La guerre en Iran entre peut-être dans cette grille de lecture, pour sauver le soldat « pétrodollar ». De quoi s’agit-il au juste ? C’est quoi, cette lecture ? Mettre la main sur le pétrole ne suffit pas ? peut-être pas. Peut-être faut-il aussi, en plus, sauvegarder l’outil majeur de la puissance américaine : le dollar, dont une grande partie de la force vient de ce qu’il est en partie du pétrodollar. J’ai entendu parler de cela quand j’étais petit, j’avais… 10 ans ! Il n’est jamais trop tard pour comprendre. Comme j’étais ces derniers jours… au Qatar, j’en ai profité pour lire, les après-midis. D’autant qu’il y a une actualité qui a pu vous échapper : les Emirats arabes unis sont sortis de l’OPEP (https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-decryptage-eco/pourquoi-les-emirats-arabes-unis-se-retirent-de-l-opep_7940156.html) : lisez l’article pour avoir l’info si vous l’avez raté, mais il n’explique pas grand-chose des raisons ! Alors, on va regarder de plus près…
1. Le pétrole, le dollar et la naissance d’un système mondial
Depuis plusieurs mois, les tensions autour de l’Iran sont généralement analysées à travers des grilles de lecture militaires, nucléaires ou géopolitiques classiques. On évoque le programme nucléaire iranien, la sécurité d’Israël, les milices régionales, le détroit d’Ormuz ou encore les rivalités entre Washington, Moscou et Pékin. Pourtant, derrière ces dimensions visibles, un autre enjeu apparaît parfois dans les analyses économiques et stratégiques : celui du pétrodollar (https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/12/la-guerre-au-moyen-orient-ebranle-le-systeme-des-petrodollars-qui-lie-l-arabie-saoudite-aux-etats-unis_6688216_3234.html : article pas en entier, mais ce n’est pas grave, on va compléter).
Cette idée est parfois utilisée de manière excessive ou simplificatrice, pour expliquer presque toutes les interventions américaines au Moyen-Orient par la seule défense du dollar. C’est réducteur, parce que les guerres sont toujours multifactorielles, avec des enjeux énergétiques, militaires, idéologiques, régionaux et sécuritaires. Et de grosses histoires d’egos surdimensionnés aussi, et peut-être politiques des pouvoirs qui ont besoin de rester au pouvoir pour ne pas aller en prison, B. Netanyahou, par exemple. Mais il serait tout aussi erroné d’écarter totalement la dimension monétaire. Pourquoi ? Parce que le lien entre pétrole et puissance américaine constitue l’un des fondements les plus importants de l’ordre mondial construit après les années 1970.
Le système du pétrodollar naît officiellement en 1974, dans un contexte de crise profonde, après que le premier choc pétrolier a bouleversé l’économie mondiale. Les pays arabes producteurs de pétrole ont alors, presque du jour au lendemain, une puissance financière immense, tandis que les États-Unis, fragilisés par la guerre du Vietnam et la fin de la convertibilité du dollar en or décidée par Nixon en 1971, cherchent à stabiliser leur monnaie et leur position internationale. Pourquoi ? Parce que si le dollar n’est plus convertible en or, acheter des dollars n’est plus un placement sûr. La monnaie s’affaiblit. Et avec elle la puissance américaine est menacée.
C’est dans ce contexte qu’Henry Kissinger négocie un accord stratégique avec le pays central du Golfe : l’Arabie saoudite. L’arrangement est simple dans son principe mais immense dans ses conséquences. Riyad accepte de vendre son pétrole exclusivement en dollars et ensuite de recycler une partie importante de ses revenus dans les marchés financiers américains, notamment dans les bons du Trésor. En échange, Washington garantit la sécurité militaire du royaume saoudien. Très rapidement, l’ensemble des membres de l’OPEP s’inscrit dans cette logique.
