De la Galaxie Gutenberg à la Galaxie TikTok

Le 27/06/2026 0

Article du 27 juin 2026

La lecture recule. La librairie Sauramps est au bord de la faillite à Montpellier. Les journaux agonisent dans leur version papier. Et avec eux, peut-être, quelque chose d'essentiel à la démocratie.

 

En 1962, Marshall McLuhan publiait La Galaxie Gutenberg. Sa thèse était que l'imprimerie n'avait pas seulement diffusé des textes mais qu’elle avait carrément reconfiguré l'esprit humain en imposant la linéarité, la profondeur, en permettant la distance critique. Elle avait construit une figure, celle du lecteur solitaire, qui s'arrache au monde pour descendre dans un texte et qui en remonte ensuite, transformé. J’ai fait plusieurs fois cette expérience dans ma vie de lecteur et je garde l’éblouissement de Cent ans de solitude, l’humanité des Misérables, la vision d’Orwell, la poésie d’Ungaretti, la fulgurance des Matinaux de Char.

Soixante ans plus tard, nous entrons dans une autre galaxie. Pas celle de l'imprimé, ni même plus celle d'Internet et de ses documents à télécharger, mais celle du format court, de la vidéo verticale, du scroll infini, de l'algorithme qui devine ce que vous voulez voir avant même que vous le sachiez. La Galaxie TikTok.

Ce changement de galaxie n'est pas anodin. Ce n'est pas une question de goût ou de génération, c'est peut-être bien un changement de civilisation. Et ses effets sur la démocratie, le sujet qui m’occupe toujours, méritent qu'on s'y attarde sérieusement.

  1. Ce que la lecture Gutenberg permettait et que TikTok ne permet pas

Entrons d'abord dans une librairie. Pas une de ces boutiques en ligne qui vous renvoie vos habitudes en miroir, mais une vraie librairie, avec ses rayons qu'on longe sans savoir exactement ce qu'on cherche, ses libraires qui vous tendent parfois un livre en disant « essayez ça, c'est pas ce à quoi vous vous attendez », ses tables de nouveautés où vous tombez sur un auteur dont vous n'aviez jamais entendu parler.

C'est là que le Lecteur de Calvino rencontre la Lectrice, dans Si par une nuit d'hiver un voyageur. Italo Calvino avait compris que la librairie n'est pas un commerce, ou pas que : c'est un lieu de possibles, un espace où le hasard fait des rencontres que l'algorithme interdira toujours. L'algorithme, lui, ne vous fait jamais rencontrer ce à quoi vous ne vous attendiez pas. Il vous reconduit vers ce que vous savez déjà aimer. C'est sa fonction. C'est aussi sa limite. Je commence à en avoir marre de voir des contenus de bricolage sur Facebook et des dizaines d’articles de météo sur Google actu, sous prétexte que je n’y suis vaguement intéressé un temps ! Je n’ai pas envie d’avoir toujours un miroir grossissant sous le nez. Si c’est pour y voir mes points noirs  !

La lecture comme pratique de l'attention

Ce que la lecture exige, et ce que le format court détruit, c'est l'attention prolongée. Lire un roman, un essai, un article de fond, c'est accepter de ne pas savoir où l'on va et ceci pendant plusieurs heures. C'est s'exposer à l'inconfort de la complexité, à la résistance d'une idée qu'on ne comprend pas du premier coup. C'est faire confiance à un auteur, un être singulier, avec une voix, une vision, une durée, plutôt que se plonger infiniment (indéfiniment) dans un flux anonyme. Et quand il ne l’est plus, c’est pour mettre en avant l’image d’influenceurs et d’influenceuses qui, à défaut d’idées, placent des produits ou font un exercice illégal de la médecine !

La lecture longue n'est pas un exercice spirituel abstrait. C'est une compétence cognitive qui s'apprend mais aussi qui se perd ! Et selon les données les plus récentes, elle est en train de se perdre à une vitesse préoccupante

  1. Les chiffres : la lecture en recul, les écrans en conquête

Le baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL), réalisé par Ipsos auprès de 1 001 Français représentatifs, dresse un tableau que personne n'ose vraiment nommer : la lecture est en chute libre, et pas seulement en volume.

83 % des Français se déclarent lecteurs en 2025, contre 86 % en 2023 : baisse continue sur toutes les catégories d'âge, de genre, de CSP. La lecture quotidienne atteint son plus bas niveau depuis dix ans : 45 % seulement des Français lisent chaque jour, un recul de 4 points en un an.

Nombre moyen de livres lus par an : 18 en 2025, contre 22 en 2023. Soit une perte de 4 livres en deux ans.

Temps moyen quotidien consacré à la lecture : 31 minutes, en baisse de 10 minutes depuis 2023. Soit 1h07 de moins par semaine.

