L'insoutenable légèreté du politique

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Article du 14 octobre 2026

Faisons un peu de politique politicienne et parlons ensemble de Bardella et Glucksmann, que tout rapproche. Je vais me faire des amis dans les deux camps, je pense … Mais oui, tout les rapproche, et d’abord leur insoutenable légèreté !

 

Milan Kundera avait fait de la légèreté une catégorie philosophique – l'insupportable absence de poids, de résistance, de substance. Kundera parlait des êtres. La politique française de 2026 nous offre la même chose à l'état pur, mais à une échelle qui dépasse le roman : deux personnages fabriqués de toutes pièces, portés par les médias, vidés de toute pensée propre, nous sont présentés comme les deux alternatives crédibles pour 2027.

D'un côté, Jordan Bardella, premier ministrable, et le Rassemblement national. De l'autre, Raphaël Glucksmann et une gauche qui n'est plus tout à fait sûre d'être de gauche, les deux sont de beaux spécimens de légèretés, au pluriel, et de vacuité. Et, comme par hasard, ils ont un ennemi commun, qui se trouve être aussi celui des journalistes bien pensants : LFI, Mélenchon, et tout ce qui résiste encore à la pensée unique du ni-ni (ni extrême droite, ni extrême gauche), une jolie formule commode qui permet de gouverner tranquillement dans ce qui se dit centre et qui est bien de droite, en repoussant vers les marges tout ce qui dérange. Mais à droite, les marges ne semblent plus déranger grand monde, semble-t-il. Que faudrait-il que le RN fasse ou dise pour qu’il ne soit plus considéré comme l’alternative crédible ?

1. Bardella, ou la légèreté fondatrice

Bardella est emblématique du vide fait politicien. Pour comprendre Bardella, et la création de son personnage, il faut commencer par ce qu'il n'a pas. Pas d'études supérieures achevées : il a abandonné son cursus en géographie après quelques mois et de piteux résultats. Pas d'expérience professionnelle hors du parti, car il a eu la chance de devenir assistant parlementaire à 19 ans et président du RN à 27. Marion Maréchal était députée européenne à 22 ans, ça aide d’être sur des listes ! On ne lui connaît aucune idée identifiable, rien qui lui soit propre. Sa vie politique tient en une trajectoire : militer au Front national dès 16 ans, fréquenter une fille de la famille Le Pen (Nolwenn Olivier, nièce de Marine), et gravir les échelons d'un parti qui n'exige pas d'avoir pensé pour avoir de l'avancement, mais juste d'obéir et de bien passer à l'image.

C'est ce dernier talent qui a fait de lui ce qu'il est : une marque. Un visage lisse sur lequel les électeurs peuvent projeter ce qu'ils veulent : « il est jeune », « il parle bien », « il est bien habillé ». Le RN a compris depuis longtemps que la personnalité est un obstacle et que mieux vaut un personnage sans aspérités même s’il a l’intelligence d’OSS façon jean Dujardin. Il a été coaché pendant des années, c’est chose publique et maintenant, pour peu qu’il n’ait aucun répondant devant lui, il est capable de débiter les mantras du parti.

De tout cela, il a réussi à faire deux livres (!) dont une autobiographie (déjà) Ce que je cherche, et aussi Ce que veulent les Français… Les deux, publiés chez Bolloré, lui ont rapporté près d’un million d’euros.

Le fond : quand le programme disparaît dans la fumée

Quelle est la politique économique du RN ? La question n'est pas rhétorique ; elle est en fait insoluble. Lors de leurs apparitions télévisées conjointes, Marine Le Pen et Sébastien Chenu accumulent les promesses contradictoires : baisse des impôts et augmentation des dépenses sociales, protectionnisme et défense du pouvoir d'achat, réduction du déficit et indexation des retraites sur l'inflation. Le tout sans chiffrage, sans trajectoire, sans modèle économique identifiable. Ce n'est pas un programme, c'est un catalogue de désirs, pour inviter les Français à se projeter, à pêcher les mots qui leur conviennent. La légèreté, ici, est structurelle ; elle est grave pour un parti qui veut aller au pouvoir. Si vous voulez sourire (ou pleurer), regardez la présentation du budget RN il y a quelques jours par Jean-Philippe Tanguy, avec Marine le Pen et Bardella.

https://www.facebook.com/watch/?v=1659187155793379

Extraordinaire de lucidité, la façon dont Tanguy, autre figure d'une légèreté incroyable, parle de lui au micro en termes de "singe savant". Certes, il y a un mot en trop :) Humour ! Heureusement, ensuite, il nous présente toutes ses "confuses" (sic). On dit qu'il serait le futur ministre de l'économie. Bon, "trèfle de plaisanterie", comme dirait le futur premier ministre et revenons au coeur de la question...

