Un peu de grammaire dans ce monde de brutes (1) ?

Le 20/05/2026 0

Article du 20 main 2026

Qu’est-ce que j’écris quand je ne m’enquiers/m’inquiète pas de l’état de la démocratie (française), ce qui est au fond mon unique préoccupation dans ce blog commencé aux temps du Covid et continué depuis sur d’autres thèmes ?

 

Certains d’entre vous le savent, la cinquantaine de personnes proches qui reçoivent un mail annonçant une parution, un nouvel article… Mais le site reçoit environ 1500 visites individuelles par mois, avec des pointes à plus de 2000 et en moyenne deux articles vus par lecteur. Pour ces autres lecteurs, un peu plus à distance, celles et ceux qui, par bouche à oreille, sont tombés sur ce site peu visible, à l’adresse improbable, je vais, une fois n’est pas coutume, délaisser la sphère politique pour parler de mes recherches… Parler un de langues, de linguistique et de grammaire ! Ici, je parle en fait de discours, que j’analyse. Mais avant le discours, il y a la langue et ses fonctionnements… Et en amont de la langue (des langues dans leur diversité), il y a le langage, une faculté humaine, universelle, qui conditionne toute notre existence, en fait.  

Vous allez voir que dans ces deux dimensions, langage et langues, il y a un rapport avec la politique, avec ce que j’appelle les conditions linguistiques du vivre-ensemble : ce qui permet, quand on se parle, de faire société au lieu de s’agresser.

Je vais donc raconter un peu de quoi sont faites une partie de mes recherches, en plusieurs petits épisodes, avec le même titre et un numéro ! Si cela ne vous intéresse pas, vous pourrez zapper et attendre que je parle d’Hantavirus : ça va venir !

Mes recherches, commencées il y a plus de trente ans, concernent donc les langues, sous de multiples aspects :

  • comment elles coexistent dans les sociétés multilingues (en Afrique, là où j’ai commencé mes recherches, mais pas seulement) et comment elles contribuent à  construire nos identités ;
  • comment on les enseigne et comment on les apprend quand elles sont dites étrangères ; mais aussi quand ces langues sont des langues dites maternelles… Ceci m’amène à travailler dans quelques pays qui veulent améliorer leurs systèmes éducatifs, rendre les enseignements des langues plus efficaces ;
  • quelles images on en a, quelles représentations ? Si je vous dis « anglais » ? si je vous dis « français », « allemand » ou « arabe », à quoi pensez-vous ? Tradition, modernité, littérature, business ? J’ai développé un outil original pour étudier ces systèmes de valeur.

Mais venons-en au thème qui m’occupe plus particulièrement ces dernières années et qui se concrétise en 2026 par la parution d’un livre intitulé Enseigner l’oral pour le vivre-ensemble.

Enseigner l oral pour le ve

https://www.langues-pourtous.com/didactique-des-langues

 

Cet ouvrage concerne les publics de primaire, de secondaire et ceux pour qui le français est une langue étrangère. Il y a en a parmi vous qui n’aiment pas ce terme de vivre-ensemble, il fleure bon la bien pensance contemporaine et il peut donner des boutons. Sachez toutefois qu’il a un mérite : il est quasi intraduisible en anglais. Je vous raconterai plus loin, dans une autre livraison, les difficultés rencontrées pour le traduire dans cette langue. Je plaisante avec l’idée de « mérite », mais le fait est qu’il ne nous est pas exporté, il ne nous vient par d’outre-atlantique ! C’est là un petit plus, actuellement, non ?

1. Où le voyage commence !

Ce livre est la dernière borne en date d’un parcours commencé en 1997, à Montpellier. J’avais alors créé un petit groupe de recherche avec des enseignants de primaire et de collège et un collègue de l’Institut universitaire de formation des maîtres où j’enseignais. Je voulais chercher des pistes concrètes pour éduquer les élèves à « mieux parler », au quotidien. Pas à faire des exposés ou des leçons type « grand oral » comme c’est la mode, ni des concours d’éloquence, autre mode ; ni présenter sa thèse de doctorat en 180 secondes… Non, j’avais envie, simplement, de les aider à mieux parler au lieu d’aboyer, à mesurer avec justesse le poids de leurs mots, à prévoir comment l’autre les reçoit, et comment un conflit peut naître juste d’un mot imprudemment lâché.

Il s’agissait d’enseigner/apprendre à éviter les conflits inutiles… tant une part de la violence sociale est parfois de la violence (involontaire) verbale. Au départ de ma réflexion, il y eut une émission de radio où une adolescente témoignait de son rapport aux autres par la parole.

« Des fois, oui, on se traite ! On se dit des gros mots. Mais pas des gros gros mots, hein ? Des petits : bâtard, enculé ! »

Ah oui, c’était cela ses gros mots à elle, petits, sans enjeu, sans violence ! Je me disais alors qu’elle représentait peut-être une partie de la jeunesse qui n’avait pas vraiment toutes les clés, tous les modèles pour… sortir de l’entre-soi, du groupe de potes. Ils pouvaient parler certes, mais pouvaient-ils se « faire entendre » au-delà des pairs ? Ou bien se condamnaient-ils, juste en ouvrant la bouche, à être jugés, négativement, à être rejetés même ?

