Mon fils me demande l’autre jour que dire quand ses collègues de travail, des gens sympas, bien, qu’il apprécie, commentent les images de lycées bloqués, de poubelles qui brûlent, de CRS en ligne, ave des commentaires sont tranchés, comme toujours, qui condamnent les violences et… il sait que c’est pas si simple, il cherche quoi répondre. Et à moi aussi, de mon côté, on me demande — sous-entendu : moi qui suis de gauche — ce que j'en pense, avec un sous-entendu : tu serais pas du genre à justifier qu’on brûle et casse et même qu’on attaque des flics et même les pompiers qui viennent éteindre ?
Alor voilà ce que je réponds d'emblée : ce que j’en pense ? Rien en bloc mais beaucoup sur différents aspects et il y a au moins quatre questions distinctes dans cette affaire, et la discussion sur les lycéens est condamnée à tourner en rond tant qu'on ne les sépare pas. Chacune mérite une réponse différente. Et glisser de l'une à l'autre sans le dire ou même sans s’en apercevoir, c'est précisément ce que font les médias, les politiques, et souvent les conversations de café. Le malheur, c’est que les deux premières ressemblent de plus en plus aux dernières ! Alors décomposons.
1. Le fond : une génération qui a raison d'être en colère
Le fond, c’est ce dont on parle le moins, ça c’est l’analyste de discours que je suis qui le remarque. Les revendications des lycéens mobilisés depuis le 21 septembre 2026 sont simples, matérielles, vérifiables. Documentées depuis des années. L’Education nationale est dans le même état que la justice qui manque de juges, que les hôpitaux qui ferment des lits faute de personnels. Des classes surchargées. Des professeurs sous-payés, en butte avec la misère sociale qui explose et qui sont démunis ; absents, il sont non remplacés : des classes qui n’ont pas de prof de français de toute l’année en classe de première, par exemple. Des bâtiments vétustes, parfois dangereux. On a bien vu ici ou là un ou deux reportage sur des plafonds qui s’effondrent, des murs qui suintent l’humidité, mais vite vite, les poubelles qui brûlent ! Des emplois du temps épuisants — des élèves qui se lèvent à 5h30 et rentrent à 19h30. Un système de Parcoursup illisible, au bout du parcous, une machine à sélection sociale déguisée en méritocratie. Ce sont les mots des élèves eux-mêmes, quand on les écoute et ils ne viennent pas d'un tract politique.
Ces lycéens, qui sont-ils ? Ils sont la génération Covid : ceux qu'on a renvoyés chez eux masqués, confinés, à qui on a pas fait cours pendant des mois en leur disant qu’en plus ils allaient tuer leur grand-mère. C’est la génération des enfants des gilets jaunes qui n'ont pas été entendus — leurs parents, leurs voisins, leur monde. C’est la génération des enfants des travailleurs pauvres qui n'arrivent plus à boucler les fins de mois, qui travaillent et qui font la queue aux restos du Cœur, avec leurs frères et sœurs qui, étudiants déjà dans des facs surchargées et sous dotées dramatiquement ( à Montpellier 3, mon ancienne université, 60 pour cent des cours sont assurés par des non-universitaires maintenant, des profs du lycée qui viennent chercher un peu d’argent en plus en faisant des heures sup : dans les années 1980, tous mes profs étaient des universitaires. C’est la génération qui subit de plein fouet l'appauvrissement des services publics — 3 000 postes supprimés à l'Éducation nationale en 2026, un départ à la retraite sur trois non remplacé prévu dès 2027 selon les syndicats. (SNES-FSU, octobre 2026).
On peut continuer à ignorer cette réalité sociale, mais, sur le fond, ce mouvement dit une chose simple que tous les indicateurs sociaux confirment : c’est juste la cocotte-minute sociale qui laisse échapper de la pression, et cela fait du bruit, c’est périodique, puis cela retombe mais rien n’est réglé. Ce n'est pas surprenant. Ce serait surprenant que ça n'arrive pas. 564 lycées perturbés le 2 octobre, 900 actions le 1er octobre, la CGT, la FSU, UNSA, SUD, l'intersyndicale toute entière appelant à la grève le 6 octobre aux côtés des lycéens : (CGT, 4 octobre 2026) ce n'est pas une manipulation extérieure. C'est une réalité sociale.
Ce que je pense du fond ? Que ces lycéens ont raison dans leurs revendications. Que la réponse à une génération qui exprime une détresse légitime devrait commencer par l'écoute, mais on ne peut pas dire que nos politiques soient très compétents dans le dialogue social. J’y reviens plus loin.
