Le même tour de passe-passe s'opère avec l'Iran. On nous dit que la tension vient du programme nucléaire, ou des Gardiens de la Révolution qui financent des milices, ou des drones iraniens en Ukraine, ou des mollahs qui pendent leurs opposants — tout cela est réel. Mais si on croit que c'est là que tout a commencé, on ne comprend rien à ce qui se passe, et on ne comprendra rien à ce qui va se passer.
La confrontation entre l'Iran d'un côté, les États-Unis et Israël de l'autre, n'est pas une guerre de valeurs. Ce n'est pas le choc des démocraties contre les théocraties — on verra pourquoi cette thèse est particulièrement hypocrite quand on regarde qui sont les alliés arabes de Washington dans la région. Ce n'est pas non plus une croisade pour libérer le peuple iranien : si la liberté du peuple iranien intéressait vraiment Washington, il n'aurait pas installé et soutenu pendant vingt-six ans la SAVAK, la police secrète du Shah qui torturait les opposants avec une efficacité que lui avaient enseignée la CIA et le Mossad.
Non. C'est une guerre d'intérêts. Ancienne, méthodique, obstinée. Une guerre pour le contrôle d'une région, de ses ressources, de ses équilibres de puissance. Et comme la guerre de Gaza n'a pas commencé le 7 octobre, cette guerre-là n'a pas commencé avec les frappes de 2024. Elle a commencé, pour faire simple, en 1953.
La thèse de cet article est simple : ce que l'on observe aujourd'hui n'est que le nouveau développement d'un antagonisme vieux de plus de soixante-dix ans. Entre-temps, l'Irak — d'abord instrument de cet antagonisme, puis victime de ses propres commanditaires — est tombé dans l'escarcelle américaine. L'Iran est resté le dernier obstacle. Et pour habiller tout ça d'une rhétorique présentable, on invoque la démocratie, la sécurité régionale, la lutte contre le terrorisme. On verra ce que valent ces arguments quand on regardera en face qui sont les véritables alliés de Washington au Moyen-Orient.
- 1953-1979 : de quoi le Shah était le nom
Pour comprendre la révolution chiite de 1979, il faut remonter à 1953. Cette année-là, la CIA et le MI6 britannique organisent le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh — démocratiquement élu, nationaliste, coupable d'avoir nationalisé le pétrole iranien que la British Petroleum (alors Anglo-Iranian Oil Company) exploitait à son profit. L'opération, baptisée AJAX côté américain et BOOT côté britannique, restaure le Shah Mohammad Reza Pahlavi dans un pouvoir absolu. Les archives de la CIA, déclassifiées en 2013, confirment sans ambiguïté le rôle américain dans ce coup d'État. C’est devenu un fait historique, pas une interprétation !
Ce que le Shah offre en échange est clair : un Iran aligné sur Washington, un accès privilégié au pétrole du Golfe, une base avancée contre l'URSS dans la guerre froide, et un marché ouvert aux armements américains. Pendant vingt-six ans, le régime impérial entretient une relation organique avec les États-Unis. La SAVAK, la redoutable police secrète du Shah formée par la CIA et le Mossad israélien, torture et assassine les opposants. L'Occident regarde ailleurs.
La révolution iranienne de 1979 n'est pas seulement un soulèvement islamiste. C'est d'abord un soulèvement national contre la dépendance, contre l'humiliation, contre une modernisation imposée de l'extérieur qui enrichit une élite liée à l'Occident pendant que la majorité de la population s'appauvrit. Khomeini récupère cette énergie et lui donne une forme islamique. Mais ce qu'il renverse, c'est moins la monarchie que le dispositif d'influence américain installé depuis 1953.
Ce que Washington perd en 1979, c'est bien davantage qu'un allié : c'est un verrou géopolitique sur le Golfe persique, ses routes pétrolières, et l'accès aux ressources d'une région entière.
2. 1980-1988 : la guerre Iran-Irak, ou l'Iran puni par procuration
Saddam Hussein envahit l'Iran en septembre 1980, quelques mois à peine après la révolution. Les prétextes invoqués — un différend territorial sur le Chatt al-Arab, la protection des Arabes du Khouzestan — sont réels mais secondaires. La logique profonde est ailleurs : Saddam voit dans une Iran révolutionnaire affaiblie et isolée une occasion historique d'affirmer la domination irakienne dans le Golfe. Washington, lui, voit quelque chose de différent : la possibilité d'utiliser l'Irak pour régler le problème iranien sans s'y salir les mains directement.
