La France de Macron et l’incendie du Reichstag

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Article du 20 octobre 2026

Je ne suis pas bien du tout. Pas bien devant ces images de violence que les médias diffusent en boucle, jusqu’à la nausée. Pas bien parce que comme tous les citoyens, je désapprouve l’expression politique par la violence.

Pas bien donc, devant les flammes de la mairie de Limoges, devant les affrontements, les vitrines brisées, les pillages, les manifestants blessés et les policiers qui peuvent aussi l’être en accomplissant des missions dans des conditions – politiques – qui sont discutables : il me faudra un article pour parler de la politique de maintien de l’ordre et de ce qu’elle devient.

Pas bien non plus devant cette violence qui devient le spectacle principal, qui écrase tout le reste et finit par faire disparaître ce qui l’a précédée : les revendications, la colère, les raisons de se mobiliser. Pas bien devant les médias qui se vautrent dans ces images. Je n’en peux plus, je ne regarde pas cette télé, j’avoue, et j’éteins la radio dès qu’elle tend son micro aux expressions répétées de la chienlit, de la gauche violente, etc. Ras-le-bol, nausée.

Mais je ne suis pas bien non plus parce que ce scénario, nous le connaissons trop bien, hélas. Depuis des décennies, à chaque mouvement social d’ampleur, les mêmes images reviennent, les mêmes commentaires s’enchaînent, les mêmes responsables politiques réclament davantage de répression. Les violences existent, elles sont réelles et parfois terribles, mais elles ne résument jamais un mouvement social. Et, invariablement, elles finissent par servir ceux qui veulent enterrer les revendications.

La question mérite donc d’être posée : à qui profite les crimes de ces jours de manifestations ?

1. À qui profite la violence ?

Il ne s’agit pas surtout pas de justifier les violences, mais de comprendre les intérêts que certains peuvent avoir à les voir se prolonger. Je ne prétends pas que toute violence serait organisée, encore moins que les incendiaires recevraient leurs ordres d’un quelconque pouvoir. Ce serait une accusation grave, et il faudrait amasser des preuves pour l’affirmer : mais le pouvoir macroniste et ses médias n’en demandent pas autant pour accuser LFI, et ça encore une fois, ça me met mal à l’aise.

Alors avant de se ruer sur un parti, je trouve légitime de se demander qui tire un bénéfice politique de la situation, qui exploite les images, qui détourne l’attention et qui trouve, dans le désordre, une occasion de renforcer son pouvoir.

Le premier bénéficiaire politique, c’est le gouvernement, parce que lorsque les images d’incendies et d’affrontements occupent tout l’espace médiatique, il devient beaucoup plus facile de ne plus parler des revendications. La discussion sur les moyens de l’école, les conditions de vie, les salaires ou les services publics se transforme en débat sur l’ordre public. On est hors-sujet, comme on disait à l’école. Pourtant, le gouvernement peut alors opposer aux manifestants une réponse toute trouvée : comment négocier avec des gens violents ? La casse sociale depuis des décennies s’efface derrière la casse tout court. C’est plus télégénique que les gens dans la misère.

Le deuxième bénéficiaire, c’est le Rassemblement national. Ces images nourrissent son discours sur le désordre, l’insécurité et la nécessité d’une autorité toujours plus forte. Bardella parade dans le 3e arrondissement, encravaté pour dire son soutien aux policiers. Facile, velours ! Ces images en bouclent lui permettent de se présenter comme la solution, alors même que les difficultés sociales qui alimentent les colères ne disparaitront pas avec sa politique. Le bordel profite aux partis autoritaires, toujours.

Il existe aussi des casseurs et des pilleurs qui poursuivent leurs propres objectifs, parfois sans aucun projet politique. Certains profitent du désordre pour voler, détruire ou régler des comptes : c’est le résultat de l’appauvrissement d’une population à laquelle on n’offre qu’un horizon, le consumérisme.

De l’autre côté, il y a tous ceux qui n’ont absolument rien à gagner à la violence : les lycéens qui veulent être entendus, les étudiants, les salariés, les syndicats, les retraités, les enseignants, toutes celles et tous ceux qui manifestent parce qu’ils ne supportent plus une situation qu’ils jugent injuste. Ils ne gagnent rien à voir leurs revendications effacées par les images de poubelles qui brûlent. Ils ne gagnent rien à être assimilés à des casseurs. Ils ne gagnent rien à voir leur mobilisation transformée en prétexte à une nouvelle offensive sécuritaire.

