Mettons les choses au clair, parce que le procès en climato-scepticisme est vite instruit. Ma position n'est pas plus climato-sceptique qu'elle ne fut antivaccin pendant le Covid. Dans les deux cas, j'ai reconnu la réalité des faits : il y a eu un virus, nouveau, contagieux, qui a tué certaines personnes qui étaient très fragilisées et dans certaines conditions (instruction administration massive de Rivotril dans les EHPAD notamment, ne pas l’oublier). Et oui, aujourd’hui, il fait plus chaud, de façon mesurable, en Europe et en France, qu'il y a dix ou vingt ans. Et pour celles et ceux qui vivent dans des appartements mal isolés, c’est très difficile à vivre. Ces constats, je ne les remets pas en question.
Ce que je remets en cause, c'est la mise en discours qui est faite de ces réalités. La façon dont on les présente, les nomme, les amplifie, les met en scène, et surtout ce qu'elles produisent dans l'esprit du Peuple, de celui qui devrait rester Souverain mais qui, sous le coup de la peur, est prêt à troquer sa liberté contre une promesse de sécurité.
Ma position, je ne pense pas qu’elle soit celle d’un irresponsable - je me mets à l’ombre dès que je peux et je ne joue au tennis que quand je sais que je peux le faire, c'est une position de citoyen, et même de citoyen-lecteur d'un type précis de textes: ceux qui émanent du Pouvoir, ceux qui parlent de ce qu’est le Pouvoir. Quand on me montre un danger, moi c'est plutôt le doigt qui montre que je regarde. Et ce doigt, depuis plusieurs années, ne cesse de pointer vers l'horizon de la catastrophe plutôt que d’une gestion « normale » d’événements certes exceptionnels mais à relativiser.
Un exemple ? Quand les médias titrent que les urgences à Paris et ailleurs sont saturées, au bord de l’explosion à cause des appels dus à la chaleur de ces derniers jours, ce que je vois d’abord moi, c’est un signe supplémentaire de la mauvaise santé… du système hospitalier dans son ensemble, et je vois cela avant de voir que la chaleur rend malade quelques individus. Un système hospitalier qui est mis en crise sciemment depuis une grosse quinzaine d’années. Bien avant le Covid et les annulations de tournoi de tennis.
3. Le Pouvoir n'est pas là-haut : il est partout, et en chacun de nous
C'est pour comprendre ce qui se joue que Michel Foucault, philosophe, devient indispensable. Non pas comme référence d'autorité, ce serait lui faire peu d'honneur, mais parce que ses analyses des mécanismes du Pouvoir me semblent éclairer précisément ce que nous vivons. Foucault a passé une grande partie de son œuvre à déconstruire une illusion courante : celle du Pouvoir qui serait en fait une instance extérieure, surplombante, séparable de nous. Le Roi, l'État, le Gouvernement : des entités distinctes qui exerceraient leur force sur des sujets passifs. Cette image est trop simple, dit Foucault. Le Pouvoir ne fonctionne pas comme ça.
« Le pouvoir n'est pas quelque chose qui s'acquiert, s'arrache ou se partage, quelque chose qu'on garde ou qu'on laisse échapper ; le pouvoir s'exerce à partir de points innombrables, et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles. » — Michel Foucault, La Volonté de savoir, 1976
Ce que Foucault appelle la gouvernementalité (notion qu'il développe dans ses cours au Collège de France entre 1977 et 1979), c'est précisément cette façon qu'a le Pouvoir de gouverner les conduites non par la contrainte directe mais par la structuration du champ des possibles. On ne vous force pas à vous comporter d'une certaine façon : on organise l'environnement discursif, informationnel, émotionnel de telle sorte que vous vous comportez vous-même de la façon souhaitée. La liberté est maintenue en apparence. La conduite est orientée en profondeur.
L'outil principal de cette gouvernementalité contemporaine, c'est la gestion des risques. Foucault avait analysé comment la médecine, la psychiatrie, la criminologie avaient progressivement constitué des populations entières en sujets à risque : des individus dont les comportements devaient être surveillés, normés, corrigés au nom de leur propre sécurité et de celle de la collectivité. Ce régime, qu'il appelle biopolitique, ne gouverne plus seulement les individus un par un mais il gouverne les populations comme des corps collectifs dont il faut optimiser la santé, la sécurité, la productivité.
Actuellement, le discours climatique actuel est un exemple presque parfait de biopolitique au sens foucaldien. Il constitue chaque individu en sujet-risque : responsable du réchauffement par son comportement (il va en avion en vacances et Jean-Marc Jancovici propose que cela s’arrête bientôt…, il mange de la viande, il roule à l'essence), coupable s'il ne corrige pas, justiciable de mesures de restriction qui touchent sa vie privée la plus intime. Et en même temps il produit une demande de protection (vers l'État, vers les institutions, vers les experts) qui renforce précisément les instances qui ont intérêt à être indispensables. Et c’est un discours qui embraye directement sur des mesures politiques : des passes pour circuler dans des voitures dites non polluantes (les vignettes Crit’Air), des obligations de rénover des logements, etc.