Ce système simple produit un effet considérable. Comme le pétrole est indispensable au fonctionnement des économies industrielles, tous les pays du monde ont besoin de dollars pour acheter leur énergie. Que sont-ils obligés de faire ? D’accumuler des réserves en monnaie américaine : pour acheter du pétrole. La demande de dollars monte ! Les pays exportateurs, eux, accumulent d’immenses excédents en dollars, qu’ils réinvestissent ensuite dans les banques, les obligations, l’immobilier ou l’industrie d’armement américains. C’est ce que les économistes ont appelé le « recyclage des pétrodollars ».
Le mécanisme crée une boucle auto-entretenue. Le pétrole soutient la demande mondiale de dollars ; cette demande soutient la dette américaine ; la dette finance la puissance militaire américaine – qui peut avoir un budget annuel de plus 900 milliards de dollars par an ! Cette puissance garantit la sécurité des routes énergétiques mondiales mais aussi des régimes du Golfe, pourtant peu favorables aux droits des femmes ou à la démocratie ; et cette sécurité renforce à son tour le rôle international du dollar. La boucle est bouclée. C’est beau comme l’antique !
Pendant un demi-siècle, ce système a donc donné aux États-Unis un privilège exceptionnel : celui de pouvoir financer leurs déficits à un coût extrêmement faible. Peu d’empires dans l’histoire ont bénéficié d’un tel avantage structurel. Le reste du monde finançait indirectement la dette américaine simplement parce qu’il avait besoin de dollars pour acheter du pétrole. En 1974, la dette est de 475 milliards de dollars : 30-35% du PIB américain. Elle explose sous Reagan : 2600 dollars en 1988. Mais le système tient, grâce aux pétrodollars qui soutiennent la demande de monnaie américaine. Et aujourd’hui ? 36 000 milliards de dollars, soit plus de 120 % du PIB. Les institutions financières menacent-elles les USA ? Non, le monde entier veut du dollar. Du pétrodollar !
Le pétrole n’était donc pas seulement une matière première stratégique. Il devenait le socle d’un ordre monétaire mondial.
2. Les BRICS, la dédollarisation et la fragilisation progressive du système
Depuis une quinzaine d’années cependant, plusieurs évolutions viennent fragiliser ce bel édifice. On n’est pas encore au point de l’effondrement immédiat du dollar, qui reste très largement dominant dans les échanges mondiaux, les réserves des banques centrales et les marchés financiers. Mais elles indiquent qu’un mouvement de diversification monétaire est désormais engagé.
La Chine joue ici un rôle central. Pékin cherche depuis longtemps à réduire sa dépendance au système financier dominé par Washington, ce qui en fait l’ennemi numéro 1. La Chine développe le système CIPS (« Cross-Border Interbank Payment System ») comme alternative partielle à SWIFT (« Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication »), qui est le système mondial dominant (américain) de transfert d’argent entre banques. Le CIPS chinois permet les transactions transfrontalières en yuan, sans passer systématiquement par les circuits financiers dominés par les États-Unis. La question n’est pas seulement économique mais profondément géopolitique. Les sanctions américaines contre la Russie, l’Iran ou certaines entreprises chinoises ont renforcé chez de nombreux États l’idée que le dollar pouvait devenir une arme politique. Vladimir Poutine lui-même a déclaré que les États-Unis avaient « transformé le dollar en arme ». Cette idée, autrefois marginale, est désormais partagée bien au-delà des seuls adversaires de Washington.
Dans ce contexte, les BRICS multiplient les initiatives visant à contourner le dollar. L’Inde achète une partie du pétrole russe en roupies ou en yuan. Des plateformes comme mBridge expérimentent des règlements transfrontaliers en monnaies numériques. L’Iran développe des circuits financiers alternatifs afin de contourner les sanctions occidentales. Ces évolutions restent encore limitées à l’échelle mondiale. Le dollar est encore la principale monnaie des échanges internationaux. Mais le fait nouveau est ailleurs : des États importants cherchent explicitement à commercer hors du système dollar… dans le domaine énergétique lui-même. Et là, on touche au cœur du système de la puissance.