Le soutien américain à l'Irak pendant cette guerre est documenté et massif. L'administration Reagan fournit à Bagdad des renseignements satellitaires sur les positions iraniennes — y compris, selon des enquêtes ultérieures du journal Newsweek et du rapport du Sénat américain de 1994, des informations utilisées pour coordonner des frappes aux armes chimiques. La vente d'équipements à double usage, de matières premières pour les industries d'armement, et de crédits agricoles qui libèrent des ressources militaires, est organisée avec la complicité du Département d'État. Donald Rumsfeld, alors envoyé spécial de Reagan, se rend à Bagdad en décembre 1983 et serre la main de Saddam Hussein — au moment même où les rapports sur l'utilisation du gaz moutarde par l'armée irakienne commencent à circuler dans les couloirs du Département d'État.
La France, de son côté, joue un rôle de premier plan qu'elle a longtemps préféré taire. Paris est alors le principal fournisseur d'armes de l'Irak : avions Mirage F1, hélicoptères Gazelle et Super-Frelon, missiles Exocet — ces mêmes missiles qui coulent des pétroliers dans le Golfe et frappent une frégate américaine par erreur en 1987. Le contrat porte un nom : Petrole contre armements. La France importe le brut irakien, exporte les armes. Quand j’avais 15 ans, tous les soirs, au journal, on nous parlait de la guerre Iran-irak et Saddam était notre grand allié. Un laïque contre un religieux, quoi de mieux pour la France qui aime bouffer du curé ? Au total, la dette irakienne envers la France atteindra environ 5 milliards de dollars à la fin de la guerre — une somme qui empoisonnera les relations bilatérales pendant des décennies et colorera la position française lors de la guerre du Golfe de 1991.
Israël, dans ce conflit, joue une partition à part, très intéressante. Officiellement ennemi de l'Iran islamiste qui a abrogé les accords de coopération noués sous le Shah, Israël fournit pourtant secrètement des armes à Téhéran pendant une partie du conflit. La logique est celle d'un calcul stratégique froid : un Iran et un Irak qui s'épuisent mutuellement servent les intérêts israéliens. L'ennemi de mon ennemi... et vice-versa. C'est cette même logique qui expliquera l'affaire Iran-Contra en 1986. Je fais ici une parenthèse, parce que nos journalistes omettent régulièrement de nous rappeler ce grand scandale des années 1980. Ou alors, ils ne savent pas. On ne leur a pas raconté, à Sciences Po.
Voici les faits. L'administration Reagan vendait secrètement des armes à l'Iran — oui, à l'Iran des mollahs, l'Iran officiellement ennemi, l'Iran contre lequel on finançait Saddam Hussein au même moment. Ces ventes se sont faites via… Israël, qui servait d'intermédiaire et prenait sa commission au passage. L'argent récolté — plusieurs dizaines de millions de dollars — était ensuite acheminé clandestinement vers les Contras nicaraguayens, ces groupes paramilitaires qui combattaient le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Problème : le Congrès américain avait explicitement interdit, via l'amendement Boland de 1984, tout financement des Contras par le gouvernement fédéral. La Maison Blanche a donc contourné le Congrès, violé la loi, armé en secret un ennemi officiel, et utilisé Israël comme boîte aux lettres.
Quand le scandale éclate en novembre 1986, Reagan prétend ne pas être au courant. Internet à la mémoire longue. On y voit que le conseiller à la sécurité nationale, John Poindexter, et son subordonné Oliver North ont été les fusibles officiels. North a été condamné, puis acquitté en appel. Poindexter idem. Personne n’a vraiment fait de prison. Reagan a fini son mandat. Et l'affaire a été progressivement ensevelie sous la poussière de l'histoire officielle. Dans l’imaginaire politico-historique, il reste ces mots « Contra », « sandinistes », « Reagan », « Iran ». Mais tout le monde ou presque semble avoir oublié de quoi il s’agissait.