Et au milieu, il faut parler des forces de l’ordre, sans mettre tous les policiers dans le même sac. Leur mission est de protéger les personnes, de prévenir les violences et de permettre l’exercice du droit de manifester : c’est une mission complexe, exercée dans un contexte politique dont la doctrine n’est pas claire ; maintien de l’ordre, pourrissement, stratégie de la tension ? Les stratégies de maintien de l’ordre peuvent aussi contribuer à aggraver les tensions lorsqu’elles sont insuffisantes (comme samedi 17 octobre), inadaptées, lorsqu’elles mettent en danger des manifestants pacifiques (gazages avant le début des manifestations à la Place de la République, l’Orchestre du Nouveau Monde en a fait les frais : https://www.instagram.com/reel/Deo-FqQMZUS/ ) ou lorsqu’elles ne permettent pas de protéger les personnes et les biens. J’y reviendrai. Ce n’est pas une théorie du complot que de poser la question des choix opérationnels, c’est une exigence démocratique, celle des compte-rendus devant le peuple. Le 19 octobre, Laurent Nuñez a reconnu que le dispositif de sécurité du 17 octobre avait été insuffisamment adapté à l’ampleur de la mobilisation. Il a parlé d’un dispositif « en asymétrie par rapport au volume de participants ». Emmanuel Macron a refusé sa démission. Ces déclarations, rapportées notamment par Le Monde, ne prouvent évidemment pas que les autorités auraient voulu laisser dégénérer la situation. Elles montrent en revanche que les défaillances du maintien de l’ordre doivent être examinées, elles aussi, et pas seulement les actes des manifestant. Le Monde, 20 octobre 2026 — Les erreurs du renseignement et le manque d’effectifs mobilisés

Distinguons les responsabilités au lieu de les amalgamer.

2. La dédiabolisation du RN, la diabolisation de LFI

C’est ici que mon inquiétude devient politique. Je ne vois pas bien ce que LFI a à gagner aux images des poubelles qui brûlent.

Depuis des années, le Rassemblement national bénéficie d’une normalisation progressive dans le débat public. Des déclarations et des actes qui auraient autrefois provoqué des réactions beaucoup plus fortes sont désormais absorbés par le flot de l’actualité. Les controverses sur les déclarations antisémites de certains de ses membres ou de ses proches ne suffisent plus à remettre en cause sa respectabilité médiatique. Le RN est devenu, pour une partie du paysage politique et médiatique, un interlocuteur ordinaire, voire une solution de gouvernement. La droite et le macronisme (pléonasme) doivent continuer à diaboliser LFI pour faire accepter l’idée du ralliement au RN, parti désormais respectable. Cette nouvelle étape poursuit la stratégie, celle qui passe par la diabolisation de La France insoumise.

Une enquête de Mediapart, ici rapportée par Le Figaro, https://www.lefigaro.fr/politique/violences-urbaines-lfi-veut-attaquer-laurent-nunez-en-justice-apres-des-revelations-de-mediapart-20261020 révèle les paroles d’un commissaire du renseignement territorial affirmant qu'il lui est demandé «texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT (renseignements territoriaux, ndlr) ». LFI porte plainte contre Laurent Nunez auprès de la Cour de Justice de la République pour que la lumière soit faite. Au moins, une enquête sera faite ! Nuñez cherche à donner consistance au refrain gouvernemental et macroniste, entonné depuis le début pour essayer de faire taire toute analyse politique. C'est irresponsable et tellement dangereux !