Le symbole le plus fort est probablement venu d’Arabie saoudite. Pendant des décennies, Riyad a constitué le pilier central du système pétrodollar : elle a été la première pierre. Or, récemment, le royaume a commencé à évoquer publiquement la possibilité de vendre une partie de son pétrole dans d’autres monnaies :
"Le terme d'interdiction n'est pas approprié, il s'agit plutôt d'une négociation pour d'éventuelles transactions libellées dans d'autres devises que le dollar", abonde auprès de l'AFP Philippe Sébille-Lopez, consultant géopolitique spécialiste des questions énergétiques. https://factuel.afp.com/doc.afp.com.34X44N4
Mais le simple fait qu’une telle hypothèse puisse être discutée constitue déjà un événement historique. Il ne faut pas surestimer cette évolution. L’économie saoudienne reste profondément liée aux États-Unis et aux marchés financiers occidentaux. Mais l’apparition de cette possibilité montre que l’ordre construit dans les années 1970 n’est plus aussi incontesté qu’auparavant.
3. L’Iran, Ormuz et la centralité stratégique du Moyen-Orient
Dans cette recomposition mondiale, l’Iran occupe une place particulière. Le pays concentre presque tous les éléments susceptibles de fragiliser l’ordre énergétique et monétaire dominé par Washington : immenses ressources énergétiques, hostilité historique envers les États-Unis, rapprochement avec la Chine et la Russie, développement de circuits commerciaux alternatifs et position géographique stratégique.
Le détroit d’Ormuz constitue ici un élément essentiel. Environ un cinquième du pétrole mondial transite par ce passage maritime extrêmement étroit. Toute perturbation dans cette zone provoque immédiatement des tensions sur les prix de l’énergie et des inquiétudes sur les marchés financiers.
Cette réalité explique pourquoi la question iranienne dépasse largement le seul dossier nucléaire. Derrière les débats officiels sur l’enrichissement de l’uranium ou la sécurité régionale, il y a aussi le contrôle des flux énergétiques mondiaux. Certaines analyses considèrent même que les tensions actuelles doivent être replacées dans une logique plus large : celle de la défense du système du pétrodollar face à l’émergence d’alternatives.
Cette lecture s’appuie sur plusieurs précédents historiques souvent évoqués dans les débats géopolitiques. En 2000, Saddam Hussein avait annoncé vouloir vendre le pétrole irakien en euros plutôt qu’en dollars. Trois ans plus tard, l’Irak était envahi par les États-Unis et son pétrole réintégrait les circuits du dollar. En Libye, Mouammar Kadhafi évoquait un projet de monnaie africaine adossée à l’or avant l’intervention occidentale de 2011.
Bon, on se calme : il faut rester prudent avec ce type d’analyses : réduire ces conflits à la seule question monétaire serait intellectuellement fragile. Les USA ont toujours de multiples enjeux, à commencer par mettre la main sur l’or noir. Mais il serait tout aussi naïf de penser que les questions monétaires n’ont jamais joué aucun rôle. Le lien entre puissance militaire et domination financière est au cœur de l’histoire des empires. Les États-Unis ne font pas exception.
Donald Trump lui-même a déclaré à plusieurs reprises que perdre le statut de monnaie de réserve mondiale serait « comme perdre une guerre » : la domination du dollar n’est pas un simple avantage économique, c’est un enjeu stratégique vital.
4. Les monarchies du Golfe entre diversification et dépendance
La récente sortie des Émirats arabes unis de l’OPEP (fin avril 2026, en pleine guerre contre l’Iran) a été interprétée par certains comme un signe supplémentaire d’effritement du système pétrodollar. La réalité est plus nuancée, mais oui, cette décision révèle des transformations profondes.
Un rappel d’abord : OPEP et pétrodollar ne sont pas la même chose. L’OPEP, c’est est un cartel pétrolier qui coordonne les niveaux de production afin d’influencer les prix. Si les prix baissent parce que la demande baisse, on s’entend pour baisser la production, on crée de la rareté, on les fait remonter ! Alors que le pétrodollar est un système monétaire et géopolitique fondé sur la facturation du pétrole en dollars et le recyclage des revenus vers les États-Unis, voir point 1.