L'affaire antisémite : le déni documenté

Le 28 septembre 2026, Mediapart publie une enquête de plusieurs mois. Des conversations Messenger datant de l'été 2013, transmises par deux sources distinctes ayant fréquenté Bardella à l'époque, montrent le futur président du RN exprimant des thèses antisémites. Il y vante les analyses d'Alain Soral, estime que « tout se vérifie dans les faits », et reprend ses thèses associant « sionisme » et « domination bancaire ». Marianne retrouve, dans un article du 6 octobre, plusieurs messages où le jeune Bardella emploie jusqu'en 2018 un gimmick caractéristique de la sphère Soral-Dieudonné. (Avocat Kohen, analyse juridique, 9 octobre 2026)

Le coup de grâce vient de Soral lui-même. Le 2 octobre, sur X, l'idéologue condamné plusieurs fois pour antisémitisme (et réfugié depuis en Russie pour éviter la prison) confirme l'essentiel et ajoute : « Rien de scandaleux dans ce qu'il écrit, juste la pure vérité historique, pas de quoi fouetter un chat. » (AgoraVox, 3 octobre 2026) En mai 2025, une vidéo publiée sur YouTube montrait déjà Soral affirmant avoir rencontré Bardella et échangé avec lui devant le jardin du Luxembourg. François Paradol, directeur de cabinet actuel de Bardella, apparaît dans des fichiers internes d'Égalité et Réconciliation, le mouvement de Soral. (Parlons Politique, 2 octobre 2026)

Face à ces preuves (authentifiées par constats d'huissier, selon RTL du 7 octobre), la réponse de Bardella est à la hauteur de l'ensemble de son personnage : pas de référé en urgence, pas de demande de saisie conservatoire, mais une plainte au civil pour faux et usage de faux. Le choix est calculé : une procédure civile dure des années. La justice ne tranchera pas avant 2027. The show must go on.

La légèreté des médias et de la classe politique

Comparez maintenant le traitement médiatique de cette affaire avec celui de l'affaire Barbara Butch. Dans le cas Butch (voir mon article de blog - boycott d'une DJ pour ses positions politiques, sans mot antisémite dans l'appel), Le Monde publie un éditorial accusant LFI d'antisémitisme. Le ministre de l'Intérieur crie au scandale. Trois cents personnalités signent une tribune. La machine s'emballe pendant des semaines.

Dans le cas Bardella, avec des écrits antisémites avérés par huissier, la reprise des thèses soralistes documentées et la confirmation de Soral lui-même, Pascal Praud prend sa défense sur CNews, Marine Le Pen exprime sa « totale confiance » dans un communiqué à La Tribune Dimanche et la presse généraliste passe rapidement à autre chose : « la justice tranchera ». Cette asymétrie totale n'est pas du tut accidentelle.

C’est que le RN doit rester respectable. La droite macronienne en aura besoin pour gouverner et le RN vote déjà ses budgets sans sourciller et en évitant de faire tomber sa majorité relative. Faire du RN le diable est une posture de campagne que personne au sommet de l'État n'a vraiment intérêt à maintenir. Alors on accuse LFI d'antisémitisme sur la base de sa critique de la politique d’Israël pendant qu’on évite de harceler le RN face à des écrits antisémites avérés. C'est cohérent mais c'est parfaitement cynique.

La légèreté des électeurs (ou peut-être pas…)

On a fait avaler aux électeurs du RN que leur parti était le « bouclier des Juifs en France ». Voici une capture d’écran de quelques vidéos,

 

Boucier

Il y a une foule de déclarations en ce sens de tous les dirigeants du parti depuis le 7 octobre.

Bardella et ses discours obligent à faire encore un pas de plus. Il faut maintenant faire avaler aux militants que l'antisémitisme fondateur du parti, que rappelle l’affaire Bardella, n'a jamais existé. Remarquez, on leur a déjà fait avaler que le parti lepéniste dont le slogan a eu été « Tête Haute Mains Propres » était représenté par une candidate condamnée par la justice… Pour moi, le bracelet électronique à la cheville de Marine Le Pen, que plus personne ne voit et dont on ne parle plus, est peut-être le symbole le plus extraordinaire de ce que les Français ont appris à ne plus voir. Légèreté et déni.