39 % des lecteurs déclarent lire de moins en moins, un record historique, en hausse de 4 points depuis 2023.

Mais ce qui est peut-être le plus révélateur, c'est la donnée sur l'attention. 27 % des Français déclarent être distraits pendant leur lecture, consultant réseaux sociaux ou messages en même temps. Ce chiffre monte à 53 % chez les 15-24 ans, et à 42 % chez les 25-34 ans. Ce n'est pas seulement qu'on lit moins. C'est qu'on ne sait plus comment lire, avec cette présence à soi que la lecture exige.

De l'autre côté de la balance, les Français consacrent en moyenne 3h21 par jour à des activités sur écran (hors lecture numérique), soit 23h27 par semaine, en hausse de 49 minutes par rapport à 2023. Chez les moins de 25 ans, c'est plus de 5 heures par jour devant un écran, contre 28 minutes de lecture. La disproportion est vertigineuse.

L'OCDE, dans son enquête Piaac publiée en décembre 2024 sur la compréhension écrite des adultes, place la France en dessous de la moyenne internationale. Ce n'est pas un épiphénomène culturel mais un problème structurel.

  1. La mort lente des librairies : un écosystème (politique) qui s'effondre

En 2025, pour la première fois depuis que le Centre national du livre tient ses statistiques, les fermetures de librairies ont dépassé les ouvertures en France. 83 ouvertures pour 85 fermetures : un solde négatif inédit. La baisse des créations est de 38 % en un an (il y avait eu 135 ouvertures en 2024). Et les fermetures se stabilisent à un niveau élevé après une forte hausse en 2023 et 2024.

Ce n'est pas un signe isolé mais peut-être bien la fin d'un cycle. L'élan post-Covid, qui avait vu près de 600 librairies ouvrir entre 2021 et 2024, s'est brisé sur la réalité économique : charges fixes en hausse, ventes en recul de 6 % au premier trimestre 2026, concurrence d'Amazon et du livre d'occasion en ligne et … baisse du pouvoir d’achat, paupérisation des classes moyennes. Le groupe Gibert lui-même, institution parisienne centenaire, a demandé son placement en redressement judiciaire en avril 2025. À Montpellier, c’est Sauramps, l’institution, qui connaît le même sort. Depuis plusieurs années, les rayons se vident dramatiquement. De moins en moins de livres. J’ai le cœur serré maintenant quand j’y vais. J’y ai tellement passé de temps quand j’étais élève en prépa à Joffre ! C’est pour moi sans doute le même effet que voir une église vide un dimanche, pour un catholique. À Lille, c’est le Furet du Nord qui est menacé.

Or la librairie n'est pas un commerce comme les autres. C'est un lieu de désorientation féconde, l'espace où l'on tombe par hasard sur un livre qui change une vie. C'est un lieu de dialogue : le libraire qui connaît ses clients, qui sait qu'Untel vient de terminer Duras et pourrait apprécier Ernaux, qui garde de côté un titre pour quelqu'un. C'est un lieu de curiosité démocratisée, accessible à tous, sans abonnement, sans profil, sans algorithme qui filtre l'accès selon les goûts déjà formés. Quand une librairie ferme dans une ville moyenne, ce n'est pas seulement un commerce qui disparaît. C'est un espace public de la culture qui se referme. Dans les communes de moins de 15 000 habitants, où s'ouvrent encore 56 % des nouvelles librairies, mais souvent avec un espace café pour diversifier les revenus, la fragilité est extrême. À Montpellier encore, plusieurs librairies ont fermé déjà… Certains se souviennent de la librairie Molière, près du théâtre ? Une boutique de fringues maintenant… À Paris, ce sera un fast food au lieu de Gibert. Nourriture rapide à la place de l’éloge de la lenteur culturelle !

  1. La presse, d'un pluralisme bouillonnant à une concentration létale

On revient au sujet qui m’occupe le plus souvent, les médias (agent capital de la culture de masse) et leur rôle. Il fut un temps où la presse était le sang de la démocratie. Le bouillonnement intellectuel de la Révolution française a vu naître des centaines de titres en quelques mois. Le Père Duchesne d'Hébert, L'Ami du peuple de Marat, le Moniteur universel, les feuilles royalistes, les feuilles girondines, les pamphlets jacobins : c'était une démocratie qui se lisait, qui débattait, se contredisait à voix haute et en caractères d'imprimerie. J’ai revu cela au Musée Carnavalet en mai dernier.