On peut donc quitter l’OPEP sans sortir du système dollar.
Il n’empêche, la décision des Émirats dit un truc important : les monarchies du Golfe cherchent à accroître leur autonomie stratégique. Elles ne veulent plus dépendre exclusivement de Washington. Elles regardent vers la Chine, investissent dans de nouveaux circuits financiers et diversifient leurs alliances.
Cette évolution ne signifie pas du tout une rupture avec les États-Unis. Les monarchies du Golfe, profondément intégrées aux marchés occidentaux, continuent de dépendre massivement de la protection militaire américaine. Mais l’époque où l’ensemble du Golfe suivait mécaniquement la ligne stratégique de Washington semble révolue. C’est ici qu’apparaît l’un des grands paradoxes de la situation actuelle. Plus les monarchies du Golfe cherchent à diversifier leurs relations internationales, plus elles découvrent qu’elles restent dépendantes de la sécurité assurée par les États-Unis.
Dès que les tensions montent dans le détroit d’Ormuz, dès que les flux pétroliers sont menacés, les garanties militaires américaines redeviennent indispensables. Le système du pétrodollar ne repose donc pas uniquement sur une monnaie. Il repose aussi sur une architecture militaire mondiale. C’est probablement cela qui explique sa résilience. Le dollar n’est pas simplement soutenu par la puissance économique américaine ; il est aussi soutenu par la capacité des États-Unis à sécuriser les routes commerciales, les détroits stratégiques et les infrastructures énergétiques mondiales. A envoyer des porte-avions, et même à bombarder…
5. La fin d’un monopole plutôt que la fin du dollar
Nous n’assistons probablement pas à l’effondrement brutal du pétrodollar. On n’en est pas là. Les annonces spectaculaires sur « la mort imminente du dollar » reviennent régulièrement depuis des décennies sans se réaliser. Prophéties qui aimeraient être autoréalisatrices ! Non, le billet vert conserve une domination considérable dans les réserves mondiales, les marchés financiers et les échanges internationaux.
Mais quelque chose change malgré tout.
Pendant cinquante ans, les États-Unis ont bénéficié d’une position quasiment incontestée. Le pétrole, la finance, les institutions internationales, les circuits de paiement, les alliances militaires et les marchés mondiaux formaient un ensemble relativement cohérent dominé par Washington. Aujourd’hui, cet ordre devient plus fragmenté. La Chine apparaît comme un rival systémique. Les BRICS cherchent à construire des alternatives. Les monarchies du Golfe diversifient leurs alliances. L’Iran et la Russie développent des circuits parallèles. Le monde devient progressivement multipolaire.
Dans cette transition, le Moyen-Orient retrouve une centralité stratégique majeure. Derrière les guerres, les sanctions et les tensions autour de l’Iran, il y a aussi la question du futur ordre monétaire mondial.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si les États-Unis vont « perdre » le pétrodollar demain matin. Elle est plutôt de comprendre jusqu’où une puissance dominante est prête à aller pour ralentir l’émergence d’un monde où elle ne serait plus seule à organiser les règles du jeu.
Car derrière les missiles, les détroits maritimes et les crises énergétiques, il y a aussi des monnaies, une dette colossale et des systèmes financiers qu’il faut continuer à contrôler. Et c’est peut-être cela, au fond, qui donne aux tensions actuelles une portée historique dépassant largement le seul conflit iranien.
Mais ce n’est pas cela qui va nous dire quand cette guerre va s’arrêter. Trump a perdu l’illusion qu’il pouvait se défaire comme ça, d’un coup, d’un empêcheur de dominer en rond. Il pourra toujours dire qu’il a gagné – l’iran n’aura pas d’arme nucléaire de si tôt – il n’aura pas éloigné autant le spectre d’une possible fin du monopole du dollar. Alors, à suivre ?