France–Espagne, l’autre match !

Le 25/07/2026 0

Article du 25 juillet 2026

Il y a des comparaisons qui éclairent plus que des discours. On peut passer des heures à débattre de la théorie du ruissellement, de la rigueur budgétaire, des « premiers de cordée » comme disait Macron et de la promesse d’un pays qui se relèverait par le haut, mais il suffit parfois de regarder ailleurs, juste à côté, pour comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

La France et l’Espagne sont deux pays voisins, deux économies comparables, deux sociétés qui ont traversé les mêmes crises, des subprimes en 2008, du Covid en 2020-2022, puis les guerres Ukraine et maintenant Iran. Pourtant, leurs trajectoires depuis 2017 racontent deux histoires radicalement différentes : celle d’un pays qui a choisi d’enrichir les plus riches en espérant que cela profiterait à tous, et celle d’un pays qui a décidé d’augmenter les salaires les plus bas pour relancer l’économie par le bas. Deux philosophies. Deux modèles. Deux résultats.

1. France : le ruissellement… mais vers le haut

Il faut repartir de cette image, devenue presque un slogan, que Macron avait lancée en octobre 2017 : les « premiers de cordée ». Une métaphore censée dire que si l’on aide ceux qui sont en haut, ceux qui tirent la corde, alors toute la cordée suivra. Une manière de ne pas prononcer le mot « ruissellement », trop connoté, trop marqué idéologiquement, mais d’en conserver la logique. La phrase exacte, prononcée le 15 octobre 2017, mérite d’être relue :

« Je ne crois pas au ruissellement, mais je crois à la cordée. […] Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole. »

Tout était là : l’idée que l’économie se redresse par le haut, que l’enrichissement des plus riches finit par profiter à tous, que la prospérité descend comme une eau bienfaisante.

La politique menée ensuite a été parfaitement cohérente avec cette vision. La suppression de l’ISF, remplacé par un IFI beaucoup plus étroit, a coûté environ trois milliards d’euros par an en recettes fiscales. La flat tax sur les revenus du capital a offert aux détenteurs de patrimoine un taux unique de 30 %, très inférieur à ce qu’ils payaient auparavant. L’impôt sur les sociétés a été abaissé progressivement jusqu’à 25 %. Les dividendes du CAC 40 ont suivi une trajectoire ascendante spectaculaire : 36,9 milliards d’euros en 2012, 57,4 milliards en 2017, 80,1 milliards en 2022, et 107,6 milliards en 2025. Les fortunes des milliardaires français ont doublé depuis 2017. Les 500 premières fortunes ont vu leur patrimoine multiplié par quatorze depuis 1996, et doublé depuis l’arrivée de Macron au pouvoir. Tout cela n’est pas une opinion : ce sont des chiffres publics, vérifiables, qui racontent une histoire très simple. Les plus riches ont prospéré comme jamais.

Pendant ce temps, les plus pauvres ont vu leur niveau de vie reculer. L’INSEE a documenté la baisse du niveau de vie des 30 % les plus modestes en 2023. Le taux de pauvreté a atteint 15,4 %, son plus haut niveau depuis 1996, soit 9,8 millions de personnes. En une seule année, 650 000 personnes ont basculé sous le seuil de pauvreté.

Le ruissellement n’a pas ruisselé. Il siphonne les plus modestes, la pauvreté galope.

1.1. Le paradoxe budgétaire : rigueur affichée, déficit creusé

Ce qui frappe, c’est le contraste entre le discours et les résultats. Macron s’est présenté comme le président de la rigueur, de la maîtrise budgétaire, du sérieux financier. Pourtant, jamais un président n’a autant creusé le déficit tout en prêchant la discipline. Le déficit public de 2024 s’élève à 169,6 milliards d’euros, le plus élevé de la zone euro. La dette publique atteint 112 % du PIB, contre 97 % en 2017. La France a perdu son double A auprès de Fitch et de Standard & Poor’s. La Cour des comptes parle d’une trajectoire « préoccupante ». Le « Mozart de la finance » a produit la plus forte dérive budgétaire de la Ve République.

