore, mais les Palestiniens en exil qui ne supportent pas le sort qui leur est fait, oui.

En 1982, Israël va bien plus loin avec la guerre du Liban lancée par Ariel Sharon, alors ministre de la Défense. Les objectifs sont doubles : détruire l'OLP et reconfigurer le Liban politiquement (on remarquera au passage que c’est toujours le même refrain : détruire l’ennemi dans ce qu’il peut avoir de politiquement organisé. Hier l’OLP, ensuite le Hamas (qu’Israël a financé pour contrer le parti laïque Fatah de Yasser Arafat et pouvoir ensuite ne pas reconnaître le résultat des élections ayant donné ce parti vainqueur !) et le donc le Hezbollah. Je referme la parenthèse). L'armée israélienne avance jusqu'à Beyrouth, la capitale. L'OLP est assiégée, puis contrainte à l'exil vers la Tunisie.

C'est dans ce contexte que naît le Hezbollah, au début des années 1980, avec le soutien de l'Iran, qui a fait sa révolution deux ans avant. Ce parti n'est donc pas la cause de la présence militaire israélienne au Liban : il en est au contraire une des nombreuses conséquences.

3. Les massacres de Sabra et Chatila : l’horreur fondatrice

L'invasion de 1982 laisse dans l'histoire libanaise une empreinte indélébile dans la mémoire palestinienne. Les 16, 17 et 18 septembre 1982, dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth-Ouest (alors sous occupation israélienne) des milices chrétiennes phalangistes massacrent entre 800 et 3 500 réfugiés palestiniens désarmés : femmes, enfants, vieillards.

Le ministre israélien de la Défense Ariel Sharon n'ignorait pas le désir de vengeance des milices chrétiennes dont le chef Bechir Gemayel venait d'être tué dans un attentat vraisemblablement commandité par Hafez el-Assad via un chef libanais maronite. C'était le 14 septembre 1982. Le lendemain. Sharon envahit Beyrouth et  autorise (voire encourage selon les interprétations) les milices phalangistes à entrer dans les camps palestiniens. L'armée israélienne éclaire les camps la nuit avec des fusées éclairantes, facilitant le carnage. La commission internationale indépendante dirigée par l'avocat irlandais Seán MacBride, cofondateur d'Amnesty International, conclut qu'Israël qui était la puissance occupante, a participé à la planification et à la préparation des massacres, a joué un rôle de facilitateur, et est juridiquement responsable du massacre du fait de sa position d'occupant. Le rapport est ici, mais c’est en anglais : https://www.palestine-studies.org/sites/default/files/attachments/jps-articles/2536156.pdf

Même la commission Kahane, créée par le gouvernement israélien lui-même, conclut à la responsabilité directe des milices phalangistes et à la responsabilité indirecte d'Israël, dont celle d'Ariel Sharon, pour n'avoir pas pris « des mesures appropriées » susceptibles d'éviter le massacre. Sharon fut contraint de démissionner, mais il sera élu Premier ministre en 2001. Le 16 décembre 1982, l'Assemblée générale des Nations unies vote une résolution qualifiant les événements de « massacre à grande échelle » et « acte de génocide » par 123 voix pour, zéro contre.

Un chercheur de Columbia, Seth Anziska, a depuis établi, à partir d'archives de la commission Kahane, que des phalangistes avaient déclaré aux responsables israéliens que « Sabra deviendrait un zoo et Chatila un parking »,  et qu'Ariel Sharon avait expressément évoqué la nécessité d'« anéantir la partie sud de Beyrouth ». https://www.france-palestine.org/Le-massacre-evitable-de-Sabra-et

Extrait des documents publiés par Seth Anziska :

« Mais la réunion-clé du lendemain, le 17, se déroulera comme si personne n’en avait connaissance. L’ambassadeur Draper y réitère l’exigence américaine que Tsahal montre des signes, même symboliques, de retrait de Beyrouth : " Israël ne devrait pas donner l’impression d’occuper une capitale arabe. (...) "

Sharon : " Qui va s’occuper de ces 2 000 terroristes ? C’est aussi votre intérêt. Qui va les attraper ? Bon, - dans les camps de - Fakhani, Sabra, Chatila, à notre avis, ils sont, disons 1 000, peut-être 500. On sait qu’ils y sont, bien équipés, armés et tout. Et vous voudriez qu’on se retire ? "... Draper insiste ; les Israéliens demandent à se consulter entre eux. A leur retour, ils acceptent le principe d’un retrait de Beyrouth, mais une fois passé Roch Hachana, le nouvel an juif, soit 48 heures plus tard.