Florilège de déclarations accusatoires sans preuve : à l’Assemblée nationale, le 6 octobre déjà, S. Lecornu accuse LFI de chercher à « souffler sur les braises » des manifestations et d’« attiser les violences pour ensuite mieux les condamner », à des fins électorales. Il dénonce également un projet visant à « bordéliser le pays ». https://www.tf1info.fr/politique/mouvement-lyceen-mathilde-panot-et-sebastien-lecornu-s-echarpent-a-l-assemblee-nationale-au-sujet-des-violences-observees-lors-des-manifestations-2468371.html. Les 9 et 10 octobre 2026, Attal, lors d’interventions consacrées au mouvement lycéen,reproche à Mélenchon et aux députés LFI d’utiliser les jeunes comme de la « chair à canon politique ». Il accuse aussi l’extrême gauche de « légitimer la violence » et d’« appeler à l’émeute ». https://www.tf1info.fr/politique/video-gabriel-attal-je-demande-a-jean-luc-melenchon-et-aux-deputes-lfi-d-arreter-d-utiliser-les-jeunes-comme-de-la-chair-a-canon-politique-2467421.html. À l’Assemblée nationale, à propos des violences du 17 octobre, Laurent Nuñez affirme que LFI a « jeté de l’huile sur le feu » et lui attribue « une part de responsabilité ». Il évoque également un « trait d’union » entre LFI et certains groupuscules. Aucune preuve bien entendu, pas la peine, il suffit de dire et de répéter de manière manipulatoire : mais peut-on faire cela quand on est ministre de l'Intérieur ? Edouard Philippe n’est pas en reste, et le 18 octobre, il déclare que « la responsabilité politique de LFI dans ces violences est considérable » et met en cause la stratégie de conflictualité de Jean-Luc Mélenchon. https://lcp.fr/actualites/violences-du-17-octobre-marine-le-pen-et-edouard-philippe-accusent-lfi-jean-luc. Quelle stratégie au juste ? Parler avec les manifestants ? Demander des négociations et une réponse politique plutôt que de la surdité et de la répression ?

Dans la surenchère politico-médiatique, dès le 1er octobre, Bruno Retailleau franchissait déjà un nouveau palier de violence politique, en proposant publiquement de mettre à l’étude l’interdiction de LFI. Il qualifiait le mouvement de parti « fasciné par la violence », l’accusant d’appeler à la sédition et de chercher à organiser l’insurrection. LCP — Bruno Retailleau envisage l’interdiction de LFI, 1er octobre 2026. On se pince pour y croire, non ? Un ancien ministre de l’Intérieur veut interdire un parti en France ! Mais il n'est pas seul, il est déjà rejoint, le 19 octobre par Gérard Larcher, le président du Sénat (!), qui estime à son tour que la question de l’interdiction de LFI pouvait être posée car le mouvement de Jean-Luc Mélenchon « tient une grande part de responsabilité dans le discours de haine ». Et donc la question « doit être posée ».

Le Parisien — Gérard Larcher estime que la question de l’interdiction de LFI peut être posée, 20 octobre 2026.

Heureusement, Retailleau dit bien qu’il s’agit d’une démarche "très difficile en droit" (merci le droit !) qui serait permise par une disposition du code de la sécurité intérieure, sous certaines conditions... Mais le refrain est bien rodé : le 8 avril à Cnews, David Lisnard (LR, maire de Cannes) disait à Laurence Ferrari qui lui servait la soupe sans contradiction : "LFI sort du champ républicain" (en quoi ?), "LFI est un parti qui est contre notre pays, contre la France, je le crois profondément" – et Laurence Ferrari de lui glisser gentiment le mot "néofasciste", pour qu'il puisse le reprendre "néofasciste oui parce que oui, on l'a vu avec la Jeune Garde, ils essaient d'imposer leurs idées par la terreur, donc oui, ce sont des néofascsites". On était alors en pleine manipulation médiatique sur la mort du néonazi Quentin Deranque venu délibérément en découdre avec les violents de l'autre camp, mais devenu héros de la Nation avec minute de silence à l'Assemblée nationale. 

Voilà donc où nous en sommes : avant même que les responsabilités précises dans les violences soient établies, l’interdiction d’un parti représenté au Parlement est évoquée par des personnalités de premier plan. D’où vient la violence politique ? De Mélenchon ou de Retailleau/Larcher ? Le bon peuple n’a plus qu’emboiter le pas… comme dans la bonne ville de Quimperlé !

« Mélenchon en prison » : à Quimperlé, le rassemblement devant la mairie vire au dérapage politique

https://www.letelegramme.fr/finistere/quimperle-29300/melenchon-en-prison-a-quimperle-le-rassemblement-devant-la-mairie-vire-au-derapage-politique-7141712.php

 

3. LFI et la violence ?

Et pendant ce temps, que dit réellement Jean-Luc Mélenchon sur la violence ? Petit collage de déclarations :

30/09 : « Les insoumis appellent à la non-violence des méthodes de lutte » (twitter)

01/10 : « Je l'ai dit, je le dis et redis : nous sommes pour les méthodes de lutte non-violentes » (interview au Sénat)