Ce paradoxe n’en est pas un si l’on regarde la logique d’ensemble : on a appauvri l’État pour enrichir les détenteurs de capital. On a réduit les recettes fiscales sur les plus riches, tout en maintenant un niveau de dépenses publiques élevé pendant le Covid (le coûte que coûte macroniste), ce qui a mécaniquement creusé le déficit. Le ruissellement, en réalité, a été un transfert : un transfert du public vers le privé, de l’État vers les fortunes, du collectif vers l’individuel.

1.2. Une économie de la pauvreté : inflation, stagnation salariale, commerces qui ferment

À partir de 2021, l’inflation a frappé durement et les salaires n’ont pas du tout suivi.

Deux cas révélateurs, essence et produits frais. L’Etat laisse les pétroliers s’enrichir pendant la crise iranienne, sur le dos des consommateurs, qui s’appauvrissent. On compare les prix pendant le sommet de la crise ukrainienne et maintenant ?

 

Mars 2022 (pic Ukraine)

Été 2026

Brent

139 $/baril

90–92 $/baril

Gazole (moyenne France)

2,14 €/L

≈ 2,13 €/L

Écart

Prix quasiment identique alors que le Brent vaut environ 35 % de moins.

En mars 2022, l’État avait subventionné de 18 centimes par litre, le consommateur payait 1,80 au plus haut. Il pourrait aujourd’hui baisser ses taxes, ou bloquer les prix. Mais il laisse filer, enrichit Total et autres. En ce moment en Espagne, le gasoil est à 1,51 euros, au Portugal 1,70.

Hier, en arrivant de Haute-Savoie, je suis allé acheter des fruits et légumes au supermarché d’à côté, en pleine région productrice. Les pêches étaient à 5 euros le kilo et la production est abondante, les « aléas climatiques » invoqués ont bon dos. Libération me renseigne :

https://www.liberation.fr/environnement/alimentation/le-prix-des-courgettes-tomates-haricots-en-hausse-de-30-les-difficultes-dacces-aux-fruits-et-legumes-relevent-dune-tendance-durable-20260723_24BVROGXKFBVBC7ECQZVNXDDVQ/

« + 32% pour les courgettes, + 31 % pour les tomates grappe, + 24 % pour les haricots… Lorsqu’on fait ses courses, il y a de quoi se prendre le chou. En un an, le prix des légumes a connu une «forte hausse», a déploré ce jeudi 23 juillet dans un communiqué, l’association de défense des consommateurs Familles rurales. Comme chaque année, l’organisme a réalisé 118 relevés de prix en grandes surfaces (hypermarchés, supermarchés, discounters et magasins spécialisés bio) pendant deux semaines au mois de juin, sur 40 départements, pour un panier de neuf fruits et dix légumes. »

Les ménages ont réduit leurs dépenses et les commerces ont commencé à fermer : librairies, boutiques de vêtements, restaurants, boulangeries. Les rues se sont transformées : vitrines vides, rideaux baissés, centres-villes qui se dépeuplent, grandes enseignes qui ferment.

Commençons par les vêtements. La fermeture de Camaïeu, en septembre 2022, a été le signal le plus brutal. Camaïeu, c’était 2 600 salariés, 500 magasins, pour de la mode accessible. La liquidation a été totale, sans reprise ni sursis. Et Camaïeu n’a pas été victime d’une erreur stratégique : elle a été victime d’un pays où les femmes ont cessé d’acheter des vêtements parce que l’inflation les obligeait à arbitrer entre l’essentiel et le reste. Quand on n'a pas les moyens, on achète via Temu ou Sehein, de la fast fashion à 2 balles... Quelques mois plus tard, San Marina a suivi le même chemin avec ses163 magasins, 680 salariés. La liquidation judiciaire a été prononcée en février 2023. Puis ce fut Kookaï, en février 2023, marque iconique des années 1990, symbole d’une mode française jeune et accessible : 120 magasins ont fermé. André, autre institution, a connu plusieurs redressements avant de s’effondrer à nouveau en 2023. Minelli, pourtant positionnée sur un segment plus haut de gamme de la chaussure, a été placée en redressement judiciaire en 2022, puis a fermé une grande partie de ses magasins. La marque existe encore, mais sous une forme amputée, loin de son réseau d’origine. Gap France a fermé l’intégralité de ses magasins en 2021. Celio, sans disparaître, a fermé plus de 100 magasins depuis 2020. La marque survit mais au prix d’une contraction massive de son réseau. La Halle, qui appartenait au groupe Vivarte, a été placée en liquidation en 2020. Une partie des magasins a été reprise, mais l’enseigne n’a jamais retrouvé son maillage d’origine. Orchestra-Prémaman, spécialisée dans les vêtements pour enfants, a été placée en redressement judiciaire en 2023, avec des fermetures en cascade. Brice, absorbée dans une restructuration du groupe Happychic, a disparu en tant qu’enseigne autonome.