Ce que révèle Iran-Contra, c'est une vérité que les diplomates n'aiment pas formuler : dans cette région, les lignes officielles (ami, ennemi, allié, adversaire) ne valent que ce que valent les intérêts du moment. On arme Saddam contre l'Iran. On vend des armes à l'Iran contre de l'argent. Israël joue les intermédiaires en sous-main. On utilise cet argent pour financer une guerre illégale en Amérique centrale. Le tout simultanément, dans le plus grand secret, au nom de la démocratie et de la liberté. L'inversion des valeurs n'est pas une nouveauté — elle a juste un dossier bien épais.
En fait, la guerre Iran-Irak est la première guerre par procuration menée contre l'Iran depuis la révolution. Elle fait entre 500 000 et un million de morts. Elle se termine en 1988 sur un statu quo d'épuisement total. Aucun des belligérants ne gagne. Tout le monde perd — sauf ceux qui ont armé les deux camps.
3. Ce que la guerre ne règle pas — et ce qu'elle laisse intact
Le cessez-le-feu d'août 1988, accepté par Khomeini « comme un poison », ne résout rien des tensions fondamentales. L'Iran sort de huit ans de guerre avec une économie dévastée, un million de morts ou de grands blessés, et une révolution qui a durci ses traits sous la pression du conflit. Mais il sort aussi avec une conviction chevillée au corps : l'Occident est son ennemi structurel, et la survie du régime dépend de sa capacité à ne jamais redevenir vulnérable comme il l'a été dans les premières années post-révolutionnaires.
C'est cette conviction qui explique la décision (prise en réalité dès les années 1980, mais accélérée après 1988) de développer un programme nucléaire. Non pas nécessairement pour fabriquer une bombe, mais pour acquérir ce que les stratèges appellent la « capacité de seuil » : la maîtrise technique suffisante pour que toute puissance envisageant une frappe décisive sache qu'elle prend un risque existentiel. C'est la leçon que l'Iran tire de l'Irak de Saddam, qui n'avait pas cette capacité et qui a été écrasé en 1991 puis en 2003.
Pour Israël, la fin de la guerre Iran-Irak marque un tournant dans la perception de la menace. Tant que Saddam était debout, l'Irak représentait le danger numéro un : c'est lui qui avait lancé des Scuds sur Tel Aviv en 1991. Mais à mesure que l'Irak s'effondre sous les sanctions, puis disparaît comme puissance régionale après 2003, l'Iran devient le seul État de la région capable de contester l'hégémonie israélienne, d'autant qu'il finance et arme le Hezbollah libanais et les factions palestiniennes.
4. 2003 : l'Irak tombe, l'Iran s'impose
L'invasion américaine de l'Irak en 2003 est, du point de vue de la géopolitique régionale, l'une des décisions les plus lourdes de conséquences de l'après-guerre froide. Elle élimine le principal contrepoids sunnite à l'Iran dans le Golfe. Saddam Hussein mort et l'Irak en ruines, le régime des mollahs se retrouve, paradoxalement, renforcé.
En faisant tomber Saddam, Washington a détruit le seul État arabe capable de contenir militairement l'Iran — alors que c'était Washington qui l'avait armé pour remplir précisément ce rôle dans les années 1980. L'ironie est cruelle. L'Irak post-2003, gouverné par une majorité chiite longtemps opprimée par Saddam, se retrouve naturellement dans l'orbite d'influence iranienne. Les milices irakiennes pro-iraniennes qui combattent aujourd'hui dans toute la région — et qui ont tiré des roquettes sur des bases américaines — sont en partie l'enfant de cette décision.
Pour l'Iran, 2003 est une aubaine stratégique involontaire. Son principal adversaire régional a été éliminé par son principal ennemi global ! Le « croissant chiite », cet arc d'influence qui va de Téhéran à Bagdad, Damas et Beyrouth via le Hezbollah , devient une réalité géopolitique que personne n'avait vraiment anticipée. C'est ce dispositif que l'on appelle désormais « l'axe de la résistance » et que cherchent à détruire les frappes israéliennes et américaines depuis 2023.
La destruction de l'Irak par les États-Unis en 2003 a affaibli durablement, mais sans doute involontairement le monde arabe sunnite. Dans ce vide, l'Iran chiite s'est déployé.