2. La violence du mouvement : une autre question
La violence qui s’exprime est réelle, elle est condamnable, mais elle est marginale. Ces trois choses sont vraies en même temps — mais on n'entend généralement que la deuxième.
Des poubelles ont brûlé. Des vitrines ont été cassées dans certains endroits. Des heurts ont opposé des lycéens et des forces de l'ordre. On comptait plus de 1 700 interpellations vendredi 3 octobre. (RTS, 3 octobre 2026) Je condamne ces violences sans réserve — pas par principe conservateur, mais parce qu'elles détournent l'attention du fond. Elles permettent au politique et aux médias de parler de « casseurs » plutôt que de profs non remplacés. C'est le jeu auquel personne ne devrait jouer.
Je pense que 98 % des lycéens mobilisés ne veulent pas de violence et savent qu'elle nuit au mouvement. Une élue syndicale du rectorat de Rouen le formule clairement : « L'immense majorité des lycéens mobilisés n'était pas du tout sur la violence, ni même sur la justification de la violence. Ils expriment une colère démocratique. » (France 3 Normandie, 2 octobre 2026) Et je pense que c’est la même chose du côté des forces de l’ordre. On a vu des enseignants former des cordons humains entre les jeunes et les CRS pour éviter les débordements, prévenir les formes de violence.
Les 2 % qui franchissent les limites — des deux côtés, lycéens et forces de l'ordre — sont les idiots utiles du Pouvoir. Ils lui permettent de faire ce qu'il préfère toujours faire face à une mobilisation sociale : parler d'ordre plutôt que de répondre aux revendications. Et si ce mouvement, comme les précédents, n'est pas entendu : la frustration, l'aigreur, le sentiment que rien ne bouge jamais — tout cela s'accumule. Rien de bon n'en sortira au final.
3. Le traitement politique : dix jours pour recevoir des lycéens
Ce que je pense du traitement politique ? Qu’il est dans la droite ligne d’une tradition étatique française qui ne sait pas écouter, négocier et qui préfère laisser les choses s’envenimer. La mobilisation démarre le 21 septembre mais faut attendre plus de dix jours pour que les premiers lycéens soient reçus par un responsable politique de premier plan. Dix jours. C'est le temps qu'il a fallu pour laisser s’envenimer le conflit par l'indifférence — et ce délai raconte tout.
Je comprends assez bien l'absence des partis politiques aux abords des lycées. Ils sont responsables de la situation déplorable de l'Éducation nationale depuis des décennies — droite comme PS, gouvernement après gouvernement. Ils n'ont pas de leçons à donner aux élèves qui subissent les conséquences de leurs choix budgétaires.
Marion Maréchal, depuis ses plateaux de télévision, a livré un discours qui mérite d'être cité dans son intégralité tant il dit, en moins de deux minutes, tout ce qu'il faut savoir sur la droite nationale qui prétend parler au nom du peuple C’était sur LCI chez Darius Rochebon. (Vidéo YouTube, 1er octobre 2026)
« Moi je vois pas des lycéens en détresse. Je vois de la racaille, je vois des émeuttiers dopés au discours de LFI. Je vois d'ailleurs accessoirement des drapeaux marocains, algériens, palestiniens qui me semblent pas avoir grand-chose à voir avec les revendications lycéennes. Ceux qui cassent, qui brûlent, qui agressent même des professeurs, ils ont leur place plutôt en cellule. N'écoutez pas Bally Bagayoko, n'écoutez pas vos profs d'extrême gauche syndiqués parce qu'ils vous emmènent en réalité tout droit dans le mur. Retournez en classe, bossez, travaillez dur parce que le monde ne va pas vous attendre. Vos petits camarades élèves chinois et singapouriens ont trois fois votre niveau en mathématiques et eux ils ne finissent pas à 17h. On n'a pas besoin de glandeurs et de manifestants. » — Marion Maréchal, LCI, 1er octobre 2026
Décortiquons. On commence par « la racaille » — terme qui englobe visiblement tous les lycéens mobilisés, puisque aucune distinction n'est faite. On continue avec les drapeaux marocains, algériens, palestiniens — sous-entendu : ces jeunes ne sont pas vraiment français, leur mobilisation est une affaire d'étrangers. On finit par la cellule pour les uns, le travail acharné pour les autres, et une comparaison avec les élèves chinois et singapouriens. C'est du mépris de classe enrobé dans la rhétorique du mérite, avec une dose de racisme ordinaire pour faire bonne mesure — les drapeaux étrangers comme preuve de la délégitimité du mouvement.