01/10 : « j’ai dit nous appelons à des méthodes de lutte non-violentes. Il faut trouver toute l’inspiration pour savoir en quoi ça consiste. Mais il faut le faire, camarades. Parce que sinon on joue contre soi-même […] Je vous appelle, jeunes gens, où que vous soyez, à la discipline du combat. Vous ne devez pas faire autre chose que des méthodes de lutte non-violentes »

5/10 : « Je mets de côté le fait que je téléphonerais aux gens pour leur dire de mettre le feu aux poubelles etc. J’ai dit sur tous les tons qu’il ne fallait pas le faire » (conférence HEC)

6/10 : « Nous avons pour notre part donné à de nombreuses reprises la consigne de n’utiliser que des méthodes non-violentes » (allocution chaîne YouTube JLM)

9/10 : « Nous sommes les seuls politiques à avoir publiquement appelé à des méthodes de combat non violentes, les seuls à être allés dialoguer sur le terrain et les seuls au début à nous être interposé pour éviter les drames » (interview dans Le Progrès)

9/10 : « Nous sommes la seule force politique déployée sur le terrain qui va au contact de la jeunesse, qui discute, qui soutient et qui se met en protection contre la sauvagerie policière. » (Centre Presse)

10/10 : « Je profite du fait que vos micros sont là pour redire aux lycéens et aux étudiants que je leur recommande des stratégies non-violentes » (point presse Gergovie)

17/10 : « Les gens : rétablissez notre image. Partagez vos photos, pancartes, foules, chants ! Les réseaux sont plus forts que les médias. Ils veulent nous montrer en voyous, montrez que ce sont des manipulateurs ! »

17/10 : « Je ne sais pas qui entendra ma voix dans de telles circonstances, mais mon message est clair : ceux qui partagent notre combat n'ont rien à faire dans le pillage, le saccage »

Il faut regarder sa longue interview sur LCI, avant de hurler avec les loups. https://www.facebook.com/reel/997831440001515

Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, a lui aussi déclaré que la mobilisation devait être « pacifique, large, non-violente » pour se faire entendre, et que la violence n’était « jamais » légitime.

Mais ce discours de LFI, pourtant répété chaque fois qu'un journaliste tend un micro et demande "Condamnez-vous la violence" (c'est-à-dire chaque fois !), est devenu inaudible. Le gouvernement et les politiques de droite rendent LFI responsable de l’exaspération populaire, sans remettre en cause la responsabilité des politiques menées, et bien sûr LFI est aussi responsable des violences en marge. Alors, on extrait une phrase, on la découpe, on la répète, on la commente jusqu’à ce qu’elle semble confirmer ce que l’on voulait démontrer. Son appel à ce que des adultes s’interposent entre les lycéens et les forces de l’ordre pour protéger les premiers est ainsi présenté comme un appel à l’insurrection (LCP — Mélenchon demande aux Insoumis de s’interposer entre les lycéens et les forces de l’ordre).

Ces propos de Mélenchon et de Bompard ne les dispensent évidemment pas de répondre de leurs actes et de leurs paroles. Mais de quels actes au juste ? Ils ont brûlé des poubelles ? Ah ben non, Bagayoko tirait en arrière une poubelle en feu pour éviter que le lycée ne soit touché : voilà pouruqoi il était applaudi par la jeunesse, pas pour avoir lui-même mis le feu. Encore une manipulation. Et quels appels à la violence ? Où ? Dans quels discours ? On ressort toujours les paroles de Bagayoko qui dit que "dans certains contextes", la violence peut être légitime. Et c'est bien le cas, c'est même ce qui a donné la prise de la Bastille et la Révolution française. Mais face à cette déclaration, la somme des propos appelant à manifester dans le calme, dénonçant la violence comme contre-productive, si elle ne suffit pas à régler toutes les controverses sur la stratégie politique de LFI, devrait au moins interdire les raccourcis qui consistent à présenter toute volonté de protéger les manifestants comme une volonté de provoquer des affrontements. Et la somme de ces déclarations devrait être entendue, portée au crédit. Le tam tam médiatique les couvre. Inaudibles.

4. Hier autonomes, puis Black rocks, maintenant ultra-gauche… et LFI

Les mots ont un sens, et c’est précisément ce sens qui semble aujourd’hui se perdre. Ou plutôt j’ai tendance à dire que c'est la bataille du sens, des mots, qui est perdue.  Petit historique !