5. Les alliés qu'on ne regarde pas : pétromonarchies, wahhabisme et terrorisme d'État
Il y a dans le discours occidental sur la menace iranienne une omission tellement énorme qu'elle en serait comique si les conséquences n'étaient pas si dramatiques. On nous explique depuis des décennies que l'Iran est LE soutien du terrorisme international, LA puissance déstabilisatrice, LE régime qu'il faut contenir, sanctionner, bombarder si nécessaire. Pendant ce temps, les véritables alliés de Washington dans la région — l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar — sont traités avec des gants de soie, accueillis à la Maison Blanche, clients en armements.
Regardons les faits. L'Arabie saoudite est une théocratie absolue, gouvernée par une famille royale qui contrôle tout : la politique, l'économie, la justice, la religion. Les femmes ont obtenu le droit de conduire en 2018 — après des décennies de lutte et d'emprisonnement des militantes qui le réclamaient. Les opposants politiques sont exécutés, torturés, ou démembrés à la scie dans des consulats étrangers — comme Jamal Khashoggi, journaliste saoudien assassiné en 2018 à Istanbul dans le consulat saoudien, par des agents directement liés au prince héritier Mohammed ben Salmane selon les services de renseignement américains eux-mêmes. Biden, qui avait promis de faire de l'Arabie saoudite un « État paria », est allé lui serrer la main quelques mois plus tard. Le pétrole a des vertus adoucissantes.
Mais la question du terrorisme est encore plus brûlante. Le wahhabisme — cette interprétation rigoriste et exportatrice de l'islam que l'Arabie saoudite finance à travers le monde depuis les années 1970 via des milliers de mosquées, de madrasas, d'associations — a fourni le terrain idéologique dont sont issus al-Qaïda, Daesh, et la plupart des mouvements djihadistes contemporains. Oussama Ben Laden était saoudien. Quinze des dix-neuf pirates de l'air du 11 septembre 2001 étaient saoudiens. Les fameuses « 28 pages » du rapport de la commission d'enquête sur le 11 septembre, classifiées pendant quinze ans et partiellement déclassifiées en 2016, évoquent des liens possibles entre le gouvernement saoudien et les auteurs des attentats. L'enquête n'est pas bouclée. Mais on attend toujours que Washington déclare l'Arabie saoudite « sponsor du terrorisme ».
Le Qatar, de son côté, joue depuis des années un jeu trouble que ses alliés occidentaux préfèrent ne pas regarder en face. Doha abrite depuis 2012 le bureau politique du Hamas — l'organisation qui a planifié et exécuté les attaques du 7 octobre 2023. Le Qatar a hébergé et financé des figures du djihad international. Al-Jazeera, financée par l'État qatari, a été pendant des années un amplificateur des Frères musulmans et de leurs ramifications régionales. Tout cela n'empêche pas le Qatar d'héberger la plus grande base aérienne américaine du Moyen-Orient — Al-Udeid, avec environ 10 000 soldats — ni d'être le partenaire incontournable de toutes les négociations régionales, y compris sur les otages de Gaza.
Pendant la guerre Iran-Irak, ces mêmes pétromonarchies du Golfe ont joué un rôle de financeurs discrets mais essentiels. L'Arabie saoudite et le Koweït ont versé des dizaines de milliards de dollars à Saddam Hussein pour soutenir sa guerre contre l'Iran chiite — une guerre qu'ils voyaient comme un rempart contre la contagion révolutionnaire iranienne et contre la montée en puissance politique des populations chiites dans leurs propres pays. Pour Riyad, Téhéran n'est pas seulement un rival géopolitique : c'est une menace idéologique et confessionnelle directe sur des régimes sunnites dont la légitimité repose en partie sur la domination religieuse.
En 1991, lors de la guerre du Golfe contre l'Irak cette fois, les pétromonarchies financent à nouveau la coalition — et permettent à Washington de déployer ses troupes sur le sol saoudien, geste qui choquera profondément Ben Laden et alimentera la rhétorique d'al-Qaïda sur la souillure des lieux saints par les croisés. Là encore, la logique est celle d'une alliance de façade : les monarchies du Golfe ont besoin du parapluie militaire américain pour survivre, Washington a besoin de leur pétrole et de leurs bases. Les questions de valeurs — démocratie, droits humains, lutte contre le terrorisme — ne rentrent pas dans l'équation.
