Informer vite, corriger peu : au cœur des dysfonctionnements médiatiques

Le 13/04/2026 0

Article du 13 avril 2026

 

J'ai commencé ce blog pour proposer d'autres discours, vérifiés, sourcés que ceux de nos médias. C'est, au fond, le point commun à tous mes articles ou presque -  ceux sur qu'est-ce qu'être de gauche / de droite exceptés. Et j'y reviens avec ce qui est pour moi un cas d'école.

Peu importe que l’on soit de gauche ou de droite, c’est l’ensemble de la dernière séquence médiatique concernant Rima Hassan qui devrait toutes et tous nous interpeler pour peu que l’on considère qu’une information de qualité est une des conditions premières de l’existence de la démocratie.

Cette séquence est tellement emblématique qu’il faudrait la montrer dans toutes les écoles de journalismes.

Et elle doit être reliée à une autre séquence, celle de la mort de Quentin Deranque. Mêmes emballements, mêmes condamnations, mêmes diabolisations, même cible. Et même péril pour la démocratie. C’est ce que nous allons démontrer.

1. Rima Hassan, une proie désignée pour des médias qui jouent avec le feu de la diabolisation.

La personnalité de Rima Hassan concentre en effet plusieurs caractéristiques qui, dans le champ politico-médiatique actuel, en font une cible particulièrement exposée aux logiques de diabolisation. D’abord, elle incarne une position politique minoritaire et fortement contestée — la défense des droits des Palestiniens — dans un contexte de forte polarisation, où ce type d’engagement est régulièrement assimilé, de manière polémique, à des formes de radicalité. Ne craignant pas les déclarations qu’elle sait clivantes, elle s’expose volontiers, pas de naïveté de notre part sur ce point ! Elle est associée à La France insoumise, une formation déjà construite médiatiquement comme clivante, ce qui renforce les effets de cadrage négatif. À cela s’ajoute son profil personnel (femme, jeune, issue de l’immigration), ce qui la place à l’intersection de plusieurs lignes de conflictualité (politique, identitaire, médiatique). Cette combinaison fait d’elle une figure facilement mobilisable dans des récits de disqualification, où l’attaque individuelle fonctionne comme un support pour des enjeux idéologiques plus larges.

2. Rima Hassan et la « drogue » : les médias « en live »… dans tous les sens du terme !

Pour cette partie de mon article, je m’appuie sur une analyse détaillée publiée par le site Acrimed spécialisé dans l’analyse critique des médias, que je relaie en la synthétisant et en l’inscrivant dans une réflexion plus large sur les logiques contemporaines de disqualification politique. L’original est ici https://www.acrimed.org/Rima-Hassan-et-la-drogue-fiasco-mediatique (Jérémie Younes, Pauline Perrenot, 9 avril 2026). La copie suit !

Les faits, d’abord. Le 2 avril 2026, l’eurodéputée LFI Rima Hassan est placée en garde à vue dans le cadre d’une procédure pour « apologie du terrorisme », après une série de signalements provenant notamment de responsables d’extrême droite et d’organisations pro-israéliennes. Jusque-là, l’affaire s’inscrit dans une séquence déjà connue : plusieurs procédures antérieures de ce type ont déjà été classées sans suite. Mais très rapidement, un élément va faire basculer le traitement médiatique : la diffusion, depuis des sources policières, d’une information selon laquelle « quelques grammes de drogue de synthèse » auraient été retrouvés dans son sac. Comme le documente précisément Acrimed, cette « information » apparaît d’abord dans Le Parisien (« Info Le Parisien. De la drogue de synthèse retrouvée dans le sac… »), sur la base de « sources concordantes », sans confirmation du parquet. Elle est ensuite reprise en chaîne par l’AFP (« a-t-on appris de source proche du dossier »), puis relayée massivement par l’ensemble du champ médiatique : BFM-TV, France 24, RTL, Europe 1, Le Figaro, Libération, Le Nouvel Obs, etc. En quelques heures, une rumeur devient une quasi-certitude. L’audiovisuel joue ici un rôle central dans l’emballement. Sur BFM-TV, dès 16h30, une journaliste évoque une « source proche de l’enquête », tout en reconnaissant ne pas connaître la version de l’intéressée… qui est encore en garde à vue. À 18h48, le présentateur ouvre son journal sur cette base : « Une garde à vue pour apologie du terrorisme et de la drogue retrouvée sur elle. Rima Hassan […] au cœur de la tempête ce soir. » Même tonalité sur RTL : « Il y a une affaire dans l’affaire […] les policiers ont trouvé dans son sac quelques grammes de drogue de synthèse. » Le conditionnel disparaît, le contradictoire est absent, et la séquence bascule rapidement dans le registre du commentaire politique et moral. Sur CNews, dans l’émission de Gauthier Le Bret, les propos franchissent plusieurs seuils : « Parti de drogués », « narco-LFI », « comportement de délinquant »,« problème d’immigration ».