Mais il faut envisager une autre hypothèse, moins consolante : et si ce n'était plus de la légèreté ? Et si une partie de l'électorat RN ne voyait pas d'un mauvais œil ce retour du refoulé raciste ? Les Juifs ne sont les alliés de circonstance du RN qu'aussi longtemps qu'ils tapent sur les Arabes, mais la convergence s'arrête là. Le fond de commerce du parti n'a pas changé de nature. Seul son emballage a évolué. Bardella a eu le soutien sur X d'Amichaï Chikli, ministre d'extrême-droite chargé de la Diaspora et de la Lutte contre l’antisémitisme parce qu'il « est l’une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas ». Les ennemis des mes ennemis sont mes ams. Antisémites ? Ce n'est pus la question...

2. Glucksmann, ou la légèreté chic

Raphaël Glucksmann partage avec Bardella une caractéristique fondamentale : son existence politique est une construction médiatique. Fils du philosophe André Glucksmann, conseiller du président géorgien Saakachvili entre 2005 et 2012, fondateur de Place Publique en 2018 qui déclarait , il s'est imposé en s’auto-déclarant représenter « la gauche respectable », celle qu'on peut inviter sur tous les plateaux sans risquer de faire fuir les annonceurs. Il a deux points communs avec Bardella : le soutien à l'État d'Israël, et une détestation concomitante de LFI et de Mélenchon qui constitue déjà, entre eux, une base d'entente non négligeable.

Un programme ? Une vision.

Qui connaît le programme de Glucksmann ? La question mérite d'être posée sérieusement. Pas un programme de gauche, pas même un programme tout court. Quand on l'interroge sur ses propositions concrètes, il répond qu'il a une « vision ». Ce mot, utilisé à la place du mot « programme », est le même que celui qu'Emmanuel Macron opposait aux programmes des partis en 2017. Le parallélisme des discours entre Glucksmann et Macron est frappant, documenté, et personne ne semble vouloir en tirer les conclusions logiques. Un petit montage assez parlant :

https://www.facebook.com/share/v/1Roi64xLdi/

C’est amusant, non ?

La primaire : un suffrage censitaire dont les chiffres parlent

La primaire sociale-démocrate 2027 a réuni 140 282 inscrits. (Source : Commission d'organisation de la primaire, TF1/AFP, 6 octobre 2026.) Les chiffres de ventilation méritent qu'on s'y arrête :

42 695 inscrits (30,4 %) viennent de Choisir 2027, hors parti. 37 017 (26,4 %) sont des sympathisants PS non adhérents. 31 030 (22,1 %) seulement sont des militants PS à jour de cotisation. 28 456 (20,3 %) appartiennent à Place Publique. 1 084 (0,8 %) viennent du GRS.

Résultat : 56,8 % des votants ne sont ni au PS ni à Place Publique. « La gauche » n'a pas choisi son candidat. Une primaire à 15 euros le vote (contre 2 euros pour la primaire Hamon en 2017, qui avait réuni 1,5 million de votants), avec vote entièrement à distance non contrôlé, a désigné comme candidat de la gauche quelqu'un que la majorité des électeurs de gauche n'a pas voté, avec des règles qui excluaient Ruffin et Tondelier. Bien pratique, non ?

La question que personne ne pose, du moins dans les médias mainstream : qui sont ces 80 000 votants hors parti, et pourquoi ont-ils payé 15 euros pour voter dans une primaire de gauche ? Des gens de droite qui voulaient leur champion macroniste face à Mélenchon ? Le vote à distance, sans vérification stricte de l'identité, permet-il qu'une même personne ait voté plusieurs fois depuis chez elle ? Najat Vallaud-Belkacem s'est précipitée sur X pour saluer « la belle victoire » sans se poser une seule de ces questions. (Gala, 12 octobre 2026) Pour quelques centaines de milliers d'euros, quelqu'un qui n'était pas membre du PS a organisé et remporté une primaire qui a enterré définitivement le PS. C'est en réalité un hold-up démocratique, mais peu de gens en parlent ainsi et le PS a consenti à son effacement définitif. Il vient d’accomplir le vœu de Glucksmann le 1er juillet 2017 « Le PS doit mourir ». https://www.facebook.com/watch/?v=1261453415720644

La danse du ventre et le pipi sur Mélenchon

Le 17 septembre 2026, lors d'une réunion militante devant une trentaine de cadres socialistes, Glucksmann déclare que Ségolène Royal a fait « la danse du ventre à Macron » ces dernières années. (Franceinfo, 4 octobre 2026) Royal dénonce publiquement « le sexisme consternant de cette remarque immature » et « une agression à connotation sexuelle ». Glucksmann répond qu'il est « vraiment désolé si ces propos ont été perçus comme étant sexistes ». On retrouve là la formule classique de celui qui ne s'excuse pas mais qui rejette la perception sur celui qui perçoit. La presse passe à autre chose en à peine quarante-huit heures !