Même chose pour l’ameublement. On pourrait croire que l’ameublement résiste mieux que le textile, parce qu’on n’achète pas un canapé comme on achète un tee-shirt, parce qu’un meuble est un achat lourd, réfléchi, espacé dans le temps. Mais c’est précisément cette nature cyclique qui a rendu le secteur vulnérable : quand le pouvoir d’achat se contracte, quand les ménages arbitrent, quand l’inflation frappe l’alimentation, l’énergie, le logement, les meubles deviennent la variable d’ajustement. Et depuis 2020, les enseignes qui semblaient indestructibles tombent les unes après les autres. Fly a disparu dès 2020. La fermeture de Habitat, en décembre 2023, a été un choc symbolique, parce que c’était une marque (fondée en 1964…), associée à une certaine idée du design accessible, à une modernité tranquille. La marque n’existe plus que comme un souvenir d’une époque où l’on pouvait encore s’offrir un meuble sans s’endetter. Quelques mois plus tôt, Alinéa avait connu une trajectoire similaire. But, l’un des géants du secteur, a fermé plusieurs magasins depuis 2021. Le groupe n’est pas en faillite, mais il se replie, il se concentre, il abandonne des zones entières. Conforama ferme des magasins depuis 2020. L’enseigne a été sauvée in extremis par un fonds d’investissement, mais elle reste dans une situation fragile, avec un réseau réduit et une rentabilité incertaine. Récemment, voulant équiper ma nouvelle maison, j’ai vu que Casa avait fermé. Même Maisons du Monde, pourtant positionnée sur un segment plus haut de gamme, a annoncé des fermetures ciblées et une réorientation stratégique vers le e-commerce. Le modèle du grand magasin d’ameublement s’effondre.

Ce que cette hécatombe dit de la France

Ce n’est pas une série de faillites isolées. C’est un symptôme. Un pays où les gens achètent moins de vêtements et de meubles est un pays où les gens vivent moins bien. Les seules enseignes qui prospèrent sont celles de la pauvreté organisée : Action pour les petits trucs de la maison, Aldi et Lidl pour la bouffe, Primark pour les fringues en sont les symboles. Il faut aller à Action n’importe quel jour de la semaine pour voir la pauvreté, pour toucher du doigt la paupérisation. La France a désormais une économie de survie, du genre où l’on compte les centimes, où l’on renonce à acheter des vêtements, où l’on évite les restaurants, où l’on se replie sur le moins cher.

Ce n’est pas un cercle économique vertueux. C’est un cercle vicieux : moins de pouvoir d’achat, donc moins de consommation, donc moins d’activité, donc plus de faillites, donc plus de pauvreté. Récession. La France a construit une économie de la cherté de la vie (voir les prix des fruits et légumes plus haut, mais regardez aussi l’augmentation spectaculaire des prix des restaurants ces dernières années), de l’austérité diffuse, de la contraction permanente.

2. Espagne : le cercle vertueux du pouvoir d’achat (2018–2024)

Pendant que la France misait sur les riches, l’Espagne a fait un choix exactement inverse. Elle a décidé d’augmenter les salaires les plus bas, de stabiliser l’emploi, d’investir massivement dans la transition énergétique, la numérisation, les infrastructures, les PME. Elle a utilisé les fonds européens pour moderniser son économie plutôt que pour compenser des déficits structurels. Elle a misé sur les travailleurs, sur ceux qui consomment immédiatement parce qu’ils ne peuvent pas thésauriser.

2.1. La hausse du salaire minimum : un choc de demande

Depuis 2018, le salaire minimum interprofessionnel (SMI) a augmenté de 47 %. C’est l’une des plus fortes hausses d’Europe. Cette augmentation a eu un effet immédiat : les bas salaires ont augmenté, la consommation a été soutenue, les inégalités ont reculé. Contrairement aux prédictions alarmistes, l’impact sur l’emploi a été limité. La Commission européenne l’a confirmé : la hausse du SMI n’a pas détruit massivement des emplois, elle a simplement amélioré la situation des travailleurs les plus précaires.