Au début du XXe siècle, la presse française était d'une richesse et d'un pluralisme qui donnent le vertige. Le Cri du Peuple (anarchiste, le titre de Jules Vallès pendant la Commune de Paris !), L'Humanité (fondée par Jaurès en 1904), La Croix, Le Temps, La Libre Parole (boulangiste et antisémite), Le Figaro libéral. Les feuilles socialistes et les gazettes royalistes : la diversité des opinions imprimées reflétait celle des camps politiques, avec une véhémence et une précision que nos éditorialistes actuels ont largement perdue. Il y avait de la violence verbale oui, mais surtout du pluralisme ! Le citoyen, qui lisait deux journaux par jour en 1905, avait accès à deux visions du monde radicalement différentes.

La longue descente

Ce pluralisme s'est érodé progressivement, sous l'effet conjugué de deux forces : la concentration capitalistique et la chute des lectorats. Ces deux forces se renforcent mutuellement et produisent un appauvrissement démocratique réel.

Du côté de la concentration : aujourd'hui, une poignée de milliardaires possèdent l'essentiel de la presse française. Bolloré contrôle CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche. Xavier Niel possède Le Monde. Arnault, Les Echos et Le Parisien. Saadé a racheté Libération, La Provence et lancé La Tribune Dimanche. Le pluralisme formel subsiste car les titres existent toujours. Mais le pluralisme réel, lui, est bien plus étroit parce que les lignes éditoriales convergent vers les intérêts des propriétaires, et les journalistes le savent.

Du côté des chiffres de diffusion, la chute est spectaculaire. La presse quotidienne nationale a vu ses ventes papier baisser de 75 % sur les dernières décennies. La presse quotidienne régionale a perdu 37 % de sa diffusion papier. La diffusion totale de la presse française a reculé de 4,6 % en 2023, et la tendance s'accélère. Libération a perdu 40 % de son lectorat papier entre 2015 et 2019 seulement. Le Journal du Dimanche a chuté de 21 % en 2023. France comptait plus de 29 000 points de vente de presse dans les années 2010 mais il n’en reste 20 000 aujourd'hui.

Le kiosque disparaît du paysage urbain. Et avec lui, le citoyen qui achetait son journal en allant travailler, ce geste quotidien d'un homme ou d'une femme qui consentait à payer pour être informé, qui reconnaissait dans ce geste une valeur, une nécessité. Maintenant on clique. Et on regarde ce que Google actu a sélectionné pour nous. En ce moment, j’en ai vraiment marre de voir tous les jours des actus météo. Google doit croire que j’ai peur de l’apocalypse, alors il m’abreuve, histoire de me donner ce qu’il pense bon pour moi. S’il savait !

  1. La machine à dopamine : neurologie d'une rupture culturelle

TikTok, Instagram Reels, YouTube Shorts : ces plateformes ne sont pas des médias au sens où la presse est un média. Elles sont des machines à dopamine, et leurs ingénieurs le savent précisément.

Le mécanisme est désormais bien documenté. Chaque fois qu'une vidéo provoque un plaisir (un rire, une surprise, une émotion), le cerveau reçoit une décharge de dopamine, l'hormone de la récompense. Comme le dit la neuropsychologue Sanam Hafeez, en répétant ce cycle, on entraîne le cerveau à désirer les récompenses que procurent les contenus courts. Le scroll devient une recherche compulsive de la prochaine décharge.

Une méta-analyse de l'American Psychological Association, portant sur 98 299 participants dans 71 études, établit que la consommation excessive de vidéos courtes est associée à un affaiblissement de l'attention, un mauvais sommeil, de l'anxiété, de l'isolement social et de la baisse de satisfaction personnelle. L'application cartographie le cerveau d'un utilisateur en moins d'une heure, selon des experts en neurosciences digitales. Son algorithme alterne contenus variés et récompenses imprévisibles (exactement comme ce que procure une machine à sous !) pour maximiser le temps de présence.

C'est ce qu'on appelle désormais le « cerveau TikTok » : une attention fragmentée, incapable de se fixer plus de quelques dizaines de secondes sur un objet qui ne promette pas de récompense immédiate. Un livre ne promet pas de récompense immédiate, un article de fond non plus. Un débat complexe encore moins. Ce sont des objets à « rendement différé », leur plaisir vient au bout de l'effort, pas avant.

Des études CNL/Ipsos en 2024 montrent que 20 % des lecteurs lisent maintenant moins de 15 minutes sans s'arrêter, et que 27 % des non-lecteurs déclarent avoir du mal à se concentrer (+10 points depuis 2022). La capacité de lecture longue et profonde est en train de devenir une compétence rare : c’est peut-être même en fait une compétence de classe, réservée à ceux qui ont su résister à l'attraction des formats courts. Va-t-on vers un retour à une aristocratie de la lecture après avoir réussi à la démocratiser depuis la fin du 19e et l’école obligatoire ? Tik Tok va-t-il faire perdre par le divertissement ce que le Peuple avait réussi à s’approprier ?