Aujourd'hui, les Accords d'Abraham — ces normalisations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan signés en 2020 — dessinent le nouveau visage de l'alliance régionale anti-iranienne. L'Arabie saoudite s'en approche, discrètement puis franchement. L'ennemi commun, c'est l'Iran. Pas pour des raisons de valeurs partagées — une alliance entre Israël, l'Arabie saoudite et les Émirats sur le terrain des valeurs démocratiques serait franchement difficile à vendre. Mais pour des raisons de puissance, de pétrole, de domination régionale.
On combat le terrorisme iranien avec des États qui financent le wahhabisme. On défend la démocratie avec des théocraties absolues. On protège les droits humains avec des régimes qui décapitent leurs opposants. Si c'est ça, la cohérence de la politique moyen-orientale occidentale, alors il faut appeler les choses par leur nom : c'est de la realpolitik pure, habillée d'un vernis de valeurs qui ne trompe plus grand monde — sauf peut-être ceux qui veulent bien se laisser tromper.
6. De 1988 à aujourd'hui : la même guerre, phase après phase
Entre la fin de la guerre Iran-Irak et les frappes israéliennes de 2024, le fil n'est jamais vraiment rompu. Il change de forme, d'intensité, d'acteurs directs, mais la logique reste la même : empêcher l'Iran de devenir une puissance régionale autonome, dotée des capacités militaires et économiques lui permettant de défier l'ordre établi par Washington et Tel Aviv.
Les sanctions économiques, d'abord. Depuis 1979, elles n'ont pratiquement jamais cessé. Elles se sont durcies après le programme nucléaire, après le soutien au Hezbollah, après chaque crise. Le retrait américain de l'accord de Vienne en 2018, décidé par Trump contre l'avis de ses alliés européens et en violation d'un accord que l'Iran respectait selon l'AIEA, est la continuation de cette pression par étranglement économique. L'objectif n'est pas, officiellement, de provoquer un changement de régime, mais c'est l'effet recherché.
Les opérations clandestines, ensuite. L'assassinat du général Qassem Soleimani par drone américain à Bagdad en janvier 2020 est la continuation par d'autres moyens de la même guerre. Soleimani était l'architecte du dispositif militaire iranien régional, la figure qui avait construit, brique après brique, l'axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. Son élimination est un acte de guerre, commis sur le sol d'un État tiers, sans déclaration de guerre, sans mandat international. L'Iran a répondu (mollement, pour ne pas s'exposer à une escalade) puis a continué.
Les frappes israéliennes, enfin. Depuis des années, Israël conduit en Syrie et au Liban des centaines de frappes contre des positions et des convois liés à l'Iran ou au Hezbollah. L'assassinat en juillet 2024 d'Ismaïl Haniyeh à Téhéran même — dans l'enceinte d'une résidence officielle, lors d'une visite d'État — est un acte d'une audace qui témoigne de l'intensité de cette guerre souterraine. Puis l'offensive sur le Liban à l'automne 2024 : le Hezbollah décapité, ses infrastructures détruites, le sud du pays ravagé. Il y a un épisode récent qui résume à lui seul tout ce que nous disons dans cet article sur l'inversion des valeurs et la valeur réelle des garanties occidentales. Le cessez-le-feu au Liban, conclu en novembre 2024 sous égide américaine et française, prévoyait le retrait progressif des forces israéliennes du sud du pays et l'arrêt des frappes. Les États-Unis et la France s'en portaient garants. Solennellement. Officiellement.
Israël n'a pratiquement pas cessé de violer cet accord depuis le premier jour. Frappes aériennes continues sur le sud-Liban et sur la banlieue de Beyrouth, maintien de positions militaires dans des villages libanais bien au-delà des délais prévus, tirs sur des civils qui tentaient de rentrer chez eux dans les zones soi-disant libérées. Le gouvernement libanais a protesté, documenté, comptabilisé chaque violation. L'armée de l'ONU présente sur place (la FINUL) a enregistré des incidents répétés, certains la mettant directement en danger.
Les garants ? Silence. Washington a exprimé quelques « préoccupations ». Paris a fait de même. Personne n'a rien fait. Aucune sanction, aucune pression réelle, aucune conséquence. L'accord existe sur le papier. Sa garantie existe dans les discours. Sur le terrain, Israël fait ce qu'il veut, et les puissances qui ont apposé leur signature continuent de livrer des armes et de voter des résolutions d'appui à l'ONU.