2.2. La réforme du marché du travail : la fin de la précarité de masse

En 2021, l’Espagne a réformé son marché du travail pour réduire l’usage massif des contrats temporaires. Les CDI fixes-discontinus ont été favorisés (voir https://www.alternatives-economiques.fr/polemique-sur-le-statut-des-travailleurs-fixes-discontinus-en-espagne, si vous avez des curiosités). Les entreprises ont été incitées à stabiliser leurs salariés. Le résultat est net : l’emploi est plus stable, la précarité a reculé, et la création d’emplois n’a pas été freinée. L’OCDE le confirme : la réforme a amélioré la qualité de l’emploi sans nuire à la dynamique économique.

Et la doxa économique des médias en continu et des partis de droite continue de dire qu’il faut plus de « souplesse » – entendez « plus de précarité des travailleurs » -  pour sauver l’économie ?

L’Espagne a renforcé ses politiques actives : formation, accompagnement des chômeurs, adéquation compétences-emplois. Cette stratégie a amélioré la productivité à moyen terme, en particulier dans les secteurs en transition. Les travailleurs ont été mieux formés, mieux accompagnés, mieux insérés.

2.3. Le plan de relance européen : modernisation et transition

Les fonds du plan Next Generation EU ont été utilisés pour financer la numérisation, les infrastructures, l’innovation, les PME, la transition verte. L’effet a été double : hausse de la productivité et stimulation de l’investissement privé. La Commission européenne résume ainsi la dynamique : « La croissance récente vient du mix : emploi plus stable, reprise post-Covid, tourisme, fonds européens et transition énergétique. »

L’Espagne a développé massivement les renouvelables et l’efficacité énergétique. Elle a réduit sa dépendance extérieure. Elle a amélioré la compétitivité de ses entreprises. Elle a anticipé la hausse des prix de l’énergie en investissant dans des solutions durables.

2.4. Les réformes fiscales : soutenabilité et ciblage

Les réformes fiscales ont été ciblées, destinées à financer les priorités publiques. Elles ont eu un impact limité sur la croissance, mais elles ont amélioré la soutenabilité budgétaire. L’Espagne a maîtrisé son déficit tout en modernisant son économie. À quoi le voit-on ?

Entre 2017 et 2019, les deux pays sont presque jumeaux : autour de 98 % du PIB, avec une légère baisse en Espagne et une quasi-stagnation en France. Puis arrive le Covid, et les deux courbes explosent : la France bondit à 115 %, l’Espagne à 120 %. Mais c’est après 2020 que les trajectoires se séparent. La France reste sur un plateau très élevé, oscillant entre 111 % et 116 %, sans jamais redescendre. L’Espagne, elle, entame une décrue continue : 118 %, puis 113 %, puis 111 %, puis 108 %, puis 100 %. En 2026, les projections montrent une France autour de 116–117 %, et une Espagne autour de 99–100 %.

Autrement dit : la France n’a jamais refermé la parenthèse Covid. L’Espagne, si. Nous continuons à payer le coûte que coûte macronien.

La France a stabilisé sa dette à un niveau très élevé. L’Espagne a réduit la sienne de vingt points en cinq ans. Deux courbes, deux modèles, deux philosophies économiques.

3. Ruissellement ou pouvoir d’achat ? Le verdict économique

La question centrale est simple : les enrichissements de quelques-uns profitent-ils à la nation ? Toutes les données françaises montrent que non. Les ultra-riches thésaurisent, placent, optimisent, délocalisent. Quand on a déjà plusieurs milliards, chaque milliard supplémentaire n’est pas injecté dans l’économie réelle. Les pauvres, eux, consomment immédiatement, car ils ne peuvent pas épargner. C’est ce que montrent toutes les études sur la consommation : 1 euro donné à un pauvre = 1 euro dépensé = activité économique. 1 euro donné à un milliardaire = 0 euro dépensé = placements financiers.

La France a choisi le ruissellement : pauvreté record, déficit record, fortunes record. L’Espagne a choisi le pouvoir d’achat : croissance, emploi, stabilité.