Ce projet a proposé une description de tout ce qui pouvait être risqué dans la communication quotidienne, source de conflit juste dans les formulations. Voici concrètement à quoi cela ressemble, pour un des actes de parole (ce qu’on FAIT avec le langage quand on DIT) qui peuvent être « dangereux » pour la relation entre les personnes. Il s'agit de Refuser de faire quelque chose. Un acte pas simple si on ne veut pas que la situation dégénère ! Voici l'invetaire des manières de le réaliser, plus ou moins agressives (conflictuelles) ou au contraire consensuelles !

Refuser 1Refuser 2

 

Comme pour refuser, une vingtaine d'autres actes que l'on fait avec sa parole (car "refuser" est bien un acte !) sont décrits. Ceux qui sont les plus "à risque" dans la communication ordinaire.

Puis le livre qui fait la synthèse de ces recherches-actions, menées avec des collègues, offre dix exemples de pratiques de classe, de scenarios servant à faire réfléchir les élèves, du primaire à la terminale, au poids des mots, au choc des mauvais mots. Le but, c’est que les élèves apprennent à se respecter (les uns les autres, eux-mêmes aussi). Sans respect, fin de la communication ; et sans communication, comment tirer bénéfice (même symbolique) de sa rencontre avec quelqu’un d’autre ?

Mais enseigner l’oral n’est pas simple. Etrange entreprise, même ! En effet, il n’est pas facile de faire accepter à quelqu’un l’idée de changer son langage, sa manière de parler car on lui demande de renier son identité !  L’autre résiste, ne veut surtout pas parler « comme un bouffon » ! Pas question de trahir les siens, ceux et celles qui parlent comme lui, comme elle ! Et puis, quand un enfant entre à l’école, on lui dit qu’il va apprendre à lire, à écrire, à compter, mais pas à parler ! Comme si parler allait de soi !  Comme si toutes les manières familiales de parler se valaient en termes de capital symbolique, sur le marché de la mobilité sociale. Il est vrai qu’on « sait parler » en entrant à l’école mais que l’écrit reste le domaine par excellence des apprentissages scolaires : il y a là une inégalité au départ, qui ne donne pas à l’enseignant la même légitimité quand il dit « Ce n’est pas comme ça qu’il faut écrire » et « Ce n’est pas ainsi qu’il faut dire » ! Alors, on enseigne peu l’oral ou on réduit cela à un apprentissage des situations les plus formelles et les plus improbables : faire des exposés. Mais qui fait des exposés dans la vraie vie ?  À part les profs et les cadres devant leurs employés ? Mais on n’enseigne pas les oraux du quotidien, de la conversation ordinaire. Ceux qui disent qui vous êtes, ceux qui vous servent à nouer des amitiés, des amours, des emmerdes, comme chantait Aznavour. Ceux qui vous soumettent au jugement de autres.

Il est vrai qu’on est jugé sur ses écrits, sur sa qualité rédactionnelle, ses « fautes d’orthographe ». Mais  on n’écrit que rarement, en fait ; et on a toujours du temps pour le faire et on ne fait pas cet acte sous le regard de l’autre en direct. Et puis on a des aides : les dictionnaires avant-hier, Internet hier, les IA aujourd’hui.

Mais parler… Parler nous expose encore plus, tout le temps, dès qu’on ouvre la bouche, en face à face. Et les jugements sur les manières de parler sont très tranchés. Un mot de travers, une manière de parler trop marquée (accent bien sûr, mais aussi lexique, grammaire) et vous voilà catalogué d’un coup. Définitivement. Alors les scenarios didactiques, simples, que proposait cette recherche sont là pour aider les élèves (qui peuvent arriver avec de fausses idées sur ce qui se joue à l’oral) à prendre conscience que, s’ils acceptent de changer (un peu) leurs manières de dire, en les enrichissant, en les diversifiant, ce n’est pas marque de soumission. Au contraire : en adoptant les bons codes, on prend le pouvoir sur l’autre ! On se fait entendre et peut parvenir à ses fins ! On ne change pas d‘identité pour autant, on enrichit son répertoire, en prenant l’autre en compte.

Le livre est sorti en 1999 sous le titre « Une didactique de l’oral du primaire au lycée », Paris, Bertrand-Lacoste. J’avais voulu un autre titre : « Actes de parole contre actes de violence ». L’éditeur ne trouvait pas cela vendeur. Soit !

Cet ouvrage a connu un petit succès à la hauteur de ce que peuvent être les succès de livres sur « comment enseigner ? » On ne devient pas influenceur avec ces idées, ni avec ce support papier. Mais il s’est vendu pendant 25 ans, pas mal. L’an passé, l’éditeur m’a rendu les droits. Il ne publiait plus des livres de ce type, un peu fondamentaux, étant à présent plus orienté sur des trucs pratiques, préparations aux concours, etc. Il m’appartenait à nouveau ! Je l’ai donc repris, revisité, actualisé et le voilà à nouveau disponible. Qu’est-ce que j’y ai ajouté ? Les éléments d’une théorie du langage qui me sont apparus nettement vers 2023.2024.

Dans les prochaines livraisons, je vais vous raconter comment je vois le langage, la communication entre les gens et comment cette conception permet ensuite de décrire les langues sous un angle original, qui me semble important pour une communication plus harmonieuse. Ce sont les soubassements linguistiques et en 1997-1999, je ne les avais pas encore explicités.  C’est chose faite depuis 2025 et je vous en parlerai prochainement. C’est donc…

(à suivre)

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