Draper, pressé de conclure : " Le plan sera mis en oeuvre sous 48 heures, telle est la politique. "

Sharon  : " Bon, alors, Fakhani, Sabra, Chatila, Bourj el-Barajneh... "

Il nomme les lieux où entre-temps devra se mener la traque aux " terroristes ".

Draper : " Des gens hostiles diront que Tsahal reste à Beyrouth pour permettre aux Libanais de tuer les Palestiniens dans les camps. "

Sharon : " Alors on va les tuer, nous. Il n’en restera aucun. Vous ne sauverez pas (...) ces groupes du terrorisme international. "

Draper : " Nous ne sommes intéressés à sauver aucun de ces gens. "

Sharon : " Si vous ne voulez pas que les Libanais les tuent, nous les tuerons. "

L’ambassadeur Draper réitère alors la " position de - son - gouvernement : on veut que vous partiez. Laissez faire les Libanais ". Le retrait israélien débutera trois jours plus tard. »

4. Le Hezbollah après Sabra et Chatila

C’est après ces massacres de Sabra et Chatila de 1982 que le Hezbollah émerge véritablement au Liban dans un contexte de radicalisation de la scène chiite et d’intervention israélienne. Il reçoit le soutien décisif de l’Iran révolutionnaire, s’inscrivant bien dans la stratégie régionale de ce pays qui cherche à étendre son influence au Levant en s’appuyant sur des mouvements alliés. Le Hezbollah devient ainsi un relais majeur de cette politique.

Au Liban, le Hezbollah s’impose progressivement comme un acteur politico-militaire central. Il combine une branche armée, qui mène des actions contre la présence israélienne et ses alliés dans le Sud-Liban, et une branche politique, intégrée au système institutionnel libanais à partir des années 1990 (participation aux élections, présence au Parlement et au gouvernement). Son implantation est particulièrement forte dans les régions chiites, notamment au Sud-Liban, où il développe aussi un réseau social (éducation, santé, aide) qui renforce sa légitimité locale. Il joue un rôle clé dans la guérilla qui conduit au retrait israélien et maintient depuis lors une présence militaire importante dans cette zone frontalière d’Israël, tout en se présentant comme une force de « résistance ». Cette présence est au cœur des tensions régionales, notamment lors de la nouvelle guerre, celle de 2006.

On peut la regretter, comme un facteur de troubles dans un pays bien affaibli. Mais on ne peut pas faire comme si le Hezbollah naissait seulement d’un projet théocratique, celui d’une projection de l’Iran. Ce serait nier l’Histoire.

5. Ce qu'Israël fait au Liban en 2026

Revenons au présent qui n'est que la suite d'une série de violations du Liban par Israël pour assurer sa "sécurité". Ainsi, le 26 novembre 2024, Israël bombarde délibérément un immeuble résidentiel à Beyrouth tuant les deux parents de l'artiste franco-libanais Ali Cherri ainsi que leur employée. La FIDH et l'artiste  viennent de saisis la justice française le 2 avril 2026. L'organisation Forensic Architecture a établi le caractère délibéré de l'attaque. https://www.fidh.org/fr/regions/maghreb-moyen-orient/liban/bombardement-israelien-a-beyrouth-questions-reponses-sur-la-plainte?utm_source=chatgpt.com

La même histoire continue. Le bilan des victimes de l'invasion et des frappes israéliennes au Liban s'élève à 1 345 morts et plus de 4 000 blessés en un mois seulement depuis le déclenchement de la guerre le 2 mars 2026 (selon le Ministère libanais de la Santé) : https://www.lorientlejour.com/article/1502026/en-un-mois-la-guerre-israelienne-au-liban-a-fait-1-345-morts-et-plus-de-4-000-blesses-.html?utm_source=chatgpt.co. Plus d'un million de personnes ont été déplacées, dont 350 000 enfants.