Dans ma jeunesse, à propos des violences qui existaient déjà en marge des manifestations, on parlait des autonomes. Mon père, syndicaliste, gueulait déjà contre ces types qui arrivaient pour tout casser ! Cela le rendait malade, il avait vu la récupération de mai 1968, la peur du peuple devant la chienlti organisée. Si vous avez déjà manifesté, dans des manifestations bien encadrées, vous savez qu'il y a des services d’ordre, tenus par les manifestants eux-mêmes. À quoi servent-ils ? À éviter justement les infiltrations de ces éléments indésirables, qui discréditent la cause.  Autonomes : on désignait ainsi des groupes radicaux, souvent organisés en dehors des partis et des syndicats, dont certains recouraient à la confrontation directe et à la violence. On parlait aussi alors d’ « éléments incontrôlés » dans les reportage de presse. Ces mots avaient un sens. Très réel. Personne ne les contrôle(ait). On racontait déjà que c'étaient des éléments policiers infiltrés par le pouvoir pour provoquer le chaos. 

Ensuite, on les a appelés Black blocs, c’était moderne, ça venait de Seattle (Manifs contre OMC en 1999) et cette expression a duré jusqu'à ces derniers temps. Maintenant, ce mot tend à disparaître à son tour (en tout cas, je ne l’entends quasiment plus). Aujourd’hui, c’est le terme « ultra gauche » qui est employé de manière beaucoup plus large dans les commentaires politiques et médiatiques, au risque de confondre des groupes autonomes, des casseurs opportunistes, des militants et des organisations politiques constituées. Pourquoi le succès de cette appellation très "nébuleuse" ? Parce que dans ultra-gauche, le peuple, l’électeur, entend « gauche ».  Et que ultra-gauche, c'est proche d' "extrême-gauche". Et que, ça tombe bien, LFI a été classé extrême-gauche par... le pouvoir macroniste (j'y reviens plus loin). C’est un considérable bénéfice sémantique dans l'optique d'une manipulation. On ne dit plus du tout "autonomes" et pourtant, des autonomes des années 1970 à aujourd’hui ce sont les mêmes agités fanatiques, plus quelques pillards opportunistes, par bêtise et pauvreté.

Le 19 octobre, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a justement nuancé l’attribution des violences parisiennes à des personnes politiquement engagées dans "l’ultragauche". Elle a indiqué ne pas pouvoir confirmer cette qualification pour les auteurs concernés, dont beaucoup ne revendiquaient pas d’engagement politique en garde à vue. Cela ne signifie pas que des militants radicaux n’étaient pas présents : cela signifie que l’on ne peut pas transformer une hypothèse générale en conclusion judiciaire.

Il faut donc se garder de toute assimilation automatique entre ces groupes et LFI. Un parti politique, ses électeurs, ses élus, ses militants et des personnes – à identifier – qui commettent des dégradations dans une manifestation ne sont pas une seule et même entité.

Revenons à l'autre détournement sémantique. Le même détournement a déjà eu lieu, avec l’aval cette fois du Conseil d'État qui a classé le 26 février 2026 , avant les élections municipales, LFI à … « l’extrême-gauche ». Il s'agissait alors de comptabliser les voix par bloc. On voit bien l’intérêt politique de ce décompte simpliste, qui va compter LFI avec NPA (s'il existe encore... mais oui !) plutôt qu'avec les Verts ou le PC (resté "gauche"), ou le PS : une manière de dissocier la NUPES. Mais la dénomination reste un détournement, parce que l’extrême-gauche se définit par le refus du jeu politique, le refus des élections, et elle est prête à abolir le système économique par la force. Est-ce là le programme de LFI qui propose, en tête, de faire une 6e constitution pour sortir de la crise politique de la France ? Qui propose de faire une Assemblée constituante pour écrire cette nouvelle constitution ? Qui propose la tenue de réferendums citoyens ? Quant à son programme économique, il reste en deçà de celui de la gauche mitterrandienne de 1981 ! LFI demande-t-il la nationalisation générale des banques qui a été l'une des grandes mesures du Programme commun ? On peut discuter de ses propositions, les critiquer ou les combattre politiquement. Mais il faut le faire sur la base de ce qu’elles sont, pas sur celle d’une caricature. Ou alors, Mitterrand était d’extrême-gauche !