Ce qui est révélateur, c'est ce que Maréchal ne dit pas une seule fois : les classes surchargées, les profs non remplacés, les bâtiments qui tombent en ruine, Parcoursup. Ces lycéens se lèvent à 5h30 et rentrent à 19h30. Ils n'ont pas besoin qu'on leur dise que le monde ne les attendra pas — ils le savent mieux que Marion Maréchal, qui, elle, avait effectivement « la chance d'avoir une planque » — en l'occurrence, un siège au Parlement à 22 ans grâce à son nom de famille. Sur LCI, elle estimait par ailleurs que des élus de la République « encouragent la sécession » en se rendant devant les lycées bloqués. Être présent dans la rue avec des lycéens en colère, c'est de la sécession. Traiter des mineurs de racaille méritant la cellule, c'est de la lucidité. Le RN a choisi son camp.
Sur le procès fait à LFI à cette occasion : il faut comprendre quel rôle les forces politiques peuvent encore jouer en démocratie. Elles sont des forces intermédiaires entre le peuple et les institutions — leur rôle est précisément d'être présentes quand la société s'exprime, de faire le lien, de canaliser, de proposer. Faire le procès de ceux qui se rendent devant les lycées, c'est ne pas comprendre — ou ne pas vouloir comprendre — que la démocratie a besoin de ces courroies de transmission.
4. Le traitement médiatique : l'organisation du mensonge
C'est peut-être la question la plus grave. Et la plus rarement posée comme telle.
Macron avait dit en 2018, lors de ses vœux à la presse, que les médias devaient être « un tiers de confiance ». Ce qu'on observe depuis le début de ce mouvement, c'est presque exactement l'inverse. Les médias dominants organisent la désinformation. On montre les poubelles qui brûlent. On ne montre pas les revendications des lycéens. Quand on le fait, c'est pour les déformer.
Le cas Bally Bagayoko : la vidéo tronquée et les médias qui l'ont relayée
L'épisode le plus documenté est celui du maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko. La vidéo est d'abord diffusée par Europe 1 et Frontières, les médias du groupe Bolloré. On voit l'élu s'écarter d'une poubelle enflammée, acclamé par des lycéens. La narration imposée : il a allumé le feu, il « participe aux débordements ». La réalité, visible sur les images complètes : il tirait la poubelle en feu pour l'éloigner d'une enceinte du lycée. Il intervenait pour éviter que ça s'embrase, pas pour l'allumer. Inversion totale du sens d'un geste. (Franceinfo, 30 septembre 2026)
La vidéo tronquée a été reprise et amplifiée par CNews, BFMTV, TF1, Le Figaro, Valeurs actuelles et de nombreux comptes de droite et d'extrême droite sur X — avant que les images complètes, diffusées notamment par l’Humanité puis reprises par plusieurs médias alternatifs, ne montrent la réalité :
https://www.facebook.com/share/r/1cBz14SvdZ/
Bilan : la fausse version a circulé pendant plusieurs heures sur les principales chaînes d'information du pays. Aucune n'a publié de rectificatif à l'antenne. Aucune n'a expliqué pourquoi la vidéo courte avait été diffusée sans vérification. Aucune n'a présenté d'excuses à Bally Bagayoko, dont la réputation a été salie devant des millions de téléspectateurs sur la base d'un montage. Bagayoko lui-même a réagi devant la presse : « Ma construction personnelle est le fruit de ça — subir des fake news, des mensonges. » La SDJ de BFM TV, pendant ce temps, a préféré s'indigner du « Elle a raison ! » de Bagayoko en réponse à une lycéenne qui décrivait BFM comme un « média raciste » — une formule que l'on peut trouver excessive, mais qui n'a pas exactement la même gravité que la diffusion délibérée d'une vidéo tronquée. (Puremédias, 29 septembre 2026).