Les cibles ne sont pas que militaires. Le 14 mars, l'armée israélienne a bombardé le centre de santé primaire de Bourj Al-Qalaouiyé, tuant douze médecins, ambulanciers et infirmiers. Le prêtre Pierre Raï, curé de la paroisse de Qlayaa, a été tué par des tirs israéliens le 9 mars. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré le 12 mars que le Liban allait payer « un prix de plus en plus élevé » pour son retard à désarmer le Hezbollah, évoquant des « pertes territoriales et des dommages à ses infrastructures ». La déclaration est rapportée le 13 mars par L’Orient-Le Jour : https://www.lorientlejour.com/article/1498944/desarmement-du-hezbollah-katz-menace-le-liban-de-pertes-territoriales-netanyahu-demande-une-liste-de-cibles-civiles-.html?utm_source=chatgpt.com

L'armée israélienne a par ailleurs progressé en territoire libanais sur trois axes, entre cinq et neuf kilomètres, pour y établir une « ligne de défense avancée » : un euphémisme pour désigner ce que certains journaux israéliens comme Haaretz qualifient plus franchement d'occupation. Netanyahou a déclaré vouloir contrôler le Sud-Liban jusqu’au Litani.

6. La même logique qu'à Gaza

Le président libanais Joseph Aoun l'a dit lui-même, le 5 avril dernier, dans un discours plein d'amertume :

« Il est vrai qu'Israël veut peut-être faire au Sud-Liban comme à Gaza, mais il est de notre devoir de ne pas laisser reproduire ce qui s'est passé là-bas. Quand on parlait de négociations, certains se demandaient ce que la diplomatie pouvait nous apporter. Je leur réponds : qu'avons-nous gagné à vos guerres ? »

Gaza. Le mot est lâché par le président du Liban lui-même. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Depuis le 7 octobre 2023, Israël mène à Gaza une guerre d'une brutalité sans précédent dans l'histoire récente du Proche-Orient. En Cisjordanie, des colons armés, couverts par l'armée, mènent des pogroms contre des villages palestiniens, brûlent des maisons, tuent des civils dans un silence occidental à peine troublé. La politique de colonisation, jamais interrompue depuis 1967, s'est accélérée depuis le 7 octobre. Et voici que la même logique se déploie au Liban : destruction des infrastructures, déplacement massif de population, avancée des troupes, occupation progressive d'une zone-tampon.

« Finir le travail », dit-on dans le langage militaire américain et israélien. Mais de quel travail parle-t-on ? S'il s'agit de détruire le Hezbollah, le travail ne sera jamais fini, parce que le Hezbollah est une organisation politique autant que militaire, enracinée dans une population. S'il s'agit de vider le sud du Liban de sa population chiite pour y établir une zone contrôlée par Israël, comme le suggèrent les ordres d'évacuation couvrant des dizaines de kilomètres au nord de la frontière, alors le travail n'a de fin possible que dans l'impensable.

7. Le piège tendu à l'Iran et la vieille inversion des valeurs ?

Il y a aussi, peut-être, un deuxième niveau de lecture, plus froid, plus cynique. En continuant à bombarder le Liban au moment précis où le cessez-le-feu Iran-États-Unis entre en vigueur, Israël joue un jeu dangereux mais cohérent : pousser l'Iran à rompre la trêve pour venir en aide aux populations chiites du Liban et aux combattants du Hezbollah massacrés.