Ce n’est pas du tout sérieux, mais c’est encore plus grave : ce jour encore, la journaliste du 13 heures de France inter parlait de LFI en termes de « parti d’extrême-gauche ». Et cela "passe crème", comme on dit... L'appellation ne fait même pas l’objet d’une élaboration. Évidence ! Quand les journalistes usent ainsi du lexique, c’est que la bataille sémantique est perdue, c’est clair, que le travail de sape idéologique, quotidien, a fait son œuvre. Un parti extrêmiste, on peut en demander l'interdiction, non ? Chaque journaiste de France inter a sa part de 

Mais qui peut croire que la démocratie s’en porte mieux, quand le pouvoir discrédite, disqualifie les oppositions ? Et maintenant veut les interdire !

5. L’incendie du Reichstag : quand l’événement devient un prétexte

C’est là que le parallèle historique s’impose à moi.

Dans la nuit du 27 au 28 février 1933, le Reichstag, siège du Parlement allemand, est incendié. Hitler et les nazis attribuent immédiatement cet incendie aux communistes et l’utilisent pour présenter la situation comme une menace insurrectionnelle contre l’État. Dès le lendemain, le décret de l’incendie du Reichstag suspend de nombreuses libertés fondamentales : interdiction du parti communiste allemand, restrictions de la liberté d’expression, de la presse, du droit de réunion et des garanties contre les arrestations arbitraires. La répression des opposants s’intensifie et ouvre une étape décisive dans l’établissement de la dictature.

L’histoire exacte des circonstances de l’incendie fait toujours l’objet de discussions, mais un fait est établi : le régime nazi a exploité l’événement pour réduire les libertés et éliminer ses adversaires politiques.

Je ne dis pas que la France de Macron est l’Allemagne nazie. Je ne dis pas que l’incendie de la mairie de Limoges a été organisé par le pouvoir. Ce n’est pas du tout mon propos.

Je dis que l’Histoire nous enseigne à regarder avec une vigilance extrême la manière dont un événement violent peut être exploité politiquement. Le danger commence lorsque l’on se sert de l’émotion légitime suscitée par des actes graves pour étendre la suspicion à tout un courant politique, réclamer l’interdiction d’un parti et faire accepter des restrictions qui auraient été difficilement justifiables dans un autre contexte.

À Limoges, l’incendie de la mairie est un acte grave, qui doit être élucidé et dont les auteurs doivent répondre devant la justice. Mais cet acte ne peut pas devenir, par un glissement rhétorique, la preuve que LFI serait responsable de toutes les violences ni la justification d’une interdiction politique.

Le précédent allemand n’est pas une comparaison terme à terme. C’est un avertissement : lorsqu’un pouvoir désigne un ennemi intérieur et présente la répression de cet ennemi comme une condition du retour à l’ordre, il faut examiner attentivement les conséquences pour les libertés de tous.

6. Des couvre-feux pour les uns, des cortèges pour les autres ?

Une autre image me préoccupe : celle des couvre-feux et des interdictions de rassemblements qui se multiplient au lendemain des violences. Le gouvernement se félicite de ces dispositifs et va les multiplier. Il a pris l’habitude avec le Covid, il ne se prive plus désormais. On est encore en état de droit ou en état d’urgence permanent ? Pour 25 octobre, on parle de positionner l'armée dans les rues, dispositif Sentinelle. Un pas de plus...

Bien sûr, ces mesures de facto et de jure liberticides sont présentées comme des réponses ponctuelles à une situation exceptionnelle, et bien sûr, une partie de la population sera rassurée, et des violences évitées. Mais une question demeure : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi en est-on arrivé là ? D'abord parce que le conflit pourrit depuis trois semaines sans aucun dialogue politique ni début d'élément de réponse. Ensuite, parce que, circonstanciellement, ce 17 octobre, les autorités ont reconnu des erreurs d’anticipation et un dispositif de sécurité très insuffisant au regard de l’ampleur de la mobilisation. Il serait légitime d’en tirer des conséquences, de demander des comptes et de rechercher les responsabilités. Le ministre de l’Intérieur a reconnu ses erreurs samedi et présenté sa démission ? On va en tirer des conséquences ? Toujours aveugle, Macron répond en refusant la démission et en permettant à Nuñez de mettre en place des couvre-feux ! Comme une sorte de récompense, quoi. Après les premières expériences dimanche soir, Lecornu se félicite et veut étendre le dispositif. On est bien barrés… Les conséquences des défaillances de Nuñez sont supportées indistinctement par la population, par les jeunes, par les manifestants pacifiques et par tous ceux dont les libertés se trouvent réduites.