4. La Suisse : le modèle silencieux

Il existe un pays qui ne fait jamais de bruit, qui ne prétend jamais incarner un modèle universel, mais qui, par la simple observation de ses résultats, impose une évidence : la prospérité n’est pas un miracle, c’est une architecture. La Suisse n’a pas choisi le ruissellement mais elle n’a pas choisi l’austérité. Elle n’a pas choisi l’appauvrissement des classes moyennes, elle a choisi une économie fondée sur des revenus élevés, des prix maîtrisés, une stabilité institutionnelle, une fiscalité lisible, et une confiance structurelle dans le travail qualifié.

Le revenu médian suisse dépasse les 6 500 francs par mois. Le taux de pauvreté est l’un des plus bas d’Europe. Les prix sont élevés, certes, mais ils ne sont pas délirants au regard des salaires. L’essence est plus chère, mais de 5 et 10% seulement… Quand on compare avec les niveaux de salaire, on voit que rouler côut bien moins cher en Suisse !

Le pays n’a pas besoin d’Action ou de Lidl pour faire tourner son économie. Il n’a pas besoin de ruissellement parce que les salaires sont déjà suffisamment hauts pour irriguer l’ensemble du système. La Suisse n’a pas misé sur les riches : elle a misé sur l'ensemble de ses travailleurs. Et elle a construit une économie où le pouvoir d’achat n’est pas un slogan, mais une réalité.

Ce modèle n’est pas transposable tel quel en France, évidemment. La Suisse est petite, fédérale, riche, dotée d’une culture politique très particulière, et une partie de sa richesse vient du système bancaire et n’est donc pas transposable. Mais l'expérience de ce pays dit quelque chose de fondamental : une économie prospère est une économie où les gens vivent bien, où les salaires permettent de consommer, où les prix n’étranglent pas (Hornbach, le Castorama national, affiche en francs suisses les mêmes prix que Castorama en euros…), où les commerces ne ferment pas, où les faillites ne s’accumulent pas. La Suisse n’a pas besoin de ruissellement parce qu’elle a construit une économie où l’eau circule déjà partout.

5. L’offre politique française à la veille des présidentielles

À l’approche de la présidentielle, les programmes économiques des partis français s’inscrivent, chacun à leur manière, dans l’un ou l’autre des deux modèles que nous venons d’analyser : le modèle du ruissellement (France 2017–2025) ou le modèle du pouvoir d’achat (Espagne 2018–2024). Je vais maintenant décrire les orientations économiques telles qu’elles apparaissent dans leurs programmes publics. Chacun pourra aller vérifier selon ses préférences politiques.

Le Rassemblement national ne s’inscrit pas du tout dans le modèle espagnol de hausse des salaires. Il ne propose ni une augmentation massive du SMIC, ni une réforme structurelle du marché du travail. Son approche repose plutôt sur la baisse des prix, notamment via une réduction de la TVA sur les carburants, l’énergie ou les produits essentiels, et sur une préférence nationale dans l’emploi et les aides. Ce n’est pas le ruissellement macronien, mais ce n’est pas non plus le cercle vertueux espagnol : c’est une politique de pouvoir d’achat par une volonté de baisse des coûts, pas par la hausse des revenus. Le RN ne propose pas d’augmenter massivement les salaires, mais de réduire les dépenses contraintes. On va vers encore plus de contraction. C'est la même logique qui se poursuit, elle est clairement de droite. Alors quand ce parti se dit ni de droite, ni de gauche mais national, il s'agit d'un discours électoraliste en décalage avec son programme économique.

Parce que c'est leur dogme économique, Les Républicains s’inscrivent clairement dans le modèle français de 2017–2025 : baisse des impôts de production, allégements fiscaux pour les entreprises, réduction des dépenses publiques, réforme de l’État et prétendue rigueur budgétaire (en 2007, à l'arivée de Sarkozy à la présidence, le déficit est de 49,7 milliards ; 5 ans plus tard, il est passé à 100 milliards). C’est une politique de l’offre, fondée sur l’idée que la compétitivité des entreprises finira par profiter à tous. C'est en fait une politique de cadeaux au capital contre le monde du travail, celui qui fait tourner l'économie. On est dans la logique des « premiers de cordée », même si le terme n’est plus utilisé. C’est le ruissellement, assumé ou non.