Ce glissement est essentiel : une information non vérifiée devient le support d’une stigmatisation politique généralisée. On passe de bruits à des affirmations, du cas d’une personne à celui d’un parti. Sur BFM-TV encore, un bandeau s’affiche : « Ça fait beaucoup de drogués à LFI » (Robert Ménard), tandis qu’un journaliste décrit avec assurance une substance « s’apparentant à la cocaïne ou à la MDMA », alors même qu’aucune analyse n’est disponible.

Acrimed parle ici, à juste titre, d’un « cas d’école de journalisme de préfecture » : dépendance aux sources policières, absence de recoupement, course au scoop, et transgression du secret de l’instruction. Des journalistes diffusent en direct des éléments issus du commissariat (nature supposée de la drogue, grammage, test urinaire), alors que la personne concernée ne peut pas répondre. L’un d’eux affirme même sur les réseaux sociaux que le test est « positif » — une information qui sera ensuite démentie. Or, lorsque le contradictoire arrive enfin, le lendemain, tout s’effondre. Lors d’une conférence de presse, l’avocat de Rima Hassan précise que les substances saisies sont du CBD légal, et que le test ne révèle aucune consommation de stupéfiants. Quelques jours plus tard, la procédure pour « drogue » est classée sans suite : « le scellé […] ne contient en réalité aucun produit stupéfiant ». Mais le traitement médiatique de ce démenti est sans commune mesure avec l’emballement initial. Certaines chaînes ne diffusent pas la conférence de presse, ou seulement sur des canaux secondaires et à des heures tardives. D’autres se contentent de mises à jour discrètes. Acrimed souligne ainsi que le 20h de France 2, vu par plus de 3 millions de téléspectateurs, corrige l’information… via un simple tweet vu quelques milliers de fois. Quant à certains médias, ils ne publient ni rectificatif ni excuse. Ce point est particulièrement révélateur et problématique. Dans plusieurs cas, non seulement les rédactions n’ont pas donné au démenti une visibilité comparable à celle de l’accusation initiale, mais elles ont purement et simplement laissé en ligne des articles inexacts sans correction. L’absence d’erratum, de mise à jour explicite ou d’excuses publiques constitue une entorse grave aux principes élémentaires du journalisme. Elle contribue à installer durablement dans l’espace public une information fausse, ou à tout le moins douteuse, en laissant le lecteur sans repère pour distinguer ce qui a été infirmé de ce qui reste établi.

Pire encore : cette absence de correction alimente un phénomène bien connu de persistance du soupçon. Même démentie, l’accusation continue de circuler, d’autant plus facilement qu’elle a été massivement diffusée en amont. Le silence ou la discrétion des rectifications ne relève donc pas seulement d’une négligence professionnelle : il produit des effets politiques concrets, en consolidant une image dégradée de la personne visée.

Pire encore : la séquence est relancée plusieurs jours plus tard par certains éditorialistes, qui continuent d’évoquer la « drogue » comme un fait établi. On assiste alors à ce qu’Acrimed résume en trois phases : « désinformation massive, rétropédalage minimal, maintien du soupçon ».

Cette affaire ne peut être réduite à une simple « erreur journalistique ». Elle s’inscrit dans une logique de diabolisation double. D’une part, elle participe à la délégitimation de figures publiques associées à la cause palestinienne : la judiciarisation initiale pour « apologie du terrorisme » s’inscrit déjà dans un contexte de forte pression sur les discours critiques d’Israël. D’autre part, elle alimente une construction médiatique plus large visant La France insoumise, régulièrement présentée comme un espace de déviance ou de transgression. Les deux dimensions sont étroitement liées.

La séquence fonctionne comme un dispositif de disqualification politique, où la critique d’Israël est implicitement associée à une forme d’illégitimité morale ou sociale, et où LFI devient le vecteur privilégié de cette mise en accusation. L’emballement autour de la « drogue » ne fait alors qu’ajouter une couche de discrédit, dans une logique proche d’une chasse aux sorcières : accumulation d’accusations, absence de preuve solide, et forte amplification médiatique.

3. Une mécanique récurrente : le précédent de l’affaire Deranque

L’épisode concernant Rima Hassan n’est hélas ni un cas isolé ni une première. Il s’inscrit dans une configuration plus large que l’on retrouve, avec des variations, dans au moins une autre séquence médiatico-politique récente : l’affaire de la mort de Quentin Deranque. Dans les heures qui suivent les faits, un récit s’impose rapidement sur plusieurs plateaux : celui d’un jeune militant « tombé pour ses idées », victime d’une violence politique supposée.

Des groupes militants d’extrême-droite comme Némésis se voient offrir une forte visibilité médiatique, en particulier sur les chaînes d’information en continu. Invitées à commenter les faits, leurs représentantes contribuent à cadrer l’événement dans une lecture idéologique très marquée, liant insécurité, immigration et engagement politique, sans que ces interprétations ne soient systématiquement mises à distance ou confrontées à des éléments factuels établis.