Et puis, il y a Lyon.

Le 19 octobre, alors que la préfecture avait interdit les manifestations dans l’hypercentre de 18 heures à 21 heures, des activistes d’ultradroite ont défilé dans les rues après un rassemblement présenté comme un soutien aux commerçants victimes des pillages. Le Monde a notamment identifié parmi eux une figure de l’ultradroite radicale et néonazie lyonnaise. Un rassemblement de soutien aux commerçants pillés s’est donc tenu place Bellecour à Lyon, ce lundi. Quelques centaines de personnes, 500 selon les organisateurs, s’étaient réunies vers 20 heures. Parmi eux : des activistes d’ultradroite se sont mêlés au cortège. Ils ont ensuite défilé rue Victor-Hugo, avec drapeaux néonazis en tête et en chantant : « Europe ! Jeunesse ! Révolution ! » « Remigration ». « La rue est à nous ». La violence, ce n'est pas que casser des vitrines.

Que fait la police ? Elle devait regarder ailleurs, en laissant manifester et chanter des slogans d’extrême-droite. C’était interdit par le Préfet ou pas ? Les images, ici :

Le Monde — À Lyon, des activistes d’ultradroite défilent dans la rue, 20 octobre 2026

L’image est saisissante : tandis que les libertés de rassemblement sont restreintes au nom du maintien de l’ordre, des militants d’extrême droite radicale parviennent à défiler dans ce même contexte. Qu’a dit le Préfet le lendemain ? Il s’est dit consterné, non par cette manifestation mais par… LFI qui dénonçait l’inaction des pouvoirs publics.

Il faudra savoir ce qui s’est passé à la Préfecture, quelles décisions ont été prises et pourquoi. Le maintien de l’ordre ne peut pas devenir une politique à géométrie variable. La protection des libertés publiques doit valoir pour tous, y compris pour ceux dont les idées nous révulsent. Mais cela implique aussi que les autorités appliquent la loi de manière cohérente et rendent compte de leurs décisions.

7. Refuser la peur comme méthode de gouvernement

Ce qui me rend amer, c’est de voir le débat public glisser ainsi. D’un côté, une France qui souffre, des revendications sociales et politiques qui restent sans réponse satisfaisante. De l’autre, des images de violence qui occupent tout l’espace. Entre les deux, des responsables qui désignent des coupables avant que les enquêtes aient établi les faits, et qui évoquent déjà l’interdiction d’un parti.

Je ne veux pas minimiser les violences. Je ne veux pas non plus que les manifestants, les commerçants, les agents publics ou les policiers blessés soient oubliés. Tous méritent justice et protection. Les auteurs d’incendies, de pillages et d’agressions doivent être identifiés et poursuivis. Mais la justice, ce n’est pas l’amalgame, ni la vindicte et les responsables politiques ne doivent pas oublier le sens du mot "responsable". Quant à l’ordre public, il n’est pas la suppression du débat politique ni la mise sous couvre-feu. Et la démocratie n’est pas la mise au silence de l’opposition.

Je suis inquiet de voir la peur devenir le prisme unique à travers lequel on nous demande de regarder le pays et très inquiet de voir l’exigence de sécurité servir à marginaliser des revendications sociales, à délégitimer une opposition et à banaliser l’idée qu’un parti politique pourrait être interdit parce qu’il déplaît au pouvoir ou à ses adversaires.

Alors oui, je repense à l’incendie du Reichstag, non pour affirmer que l’Histoire se répète à l’identique, mais parce que nous savons à quel point la peur et le désordre peuvent être exploités pour faire accepter des reculs démocratiques.

La question reste donc entière : à qui profite cette violence, et à qui profite le récit politique qui s’en construit ? C’est précisément lorsque l’on nous dit qu’il n’y a plus de temps pour les questions, plus de place pour les nuances et plus d’alternative à la répression, qu’il devient urgent de défendre la démocratie. C’était le thème du livre qui va bientôt sortir La démocratie globalitaire. Gouverner par la peur (L'Harmattan) et c'est encore le propos du livre que je viens de terminer sur la Fabrication du citoyen conforme. Les deux n’en sont que plus d’actualité. Hélas…

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