Bien entendu, le parti macroniste, version Attal ou Philippe, ne propose rien d’autre que la continuité. On est dans le mur mais on continue…

Le Parti socialiste propose une hausse du SMIC, une revalorisation des salaires, une politique active de soutien aux services publics, et une fiscalité plus progressive. On retrouve des éléments du modèle espagnol : hausse des bas salaires, réduction des inégalités, investissement public. Mais le PS ne propose pas une augmentation du salaire minimum de 47 % comme l’Espagne. C’est un modèle social-démocrate classique : pouvoir d’achat par la redistribution, plus que par un choc salarial.

La France insoumise est le parti qui s’approche le plus du modèle espagnol, mais en version amplifiée : hausse forte du SMIC, réduction massive de la précarité, investissements publics massifs, transition énergétique accélérée, taxation accrue des ultra-riches, renforcement des services publics. C’est une politique de relance par le bas, fondée sur l’idée que les pauvres consomment, que les riches thésaurisent, et que l’économie doit être tirée par la demande. On est dans une logique proche de l’Espagne, mais avec une intensité plus forte.

Sans juger, sans recommander, sans prédire, on peut dire que les partis français se répartissent en deux grandes familles économiques : le camp du ruissellement, qui mise sur les entreprises et les détenteurs de capital pour stimuler l’économie, et le camp du pouvoir d’achat, qui mise sur les salaires, la consommation et la redistribution pour relancer la machine.

Conclusion générale

On peut parler de football, de culture, de gastronomie, de soleil, de patrimoine. Mais le vrai match entre les deux pays latins, celui qui dit quelque chose de profond sur la manière dont un pays se gouverne, c’est celui de l’économie. Et dans ce match-là, l’Espagne a gagné. Pas par miracle, pas par chance, pas par hasard. Par choix politique.

La France a délibérément choisi d’enrichir les riches. Les Mozart de l’économie et de la finance ont mis la France à genoux : Sarkozy avait commencé (et Hollande continué), Macron a poursuivi. L’Espagne, elle, a choisi d’enrichir les pauvres. La Suisse a choisi d’enrichir tout le monde. Alors qu’on nous ressort toujours les mêmes discours sur le sérieux budgétaire et la démagogie des propositions de la gauche, il me semble bien que l’économie réelle a tranché. Quoi qu’en disent les éditorialistes à longueur de journée, qui ne se soucient guère d'informer avec des discours chiffrés : mieux vaut pour eux en rester à des bla bla iédologiques commodes. La gauche est dans la démagogie économique et la droite dans le sérieux. J'ai du mal à voir où et comment !

Je ne suis pas économiste, mais analyste de discours. Les médias aujourd’hui, et les politiques avec eux, sont dans une vaste stratégie d’enfumage : dans la France d'aujourd'hui, la seule chose qui compte, semble-t-il, c’est de savoir si tel parti, tel chef de parti, est ou non antisémite. Polémique sur polémique ! On ne parle que d’identité nationale et de questions communautaires et l’on pointe du doigt certains Français, les immigrés, comme s’ils étaient responsables de l’appauvrissement général. Ce discours, qui était traditionnellement le fonds de commerce de l’extrême-droite, devient celui de la droite. Cette alliance, qui a été funeste dans les années 30, on la voit se former à toute allure à la veille des Présidentielles. Ciotti a ouvert la voie, Retailleau le suit, les Républicains avec lui.

Sur France Culture ( !), le journaliste de la matinale, Guillaume Erner, choisit d’absoudre le RN de tout antisémitisme et reporte l’opprobre sur LFI. Je ferai un article de blog sur son cas. Son discours, parmi des dizaines d’autres, crée les conditions d’un vote décomplexé pour le parti lepéniste, qui est devenu, avec l’échec patent du macronisme, le nouveau visage présentable du capitalisme à la française. On y va droit, et la politique qui sera faite continuera à appauvrir les classes populaires qui auront, une fois de plus, voté contre leurs intérêts.

C’est pratique de parler de ces questions identitaires, de désigner des boucs émissaires, de faire de Barbara Butch une figure de la liberté d'expression et une victime de la censure antisémite : ça évite surtout de regarder en face les choix politiques et économiques et d’en mesurer les conséquences. Cela permet de sortir du jeu politique le seul parti qui pourrait proposer une autre politique. Le contexte international, qu’on nous sert dans tous les discours pour justifier la crise française, a bon dos. La France et l’Espagne naviguent dans les mêmes eaux, mais ne sont pas dans le même bateau !

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