C'est cela, concrètement, la valeur d'une garantie occidentale quand les intérêts géopolitiques pointent dans l'autre direction. Pas grand-chose. Le droit international, comme dirait Luc Ferry, c'est formidable — entre nations respectables.
Ce qui se passe aujourd'hui n'est donc pas une guerre nouvelle. C'est le même conflit, entré dans une phase d'intensification ouverte, après des décennies de guerre par procuration, de sanctions, d'opérations secrètes et d'assassinats ciblés.
7. La thèse : une guerre de soixante-dix ans pour reprendre ce que 1979 avait arraché
La cohérence de cette histoire sur quarante-cinq ans dessine une thèse d'ensemble. En 1979, la révolution iranienne a arraché à l'Occident — et spécifiquement aux États-Unis et à Israël — un verrou stratégique majeur. Ce verrou assurait trois choses : l'accès sécurisé aux ressources pétrolières du Golfe, le contrôle d'une position militaire avancée face à l'URSS d'abord et face au monde arabe ensuite, et l'impossibilité pour une puissance régionale autonome de s'ériger en alternative à l'ordre américano-israélien. Ce que l’on voit nettement en 2026 alors que l’Iran est un des membres les plus importants des BRICS et demande que son pétrole soit payé en yuan et non plus en dollar : sacrilège ! Lèse-majesté !
Depuis 1979, chaque phase de la confrontation peut être lue comme une tentative de reconstruire, partiellement ou totalement, ce dispositif perdu. La guerre Iran-Irak : punir l'Iran par procuration et l'épuiser. Les sanctions : l'étrangler économiquement jusqu'à ce que le régime s'effondre ou cède. L'accord nucléaire de 2015 : une tentative de réintégration conditionnelle dans l'ordre occidental, sabotée par Trump. Les assassinats ciblés : décapiter le leadership militaire. Les frappes sur le Hezbollah : détruire le bras armé iranien le plus capable.
L'Irak, dans cette histoire, joue le rôle du pivot retourné. Dans les années 1980, c'était l'instrument de la pression sur l'Iran — armé, financé, encouragé par Washington et Paris. En 2003, Washington l'a éliminé — préférant le contrôle direct à l'alliance indirecte. L'Irak est passé du statut d'allié instrumental à celui de territoire occupé, puis d'État fantoche. Il n'est plus un contrepoids à l'Iran : il est devenu, en partie, son prolongement.
Reste l'Iran lui-même, seul debout, plus isolé que jamais mais aussi plus résolu. Le régime des Gardiens de la Révolution a survécu à tout : la guerre, les sanctions, les assassinats, les révoltes internes. Il a payé un prix considérable — la population iranienne en supporte quotidiennement le coût économique et politique. Mais il n'a pas capitulé. Et c'est peut-être là, au fond, ce qui rend cette situation si explosive : quarante-cinq ans de pression n'ont pas produit le résultat escompté.
Conclusion : la guerre sans fin, ou le refus de la diplomatie
L'histoire longue de la confrontation avec l'Iran pose une question que les dirigeants occidentaux et israéliens répugnent à formuler : et si la politique de pression maximale avait échoué ? Quarante-cinq ans de sanctions, de guerres par procuration, d'assassinats, de frappes — et l'Iran est toujours là, doté d'une capacité nucléaire de seuil, d'un réseau d’alliés régionaux, d'une armée conventionnelle que personne ne veut vraiment tester.
L'accord de sortie du nucléaire, Vienne 2015, négocié sous Obama, était peut-être la dernière fenêtre d'une sortie diplomatique sérieuse. Il a été détruit en 2018 par Trump, au nom d'une logique de pression maximale qui n'a produit aucun résultat en termes de changement de comportement iranien — si ce n'est l'accélération du programme nucléaire. Les Européens, impuissants, ont regardé.
Ce que nous observons aujourd'hui — frappes, escalades, menaces — n'est pas le début d'une solution. C'est l'aveu d'un échec : l'échec de quarante-cinq ans de politique visant à soumettre une puissance régionale qui a choisi de ne pas l'être. La question n'est plus de savoir si cette politique a échoué. Elle est de savoir si ses promoteurs sont prêts à le reconnaître — ou s'ils préfèrent, une fois encore, intensifier ce qui n'a jamais fonctionné.
L'histoire, en tout cas, a une mémoire plus longue que les cycles électoraux. Et elle se souvient qui a armé qui, quand, et pourquoi.