Dans la suite de la séquence, Glucksmann déclare en privé devant quelques militants qu'il va « pisser sur Mélenchon », ce qui est une violence verbale brute, inimaginable dans la bouche d'un candidat qui se présente comme l'alternative raisonnable et républicaine. Eh bien la presse enterre l'épisode avec la même rapidité. Non, le violent en politique française, c'est Mélenchon, mais ce n’est pas Glucksmann. Le narratif est fixé et il ne bouge pas, même quand les faits le contredisent. Il ne bougera plus !

Légèreté du fond glucksmannien

Ségolène Royal a affirmé publiquement que Glucksmann recevait des données sur son portable pendant le débat de la primaire. Il n'a pas pu démentir. L'anecdote, si elle est vraie, n'a rien d'anodin : elle dit quelque chose sur la façon dont la performance politique a remplacé la pensée politique. Glucksmann sur un plateau, c'est une émission bien produite. Une IA dans son oreillette, et personne ne verrait la différence. The show must go on. Mais que sait Glucksmann ? Que pense Glucksmann ?

La question qu'on ne lui pose pas

Glucksmann écarte LFI et Mélenchon. Soit, tout ceci est acté. Mais alors : avec qui va-t-il gouverner ? Il n'y a pas 36 solutions. Avec la macronie qui n’a nommé que des premiers ministres de droite et qui pèse si peu électoralement, sans doute, mais cela risque de ne pas suffire, vu la côte de popularité de ce mouvement, Il faudr aussi aller sur la droite, donc. Il y a beaucoup de légèreté à proclamer « on va rassembler des gens sur notre vision » sans jamais dire lesquels, ni selon quelle vision, ni avec quelle majorité parlementaire. Ce silence n'est pas une omission : c'est une stratégie. Le dire avant l'élection effraierait les électeurs de gauche qui croient encore voter à gauche. On le dira après, comme toujours.

3. Ce que les deux légèretés partagent, et ce qu'elles servent

Les deux personnages ont un ennemi commun : LFI, Mélenchon, et tout ce qui est susceptible de constituer une ligne de rupture claire avec les politiques des trente dernières années, et cette convergence n'est pas un accident.

Elle sert une pensée unique qui s'accommode parfaitement des deux : qu'on gouverne avec Bardella ou avec Glucksmann, on gouvernera dans la continuité. Le RN vote les budgets de la macronie depuis 2022 sans sourciller. Glucksmann devra s'allier avec elle pour gouverner. Le changement de marionnette ne changera pas les mains qui tiennent les fils.

Les chiens de garde (une expression que Pierre Nizan avait inventée pour les philosophes au service du pouvoir et qu'on peut transposer sans effort aux éditorialistes d'aujourd'hui, et que Serge Halimi a reprise dans son livre Les nouveaux chiens de garde) s'accommodent parfaitement de cette légèreté. Bardella qui ne pense rien est plus facile à gérer que quelqu'un qui pense trop. Glucksmann qui a une vision sans programme est plus commode qu'un candidat qui chiffre ses propositions et les soumet au débat.

L'antisémite, dans le récit médiatique dominant, c'est Mélenchon et pas Bardella, dont les écrits soralistes sont pourtant documentés par huissier. Le violent, c'est Mélenchon, mais surtout pas Glucksmann, qui veut pisser sur lui et accuse les femmes de danser du ventre pour arriver au pouvoir. Le démagogue, c'est Mélenchon, mais pas ceux qui promettent tout sans chiffrer rien.

Ce récit est produit, entretenu, répété. Il a pour fonction de maintenir la politique dans le périmètre du tolérable pour ceux qui en ont besoin, mais il a, à mes yeux, un coût terrible : l'insoutenable légèreté de la vie politique, qui contraste chaque jour davantage avec la difficulté croissante des conditions de vie des Français. Parfois, on appelle cela « déconnexion » ! Les prix qui montent, les services publics qui se dégradent, les fins de mois qui ne se boucle plus, les jeunes qui crient leur peur de l’avenir, tout cela réclame du sérieux, de la profondeur, de la pensée. On nous donne du spectacle.

Que se passera-t-il quand l'une de ces bulles vides, portée au pouvoir par les médias, éclatera au contact du réel ? Quand les électeurs se verront cocufiés par le énième candidat du changement qui n'a rien changé ?

La réponse, pour l'instant, c'est que personne n'a envie de poser la question. C'est peut-être là la légèreté la plus insoutenable de toutes.

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