Mais voici ce qui est le plus vertigineux dans l'analyse foucaldienne : ce Pouvoir n'a pas besoin d'un centre. Il n'y a pas de grand stratège qui, du haut d'une tour, orchestrerait la pastorale de la Peur. Pas de complotisme de ma part, donc ! Le Pouvoir, ce n’est pas un club de gens plus ou moins occultes qui nous manipulent, non ! Le Pouvoir, c'est le président du club de tennis qui annule le tournoi. C'est la commune de Brive qui supprime la Fête de la musique. C'est le journal qui ouvre son Direct canicule et qui nous minaient dans un flot continu de nouvelles catastrophiques/istes, des « Urgent : 35 degrés à Mons en Baroeuil », « Une noyade dans le lac de Paladru », « Un train sans climatisation : les passagers à 40 degrés pendant trois heures ». C'est aussi vous et moi, chaque fois que nous répercutons une alerte météo avec les mots appris dans les bulletins officiels. Chacun de nous est un relais, un nœud dans ce réseau diffus de micro-pouvoirs qui orientent les conduites sans que personne n'en soit pleinement responsable.
A-t-il vraiment peur, le président du club qui annule ? A-t-il peur pour lui-même, ou est-il l'écho fidèle d'une peur apprise, intégrée, normalisée ? La question n'a peut-être pas de réponse tranchée. C'est précisément le signe que la gouvernementalité fonctionne : quand le gouverné se gouverne lui-même selon les normes du gouvernant, sans même en avoir conscience, sans même qu'on le lui demande explicitement.
4. Sécurité contre Liberté : la tension qui ne se résout jamais
Dans le cas du Covid comme dans celui du climat, ce qu’il me semble voir, c’est qu’on observe la même structure : la responsabilité de la crise est renvoyée in fine sur l'individu et sur son comportement privé. C’était « il ne se vaccine pas », maintenant c’est « il continue à rouler à l'essence, il part en vacances en avion, il mange de la viande ». La responsabilisation va de pair avec la culpabilisation.
C'était à cause du comportement de chacun que le virus continuait prétendument à se propager, et qu'il fallait confiner (mesure dont les effets désastreux sur la santé mentale, l'économie, l'éducation sont désormais documentés, et dont on a fait une idée acceptée par répétition de sa nécessité avant même d'en avoir évalué les conséquences). C'est maintenant à cause du comportement de chacun que la planète se réchauffe et que chacun doit faire amende honorable : moins voyager, moins manger, moins consommer, se soumettre à un bilan carbone, accepter des restrictions qui, il y a quinze ans, auraient semblé inimaginables dans une démocratie libérale.
L'individu devient coupable s'il ne fait pas ce qu'il faut. Et ses comportements sont évalués au niveau sociétal, ce qui ouvre la voie à des sanctions sociales : plus de droit à voyager, à travailler dans certaines conditions, à participer à des événements collectifs. Pendant le Covid, c'était le pass sanitaire. Dans la logique climatique en cours d'installation, ce seront d'autres dispositifs.
C'est toujours la même tension, vieille comme la politique : Sécurité contre Liberté. Et cette tension a une caractéristique connue : elle ne se résout jamais en faveur de la liberté. Chaque fois que le peuple réclame de la sécurité, il abdique un peu de sa souveraineté. Chaque réunion interministérielle pour une vague de chaleur de quatre jours, chaque concert annulé par précaution, chaque application mobile qui vous géolocalise pour vous envoyer une alerte orange — tout cela est infime pris séparément. Tout cela construit quelque chose pris ensemble.
Alors non, ce n'est pas grave en soi, un tournoi de tennis annulé. Mais c'est un début. Et les débuts, dans l'histoire des régimes coercitifs, ont toujours l'air de ne rien dire.
5. Ce que cela dit de moi
Je dois être honnête sur ce que mon propre positionnement révèle, y compris ce qu'il a de paradoxal.
Au fond, il est assez égoïste aussi, d’une certaine manière : j’ai envie de profiter de cette période de confort matériel et de liberté relative que les luttes sociales et politiques ont gagnées en Europe au cours du 20e siècle, parenthèse relativement heureuse dans un monde où la souffrance au travail a pour beaucoup reculé un temps, où la misère économique n’a plus été le lot du plus grand nombre - (il faut relire Hugo et Zola, toujours ; il faut lire le reportage, au cours de l’été 1902, de Jack London, cherchant à voir de ses propres yeux le sort des pauvres dans l'East End à Londres, le quartier le plus misérable de la capitale britannique) ; une période pendant laquelle les libertés individuelles ont accompagné le progrès social. On prend goût à une certaine liberté qui finit certes là où commence celle des autres. Et je n’ai pas envie que l’on se mette à brandir sous mon nez les épouvantails modernes de … la canicule au nom de laquelle on pourrait me demander demain de ne plus me déplacer à ma guise, de manger autrement, d’arrêter de jouer au tennis ou de faire la fête. D’autant que les premières mesures qui sont prises ces temps s’accompagnent d’un moralisme dont je n’aime pas les relents : interdiction de consommer de l’alcool ; encore une fois, « on » décide à ma place ! On avait déjà vu cette prohibition pendant le Covid… On reprend le même chemin, on devient vite coercitif. Et comment résister puisque c’est pour le Bien commun ?