Cette interprétation est relayée sans distance critique par certains responsables politiques, jusqu’à l’Assemblée nationale, où un député du Rassemblement national évoque un militant ayant « laissé sa vie pour défendre des idées […] pour défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ». Cette qualification héroïsante intervient alors même que les circonstances précises de la mort restent floues. F. Hollande en profite pour dire que toute alliance avec LFI est désormais impossible, comme si les faits étaient avérés, comme si la responsabilité de ce parti en tant que tel était engagée. Le point culminant est la minute de silence à l’Assemblée.

Or, comme dans le cas de Rima Hassan, un décalage apparaît progressivement entre le récit initial et les éléments vérifiés a posteriori. Les enquêtes et les précisions judiciaires viennent nuancer, voire contredire, certaines affirmations avancées dans l’urgence médiatique. Des zones d’incertitude subsistent, des hypothèses sont abandonnées, et la complexité des faits réapparaît mais avec une intensité médiatique bien moindre que lors de la phase initiale.

Le parallèle avec l’affaire Rima Hassan est frappant sur plusieurs points.

D’abord, la temporalité : dans les deux cas, l’emballement initial repose sur des informations partielles, non stabilisées, souvent issues de sources indirectes (policières, militantes, politiques), diffusées avant toute vérification approfondie. Cette phase est celle de la plus forte visibilité.

Ensuite, le rôle des plateaux télévisés comme lieux de production et d’amplification du récit. Comme la « drogue » dans l’affaire Hassan, certains éléments interprétatifs dans l’affaire Deranque sont repris, commentés et durcis en direct, jusqu’à produire une grille de lecture dominante. Les invités ne se contentent pas de commenter des faits : ils contribuent à les reconfigurer symboliquement, en les inscrivant dans des narrations politiques préexistantes.

Troisième point commun : la faible visibilité des rectifications. Lorsque des éléments nouveaux viennent contredire ou nuancer le récit initial, ils ne bénéficient ni de la même exposition, ni du même traitement. Le passage du spectaculaire au correctif se fait à bas bruit, souvent sans reconnaissance explicite des erreurs initiales. Dans les deux cas, l’absence de démenti clair ou de mise à jour visible contribue à figer dans l’opinion des représentations inexactes.

Enfin, ces séquences partagent une même logique de polarisation politique. Dans un cas, il s’agit de disqualifier une figure associée à la gauche radicale et à la cause palestinienne ; dans l’autre, de construire une figure de victime susceptible d’alimenter un discours sécuritaire et identitaire.

Mais dans les deux cas, le mécanisme médiatique est analogue : simplification, dramatisation, assignation rapide de sens, puis persistance du récit malgré les corrections.

Conclusion : de l’emballement à la fabrique du soupçon

Mis en regard, ces deux épisodes permettent de dépasser l’analyse au cas par cas pour mettre en évidence une structure récurrente du traitement médiatique. Loin d’être anecdotiques, ces séquences révèlent une transformation plus profonde de l’espace public, où l’information circule selon des logiques de vitesse, de concurrence et de conflictualité accrue. Dans ce cadre, l’erreur n’est pas seulement possible : elle devient presque systémique. Mais ce qui pose problème n’est pas tant l’erreur initiale (possible dans toute production d’information) que l’absence de correction à la hauteur de la faute, et surtout l’incapacité à interrompre la dynamique de diffusion d’un récit une fois celui-ci installé.

Qu’il s’agisse d’une accusation infondée (Rima Hassan) ou d’une interprétation hâtive (affaire Deranque), le résultat est similaire : une altération durable de la perception publique, produite par un déséquilibre massif entre la puissance de l’affirmation initiale et la faiblesse des rectifications ultérieures. Ce déséquilibre est grave. Une fois introduite dans l’espace médiatique, une information (même démentie) continue d’agir, de circuler, de structurer les jugements. Elle devient un élément parmi d’autres d’un récit plus large, difficile à déconstruire.

La responsabilité des médias est considérable. Non seulement dans la vérification des faits, mais aussi dans la gestion des corrections, dans la visibilité accordée aux démentis, et dans la capacité à reconnaître explicitement les erreurs. À défaut, c’est la crédibilité même de l’information qui s’érode, au profit de récits concurrents où la distinction entre vrai et faux devient secondaire. Ce que révèle finalement ces deux épisodes, c’est moins un dysfonctionnement ponctuel qu’un mode de fonctionnement structurel : un système médiatique où la rapidité, la dépendance aux sources institutionnelles et les logiques d’audience produisent des effets politiques très concrets. Comme le notent les auteurs d’Acrimed, quelques heures de prudence auraient suffi à éviter ce fiasco. Mais dans un tel système, la prudence n’est plus la norme : elle devient l’exception.

Et c’est précisément dans cet écart que se joue aujourd’hui une part essentielle du (non)-débat démocratique actuel et de la diabolisation.

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