  1. Démocratie sans lecteurs : le Souverain non éclairé

Revenons à l'essentiel. Les Lumières avaient une vraie conviction : la démocratie exige un peuple éclairé. Voltaire, Condorcet, les encyclopédistes, tous partageaient cette idée que la liberté politique ne vaut que si elle s'accompagne d'une liberté intellectuelle, c'est-à-dire d'une capacité à lire, à comprendre, à comparer, à juger. Ce n'est pas du mépris du peuple. C'est au contraire la seule manière de le respecter : en lui reconnaissant la capacité d'accéder à la complexité du monde, par l’accès à l’écrit. C’est la base aussi de l’éthique du protestantisme, qui a tant fait pour la lecture des classes populaires, dans les langues autres que le latin !

Cette conviction a fondé les bibliothèques publiques, l'école gratuite et obligatoire, la presse subventionnée, les librairies dans les villes moyennes. Elle supposait que la démocratie a besoin d'un substrat culturel minimal : d’un citoyen capable de lire un contrat, un programme électoral, un article critique, un jugement de tribunal.

Qu'est-ce que le Souverain lit aujourd'hui ?

Le Souverain, j’appelle ainsi le peuple dans sa fonction politique quand on est en démocratie, lit de moins en moins de livres. Il lit de moins en moins de journaux. En revanche, il passe 3h21 par jour sur des écrans, dont une part croissante est occupée par des contenus algorithmiques, des formats courts, des opinions tranchées en quinze secondes, des polémiques réduites à un tweet. Ce n'est pas le peuple qui est stupide, ce sont les conditions matérielles et techniques de sa formation intellectuelle qui ont changé. Le problème n'est pas seulement anthropologique, il est politique. Les réseaux sociaux ne sont pas une émanation naturelle de l'humanité : ce sont des produits commerciaux, conçus pour maximiser le temps de connexion, monétiser l'attention et vendre des publicités. Leurs effets sur la capacité délibérative des citoyens sont des dommages collatéraux que leurs concepteurs connaissent parfaitement et assument.

La montée des populismes, la fascination pour les solutions simples à des problèmes complexes, la défiance envers les corps intermédiaires (journalistes, experts, institutions) : ces phénomènes ont des causes multiples. Mais parmi elles,je pense vraiment qu’il y a la désertification de l'espace public lettré. Un citoyen qui ne lit plus de presse écrite, qui ne lit plus de livres, qui ne fréquente plus de librairie, est un citoyen dont la formation démocratique s'est faite principalement par l'image, par le slogan et par l'émotion immédiate. Le terrain est désormais encore plus favorable aux tribuns, aux hommes providentiels et à leurs simplifications.

La concentration de la presse aggrave le problème

Si la baisse du lectorat est une condition générale, la concentration capitalistique de la presse en aggrave les effets. Un citoyen qui lit encore un quotidien a moins de chances qu'en 1900 de tomber sur une presse diverse, contradictoire, vraiment pluraliste. Il lit un journal dont le propriétaire a des intérêts dans les industries que ce journal est censé surveiller. À mes yeux, le quatrième pouvoir est aujourd'hui très souvent le porte-voix du premier. Qui peut (me) dire le contraire ?

C'est une double peine démocratique : moins de lecteurs, et des lecteurs moins bien informés par des journaux moins libres. La combinaison est explosive.

Conclusion : Sommes-nous en train de changer de civilisation ?

McLuhan avait raison : les médias ne sont pas seulement des canaux de transmission. Ils façonnent les esprits qui les utilisent. La Galaxie Gutenberg avait produit le lecteur solitaire, l'individu critique, le citoyen informé. La Galaxie TikTok produit quelque chose d'autre : le scrolleur, l'accroc à la gratification immédiate, le consommateur de contenus optimisés.

Ce n'est pas un destin inéluctable. Ces mutations culturelles peuvent encore être pensées, discutées, orientées. Mais pour cela encore, il fau(drai)t lire… et poser le sujet comme il le mérite. Il faut encore des librairies où l'on peut se perdre. Il faut à nouveau une presse indépendante et plurielle en interdisant par la loi la concentration capitalistique. Il faut une école qui apprend à tenir un livre plus de quinze minutes sans regarder son téléphone. Il faut des politiques culturelles qui traitent la lecture non comme un loisir parmi d'autres mais comme une infrastructure démocratique.

Les chiffres de la baisse de la lecture ne racontent pas seulement une mutation des loisirs. Ils racontent la lente désintégration d'un substrat culturel sans lequel la démocratie ne peut pas fonctionner. Le Lecteur de Calvino est peut-être une espèce en voie de disparition. Si c'est le cas, nous ne perdons pas seulement un plaisir. Nous perdons une condition de l’exercice démocratique.

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