Mon geste critique consiste donc à regarder le doigt avant de regarder la lune. Quand on me montre un danger, je cherche à comprendre qui le montre, comment il est mis en scène, quels intérêts servent sa mise en avant, à quoi cette spectacularisation sert et à quoi elle pourrait servir. Ce n'est pas du déni, c'est de l'attention aux conditions de production du discours. C'est, au fond, une posture de lecteur méfiant, formé à repérer les rhétoriques de la peur et les techniques de gouvernement des consciences. Il y a eu un précédent en 2021-2022.
Mon discours, au fond, veut rassurer : distinguons la réalité (oui, il fait plus chaud) et la mise en scène anxiogène de cette réalité. Il vise à restituer aux gens leur capacité de jugement, leur autonomie face aux discours d'autorité. Il dit : vivez, ne laissez pas la météo devenir une raison de ne plus aller au concert, de ne plus jouer au tennis, de ne plus faire la fête en plein solstice d'été. Alors, au quotidien, qu’est-ce que je fais avec mes amis ? Je relativise et je contextualise quand je parle avec des gens que j’aime bien et qui me semblent prendre ces discours anxiogènes « en pleine pé » comme on dit dans les Tontons flingueurs ! Cela ne m’aide pas vraiment à me faire apprécier, je pense, parce que je ne bouscule pas que des discours tenus par d’autres, je viens questionner leurs propres représentations. Alors, comme ce n’est pas facile de contextualiser et déconstruire en petits dialogues à la cafét ou au bord d’un terrain de pétanque, j’écris ici, en plus long, plus détaillé, sourcé et avec d’autres références (Michel Foucault par exemple) que … moi-même ! Et la plupart du temps, je ne dis trop rien aux gens que j’aime ! Je leur glisse mon blog à la faveur d’une conversation et à eux de voir. Ma pensée y est plus construite, mon discours moins intrusif - ils peuvent le lire quand ils veulent ou pas - et ça leur laisse du temps de réflexion.
Mais je ne me fais pas d'illusions sur ce que mon propre discours peut produire. En dénonçant ce que j’appelle la Pastorale de la Peur, j'active une autre peur parce que je montre un monde de moins en moins démocratique, de plus en plus passionné de contrôle, où les libertés reculent par petites touches insensibles. C'est un monde qui est assez gris, assez inquiétant. Il y a une ironie cruelle à vouloir rassurer les gens sur la chaleur en leur montrant pourquoi la mécanique du Pouvoir est bien plus inquiétante que le thermomètre.
Je risque d'apparaître comme un oiseau de mauvais augure. Le raisonnable qui veut faire baisser la fièvre discursive sur le climat et qui, pour y parvenir, donne à voir un tableau politique sombre. Je ne suis pas sûr de m'en sortir sans contradiction.
Conclusion : Vivre, quand même
Il y a une chose dont je suis certain : la Peur ne gouverne bien que ceux qui ont accepté d'avoir peur. Le reste est résistance, pas forcément héroïque, souvent minuscule, parfois simplement celle d'aller jouer au tennis un dimanche matin à 24 degrés en ignorant la vigilance orange.
Pour moi, la question politique réelle n'est pas : fait-il trop chaud pour la Fête de la musique ? La question est : qui est ce « on » qui décide à ma place que c'est trop chaud, sur la base de quels critères, avec quelle légitimité, et au nom de quelle vision de ce que je suis capable de supporter ? Ces questions-là ne trouvent jamais de réponse dans les bulletins météo mais elles en trouvent une chez Foucault. Elles en trouvent une dans l'histoire des démocraties qui se sont laissé glisser, par confort et par peur, vers des régimes qui décidaient toujours plus à la place du peuple : pour son bien.
Mon message de fond n'est pas sombre. Il est presque optimiste, sur le mode entêté : « Vivons. N'ayons pas peur de vivre ! ». Le principe de précaution, c’est celui qui empêche le voisin d’Amélie Poulain de sortir de chez lui. Et faisons des pieds de nez aux discours de la peur. Retrouvons la capacité, politique autant que personnelle, de distinguer le réel et sa mise en scène, le danger et son amplification, l'information et la manipulation.
Mais je maintiens l'autre tension sans la résoudre : ce monde où il faut défendre son droit à jouer au tennis sous de 24 à 30 degrés n'est pas, en soi, très rassurant. Que la mécanique du contrôle ait à ce point intégré nos esprits, au point que nous annulons nous-mêmes nos propres fêtes avant même qu'on nous le demande, c'est le signe d'une gouvernementalité qui a parfaitement réussi. Et ça, c'est une raison d'inquiétude qui ne doit rien à Météo-France.