Nathanaël Combary : l'escroquerie médiatique documentée
Depuis fin septembre 2026, les plateaux de BFM TV, LCI et Franceinfo invitent régulièrement le même profil : Nathanaël Combary, présenté comme « président de Renouveau lycéen » et, à ce titre, voix représentative des lycéens mobilisés. Il dénonce LFI, critique Bally Bagayoko, minimise les revendications. Les chaînes adorent : il dit ce qu'elles veulent entendre. (Contre Attaque, 3 octobre 2026)
Petit problème : Nathanaël Combary n'est pas lycéen. Il le dit lui-même sur LinkedIn : il étudie le swahili et les relations internationales aux Langues O' — une fac, pas un lycée. Il travaille en parallèle comme consultant chez Minerva, agence de communication fondée et présidée par Louis Jublin, ancien conseiller en communication de Gabriel Attal pendant sept ans. Son parcours comprend un stage d'assistant parlementaire auprès de la députée Renaissance Julie Delpech. Sur LCI, le député LFI Paul Vannier l'a interpellé en direct : « Vous êtes militant de la campagne de Gabriel Attal ? » Silence gêné de Combary. Puis : « Je ne l'ai jamais caché. » Mais il l'avait évidemment caché — c'était sa raison d'être invité. (Les Mots ont un sens, 3 octobre 2026)
Le vice-président de Renouveau lycéen, Axel Larrere, est, lui, un militant LR. L'organisation elle-même avait reçu 65 000 euros de subventions et ne comptait que quelques centaines d'abonnés sur les réseaux sociaux — contre des dizaines de milliers pour l'USL et la FIDL, syndicats lycéens représentatifs qui n'ont pas eu le quart du temps d'antenne de Combary.
Ce qu'on observe ici, c'est un mécanisme de fabrication du contradicteur commode : un media-training, une agence de com macroniste, un jeune bien présenté, et le tour est joué. Les vrais représentants lycéens — l'USL, la FIDL — portaient des revendications concrètes et gênantes. Nathanaël Combary portait un discours anti-LFI. Le choix éditorial des chaînes dit tout.
Mélenchon appelle à la sédition ?
Sur plusieurs chaînes, la couverture de Jean-Luc Mélenchon se résume à l'accusation d'appeler à la « sédition » contre les forces de l'ordre. Ce qu'on ne montre pas : Mélenchon condamnant explicitement les poubelles qui brûlent. Ce qu'on ne montre pas non plus : Mélenchon appelant les parents et les élus à s'interposer physiquement pour éviter les violences policières, pas pour les provoquer. C'est le contraire de ce que les chaînes montrent. Mais c'est ce que disent les images complètes, disponibles.
Acrimed, l'observatoire des médias, a analysé les journaux de 13h et 20h de France 2 du 28 septembre au 1er octobre 2026 : sur 11 sujets consacrés au mouvement, la question des revendications des lycéens n'était pas le sujet central d'un seul. L'angle dominant : les violences, le désordre, les interpellations. C'est un choix éditorial. Il n'est pas neutre.
L'ère de la post-vérité organisée
Nous sommes dans une ère de post-vérité. Mais ce n'est pas un accident — c'est une production. Les médias ne ratent pas la réalité par incompétence : ils la cadrent délibérément. Ils montrent ce qui fait de l'audience. La violence fait de l'audience. Les revendications sur Parcoursup, non.
Et quand ils sont pris en flagrant délit de manipulation — la vidéo tronquée de Bagayoko, le faux lycéen sur plateau —, la séquence est toujours la même : ni excuses, ni remords, ni leçon pour l'avenir. On passe à autre chose. L'information suivante arrive. Le scandale de la veille est noyé dans le flux. C'est le modèle économique de l'attention à court terme qui produit cette amnésie organisée.
Macron avait raison sur un point : les médias devraient être un tiers de confiance. Ils ne le sont plus. Et c'est peut-être le problème le plus grave de tous, parce que sans tiers de confiance, les conflits sociaux comme celui des lycéens ne peuvent pas être médiatisés honnêtement, et ce qui ne peut pas être médiatisé honnêtement ne peut pas être résolu démocratiquement.
En guise de conclusion
Voilà ce que j'en pense, à mon fils et à ceux qui me posent la question. Quatre sujets, quatre réponses distinctes. Sur le fond : les lycéens ont raison. Sur la violence : elle est marginale, condamnable, et instrumentalisée. Sur le politique : l'indifférence est une faute, le mépris du RN est révélateur, et criminaliser la présence des élus dans la rue c'est ne rien comprendre au rôle des forces intermédiaires en démocratie. Sur les médias : ils organisent la désinformation, pas par accident.
Et si on mettait ces quatre sujets sur la table dans cet ordre, les conversations de café iraient peut-être un peu plus loin que la poubelle qui brûle sur BFM TV.