Une source proche des Gardiens de la révolution a d'ailleurs prévenu : si les États-Unis n'arrivent pas à « contrôler leur chien enragé dans la région », l'Iran pourra « exceptionnellement les aider en utilisant la force ». Si l'Iran réagit, il sera désigné comme celui qui a rompu la paix. L'agresseur deviendra la victime, et la victime (le Liban bombardé) disparaîtra du récit.

Cette inversion des valeurs, hélas, a une longue histoire. Elle a fonctionné à chaque étape du conflit.  Israël bombardait le Liban. Le Hezbollah tirait des roquettes en représailles ? Israël bombardait le Liban. Chaque fois qu’un immeuble ou un hôtel est bombardé au Liban, Israël affirme que des membres du Hezbollah s’y cachaient. Qui va aller vérifier ? Et qui étaient les voisins, sous les décombres ?

Conclusion : Israël, seule démocratie du Moyen-Orient ? Défenseur de nos valeurs ? Vraiment ?

On entend souvent que la critique d'Israël est une forme d'antisémitisme déguisé. C’est le fond de la loi Yadan qui pourrait être votée par le Parlement français le 16 avril, avec le concours des macronistes, de toute la droite et du RN ! Hollande et Valls la soutiennent, mais pas Olivier Faure. Une pétition contre cette loi a recueilli en quelques jours plus de 600 000 signatures, sur le site de l’Assemblée nationale : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5158

Il n’est pas trop tard pour faire pression sur nos élus, ils y sont sensibles, les législatives ne sont pas si loin. Il est temps de leur rappeler que les démocraties ne légifèrent pas pour dire qui est résistant et qui est terroriste, où est le camp du Bien et où sont les forces du Mal !

Le narratif d’après le 7 octobre déclarait que l'État hébreu était la seule démocratie du Moyen-Orient et qu'il avait le droit de se défendre. Ces affirmations méritent d'être examinées à froid.

En juillet 2018, la Knesset a adopté la loi fondamentale sur « l'État-nation du peuple juif », qui dispose que le droit à l'autodétermination est « réservé uniquement au peuple juif », qui dégrade l'arabe — langue de 20 % des citoyens — au rang de simple statut spécial, et qui consacre le développement de « localités juives » comme « valeur nationale ». Le vice-président de la Knesset lui-même, Ahmed Tibi, a qualifié ce texte de fondement d'une « théocratie » instituant « deux systèmes séparés ». Des ministres fondamentalistes au programme clairement annexionniste siègent au gouvernement. Ben Gvir porte une corde de pendu à la boutonnière. Les colons qui agressent désormais chaque jour des villageois en Cisjordanie, qui brûlent leurs oliviers et détruisent leurs maisons sont tancés par quelques déclarations mais protégés par Tsahal et ils jouissent d’une totale impunité. Est-ce la marque de fabrique d’une démocratie ? Ou celle d’un pouvoir tout aussi théocratique – « Dieu nous a donné une Terre, notre devoir est de la posséder » – que les forces qu’elle prétend combattre en les qualifiant de « fous de Dieu » ?

La « défense » d'Israël au Liban, vue depuis les ruines de quartiers de Beyrouth, de la corniche bombardée de Saïda ou bien de Tyr, ressemble bien à une politique de colonisation, déployée sur un nouveau territoire, avec les mêmes méthodes qu'à Gaza : destruction totale, déplacement forcé de populations, occupation progressive. Ce n'est pas de la défense. C'est de l'expansion.

Et si ce projet va jusqu'à son terme (annexion d'un « couloir de sécurité » au Sud-Liban, à l'instar de ce qui se fait en Cisjordanie), il impliquera la destruction d'un pays qui n'est pas palestinien, peuplé en partie de chrétiens arabes dont les racines remontent aux premiers siècles du christianisme.

Il impliquera aussi la continuation infinie d'une logique qui, pour être menée à terme, ne peut se terminer qu'en catastrophe, pour les Palestiniens, pour les Libanais, et à terme pour Israël lui-même, qui perdrait dans cette entreprise quelque chose qu'aucune armée ne peut reconquérir : son âme.

Ajouter un commentaire

Anti-spam